samedi 29 août 2015

Histoire courte

Voici quelques dessins réalisés pour le zoo d'Asson. 
Il s'agit d'illustrations pour une histoire entre un jeune tibétain et un petit panda.






 

jeudi 13 août 2015

Roman, " Kaïla " partie 6


Un silence sinistre règne dans la grande salle déserte, mais si la porte est ouverte c'est bien qu'on a le droit d'entrer... De toute façon je n'ai pas l'intention de montrer le bout de mon nez dehors après les regards menaçants de ce matin ; j'aurai bien assez de les affronter pendant les cours de l'après-midi. En plus, avec le ventre bien rempli je commence à me sentir lourde et je risque de bientôt avoir envie de m'assoupir ; autant dire que si je ferme les yeux il vaut mieux que je le fasse dans un endroit où je ne risque pas de me faire agresser pendant mon sommeil. Je m'avance vers le fond de la bibliothèque en passant entre les rangées de tables encerclées de hautes étagères de bois massif, lourdement chargées de vieux ouvrages odorants... Il n'y a manifestement pas ici âme qui vive. De hautes fenêtres de style gothique laissent entrer de timides sources de lumière tout au bout du bâtiment ; c'est là que je décide de m'installer pour découvrir le vieux grimoire sur les légendes de loups que j'ai emprunté ce matin, assise au pied d'un rayon de soleil dans le mince espoir qu'il me réchauffe un peu... et peut-être aussi qu'il garde loin de moi les éventuels fantômes susceptibles de hanter ce lieu.
Je me décide enfin à sortir le livre imposant de mon sac à dos et l'ouvre largement sur la table, faisant voler de la poussière dans la lumière céleste. Des légendes de tous les coins du monde sont réunies ici, comme celle du Loup blanc :

« La légende du Loup blanc

 

L'histoire que je vais vous raconter remonte à la nuit des temps.
A cette époque, la terre était recouverte de vastes forêts sans fin,
certaines étaient inextricables et les voyageurs égarés retrouvaient rarement leur chemin.

En ces temps là, les loups vivaient nombreux, ils formaient des clans très hiérarchisés,
intelligents, forts et courageux, ils n'avaient d'autres ennemis que les hommes.

Les hommes quant à eux nourrissaient une haine profonde envers les loups
et lorsqu'ils se trouvaient face à face, il était rare que tous deux survivent à cette rencontre.

A peine l'enfant des hommes marchait, qu'il avait appris à haïr le loup.
Chaque décennie écoulée, les loups, uniquement les chefs de clan
et quelques élus entreprenaient le grand voyage.
De toutes les régions du Nord de l'hémisphère, ils convergeaient en un même lieu,
une vaste clairière au centre d'une forêt profonde et noire,
quelque part dans un pays que l'on appellera plus tard la France.

Certains venaient de très loin, c'était le grand rassemblement
au cours duquel les loups mâles et femelles encore solitaires allaient sceller une nouvelle alliance,
ils venaient là trouver le compagnon d'une vie.

Les chefs partageaient leur savoir et les jeunes bâtissaient leur descendance.
Cette année là, Loup blanc, chef de clan encore solitaire
venait pour y trouver une compagne, chemin faisant il pensait au lourd secret qui était le sien.

Quelques mois plus tôt, au cours d'une chasse, il avait découvert une jeune femme évanouie dans la neige fraîche.
Il s'était approché d'elle doucement, avec méfiance comme on lui avait toujours appris,
de longues minutes s'étaient écoulées ainsi, quand soudainement la jeune femme bougea,
elle entrouvrit les yeux et loin d'être terrifiée par la vue du loup, elle lui sourit.

Elle tendit une main et caressa la fourrure de l'animal,
celui-ci accueillit cette marque d'affection d'abord avec surprise puis bientôt avec plaisir.
Sans savoir qu'il pouvait la comprendre, elle lui expliqua sa peur
lorsqu'elle s'était vue égarée dans la forêt, en entendant du bruit,
elle s'était mise à courir sans voir une grosse branche qui barrait le chemin,
elle avait trébuché lourdement et s'était évanouie.

Tout en lui parlant elle n'avait cessé de le caresser.
Elle le regarda droit dans les yeux et lui demanda de l'emmener jusqu'au village,
seule dit-elle, je ne retrouverai jamais ma route.

Il s'exécuta, il la reconduisit jusqu'à l'entrée du village et longtemps il resta là,
à la regarder partir, même lorsqu'il ne pouvait plus la voir.

De retour dans la tanière du clan, il comprit qu'il ne serait plus jamais le même,
jamais plus il ne verrait les hommes de la même manière.

Il se prit même à revenir guetter l'entrée du village dans l'espoir de l'apercevoir.
A de nombreux kilomètres de là, une louve et son frère cheminaient au côté d'un chef de clan,
ils faisaient eux aussi route vers le grand rassemblement.

La louve Calypsone venait y faire alliance, elle l'espérait depuis longtemps mais depuis l'été dernier,
elle était habitée par la peur, son chemin avait croisé celui d'un gentilhomme blessé,
au lieu de le dénoncer à la meute comme il se doit, elle l'avait caché,
recouvert de feuilles et de branchages et l'avait nourri jusqu'à ce qu'il puisse se débrouiller seul.

L'homme n'avait jamais manifesté la moindre crainte face à la louve,
au contraire il aimait à lui parler, à la caresser,
il lui faisait des confidences comme il l'aurait fait à un des ses semblables.
Il rêvait d'un monde où les hommes et les loups feraient la paix, un monde où la haine de l'autre n'existerai plus.

Un soir alors que Calypsone venait le retrouver,
il était parti en laissant sur le sol son écharpe, un peu de son odeur qu'elle prit plaisir à renifler.

Souvent, depuis lors, elle venait s'allonger au pied de l'arbre qui avait été le témoin de leur amitié.
La clairière sacrée était prête, tous les participants s'étaient rassemblés en plusieurs cercles,
au milieu se trouvaient les solitaires, il était de coutume de s'observer
et lorsqu'un loup mâle trouvait une louve à sa convenance,
il s'avançait au milieu du cercle, puis de là en rampant il se dirigeait vers l'élue.

Ce soir sacré, lorsque Calypsone aperçu Loup blanc,
elle reconnut immédiatement le compagnon qui habitait ses rêves, celui qu'elle avait toujours attendu.

Aussi, bousculant toutes les règles, elle s'avança vers lui, sans crainte, le regardant au fond de ses prunelles dorées.
Loup blanc, comme s'il avait toujours su ce qui allait arriver,
accepta Calypsone comme compagne sans se formaliser de la façon cavalière
qu'elle avait utilisée pour arriver à ses fins.

La nuit même leur union fût scellée. Le grand sage donna son accord après avoir vérifié
qu'ils n'appartenaient pas au même clan et que leurs deux statures s'harmonisaient entre elles.

La louve fit ses adieux au clan qui l'avait vu grandir et se prépara au voyage de retour.
Leur périple fût sans histoire.
Inconsciemment ou pas, Loup blanc construisit leur gîte
non loin de l'endroit où il avait découvert la jeune femme l'hiver dernier.

Au printemps de l'année qui suivit, Calypsone donna naissance à deux louveteaux, un mâle et une femelle.
Avant de mettre bât, elle avait avoué à Loup blanc le parjure qu'elle avait fait à sa race
en cachant et en nourrissant un humain.
Loup blanc lui avait à son tour confié son secret et depuis lors ils ne formaient plus qu'un.

Une nuit, ils furent réveillés par des cris qui les fit sortir de leur tanière,
ils aperçurent au loin une fumée épaisse, un incendie embrasait le ciel.
Les cris durèrent longtemps et au petit jour une odeur âcre parvint jusqu'à eux.

La magie des loups en ces temps là était grande et leur haine des humains encore plus grande,
plusieurs clans s'étaient unis pour détruire un village qui avait tué plusieurs des leurs.
Ceux qui n'avaient pas péris dans l'incendie, furent dévorés pas les loups.

Loup blanc rassembla sa compagne et ses petits
et décida de s'éloigner à tout jamais de ces contrées barbares,
il voulait un monde différent pour sa descendance.

Au même moment, un homme et une femme,
seuls survivants du massacre fuyaient eux aussi l'horreur de la nuit.

La légende dit que la route des loups croisa celle des humains
Qu'il reconnu la jeune femme qu'il avait secouru de même
que Calypsonne reconnu l'homme comme étant celui qu'elle avait caché dans les bois.

On dit aussi qu'ils firent chemin ensemble jusqu'à une grande clairière.
Uniquement avec leur courage, ils bâtirent un monde nouveau
où tous ceux qui vivaient sans haine furent les bienvenus. Les humains comme les loups...

Loup blanc fût à l'origine d'une nouvelle race de loups, plus proche de l'homme
et qui bien des années plus tard donnera naissance à cette race de loup civilisé que l'on appellera le Chien . »


Je me prends gentiment à rêver que mes chiens descendent de ce Loup blanc courageux, et mes yeux commencent à se fermer malgré moi. Dans un bâillement à m'en décrocher la mâchoire, je laisse glisser mes coudes sur la table poussiéreuse et cale confortablement mon visage contre mon petit bras moelleux.

Je reconnaît ce paysage où j'ai déjà couru à en perdre haleine. Des montagnes et des forêts m'entourent à perte de vue, au-delà de mille et une collines herbeuses, dont les ondulations me font perdre le sens de l'équilibre. Je me sens fébrile et à bout de forces, comme si j'étais à nouveau dans ce rêves où mes courses sans fin avaient épuisé toute mon énergie. Jeff apparaît à nouveau droit devant moi, et les loups blancs sont là aussi. Ils semblent bien plus forts et grands que la normale malgré la distance qui me sépare d'eux ; mais ne sont pour autant pas menaçants. Ils entourent mon ami comme s'il faisait partie de leur famille. Cependant une ombre noire monte de l'horizon comme un nuage de fumée et les loups deviennent nerveux, tournent les uns derrière les autres en menaçant l'ennemi de leurs crocs, autour de la silhouette de Jeff dont je ne distingue plus que le tendre regard noisette... Ces iris qui m'ont si souvent rassurée, réconfortée, je les connais par cœur et saurais en dessiner la moindre nuance les yeux fermés... Les loups ne sont plus qu'une tornade de poussière blanche s'élevant face à la fumée noire, et je ne vois que ses yeux qui deviennent de plus en plus grands, se rapprochent de moi ; les yeux de Jeff foncent vers moi remplis de lumière...
Mais... Pas çà ! Non ! La fumée est entrée en lui et son regard devient noir, sombre, inquiétant... seules quelques traînées d'or subsistent du regard bienveillant... Il fonce droit vers moi ! Je brûle !

Non ! Je me réveille haletante, surprise par une vague de chaleur venant de me frôler. Aucun bruit ne semble pourtant avoir troublé la quiétude du lieu, je dois être encore seule. Je décolle mon visage moite de mon bras et découvre avec stupéfaction que le rouquin est en train de s'asseoir dans l'ombre, face à moi. Ses gestes parfaits qui n'émettent aucun son témoignent sans doute de son habitude à errer dans ce lieu pour le moins austère. Bien que sa silhouette n'ai rein de séduisant, je me surprend à observer chacun de ses mouvements, incapable même de détacher mon regard de lui. Cette seule présence humaine au milieu de ce décor quasi irréel a quelque chose d'hypnotisant. Son livre installé face à lui, il tend lentement le bras vers la chaînette dorée et quand la lumière verte éclaire sa table, il commence à lever doucement le visage vers moi ? Aurait-il décidé de répondre à mes attentes en me dévoilant son visage ? Je l'attend comme s'il s'agissait d'un jeu ; son visage poupin dévoilé des tâches de rousseur dans la lueur artificielle, et j'attends encore qu'il relève ses paupières pour me regarder dans les yeux... Mais qu'est-ce qu'il attend ? Allez, regarde-moi ! Je me lance et lui adresse un salut enjoué :
- « Bonjour ! »
D'un coup sec il dirige vers moi un regard que je ne lui aurait jamais imaginé... Deux prunelles profondément noires, maculées d'éclats dorés par la lampe électrique qui brûle son visage. Mon sang se glace au souvenir de mon dernier rêve venant me hanter, ce regard effrayant qui se jetait sur moi est à présent en train de me fixer intensément, et je suis incapable de bouger.
Le maître des lieux, certainement dérangé par mon salut, s'approche dans le dos du garçon en me regardant avec la même méfiance que ce matin.
Oui d'accord j'ai osé parler dans une bibliothèque, et après ? La belle affaire !
Il se penche à l'oreille du rouquin pour lui murmurer quelque chose que je suis incapable d'entendre, et celui-ci baisse les yeux et le visage vers son livre. Qu'est-ce qu'il a bien pu lui dire ? De ne pas parler aux inconnus, ou de se méfier des filles ? Un brin d'humour me détend, et quand la cloche sonne pour m'ordonner de rejoindre ma salle de classe je découvre que ce son a tout d'un coup pour moi une signification bien plus positive que d'habitude... je dirais même salvatrice.

 

Source: " La légende du Loup blanc" lespasseurs.com



mercredi 12 août 2015

Roman, "Kaïla" partie 5


- « Mais avant toute chose mes enfants, je voudrais vous lire quelques-uns des plus beaux poèmes de votre exercice de la semaine dernière... »
Mlle Bellange est une vieille fille aux cheveux roux et frisés, dont les petites lunettes laissent transparaître un regard tendre et intelligent. Grande et bien proportionnée, toujours bien habillée, ordonnée, soignée et extrêmement sociable... Je me suis toujours demandé comment elle avait pu rester célibataire...
- « Voici le premier, qui s'intitule « Les cygnes du lac de Cygnard . » »
Oh merde ! Elle va lire mon poème devant toute la classe... Moi qui n'aime pas me faire remarquer, surtout avec les trois furies du fond de la salle, qui ne manquent pas une occasion pour se moquer de moi et me blesser !

- « Ils étaient blancs, tout blancs,
Avec un bec orange et un nez noir.
C'étaient les cygnes du lac de Cygnard.

Ils étaient deux. Non, quatre,
Car leurs portraits apparaissaient dans l'eau,
Un doux reflet mélancolique et beau.

Et ils glissaient sur le lac de Cygnard,
Très lentement, un peu cérémonieux,
Et ils dansaient quand ils étaient heureux... »

Mais qu'est-ce que c'est que çà ? Ce n'est pas du tout ce que j'ai écrit ! A quoi elle joue ?... J'ai déjà entendu çà... quelque part... Non de Dieu mais c'est du Baudelaire ! Elle a mélangé mon poème à des vers de Baudelaire ? Et tout le monde l'écoute ; ils ont l'air médusé comme si aucun d'entre eux ne se rendait compte de la supercherie... çà leur arrive de lire autre chose que des BD ou les lectures imposées, des fois ?

- « Ils étaient deux. Ils étaient blancs.
Quatre longs cous et quatre mouvements,
Sur l'eau, dans l'eau,
Les vrais, les faux
Ronde blanche sur un miroir...

C'étaient les cygnes du lac de Cygnard. »

Tout le monde applaudit après que ma bonne fée ait relevé les yeux.
- « Ce poème est celui d'Amy Bright ici devant, bravo Amy ! »
Je rougit en me tournant vers le reste de la classe, comme elle me le demande. Tandis que Mlle Bellange continue ses lectures, mes yeux se bloquent sur trois regards noirs au fond de la classe ; de toute évidence, Jasmine, Karine et Célia n'ont pas apprécié que je leur vole la vedette... et je risque de le payer tôt ou tard.
Les cours se déroulent sans encombre jusqu'au déjeuner, où je suis obligée de me mélanger à la foule d'affamés qui se serrent de plus en plus fort les uns contre les autres, au fur et à mesure que les portes du réfectoire se rapprochent de nous. Nous descendons les premières marches vers un contrebas extérieur de la cours de récréation, et au moment où nous entrons dans le vieux bâtiment de pierres froides, l'entonnoir se resserre et nous ne formons plus qu'un seul être. Le moindre mouvement d'épaule d'un côté du couloir se fait de suite ressentir à l'autre bout, où les plus petits sont étouffés entre les corps de leurs aînés, et les plus malchanceux sont écrasés contre le mur glacé.
Mon tour arrive enfin et je passe les vieilles portes de bois pour rapidement me servir mon repas et aller m'asseoir dans un coin reculé, là où je peux passer facilement inaperçue, tout en surveillant qui s'approcherait de moi. A quelques mètres droit devant, caché derrière un énorme pilier, je devine le profil du garçon roux de la bibliothèque. Je m'amuse à penser qu'il ne mange pas que des livres, mais suis à la fois déçue et étonnée de ne toujours pas voir son visage... a-t-il toujours ainsi la tête baissée ?
Apercevant tout d'un coup les trois harpies entrer à l'autre bout de la salle, je me dépêche de terminer mon assiette, engloutis mon verre d'eau pour faire descendre le tout, et vais discrètement déposer mon plateau avant de sortir comme une petite souris, en emportant avec moi mon pain et ma portion de fromage.
Les nuages se sont épaissis depuis ce matin, c'est dommage, j'aurais bien voulu lire mon livre sous un arbre... Mais de toute façon il vaut mieux que je ne reste pas exposée aux regards en attendant la reprise des cours de l'après-midi. Il n'y a qu'un seul endroit où je suis à peu près sûre qu'elles ne mettront pas les pieds...
La vielle porte de bois grince sur ses gonds comme dans un film d'horreur, et je suis tout de suite submergée par une odeur âcre, mélange de cire et de vieux cuir... On se croirait vraiment revenir en arrière, dans cet ancien monastère qui a servi de base à l'édification de notre école.

mardi 11 août 2015

Roman, " Kaïla " partie 4



Après m'être rapidement lavée et habillée avec ce qui me tombait sous la main, je me décide à aller déjeuner avec une lourdeur habituelle qui grandit dans mon estomac au fur et à mesure que je descend les marches de l'escalier. Cette boule se réveille dans mon ventre chaque matin de la semaine pour ne disparaître que le soir, quand je serre mes chiens contre moi... Je laisse glisser de mon épaule le sac lourd de livres sans aucun intérêt à mes yeux, exaspérée de devoir porter une telle charge inutile toute la journée . Heureusement qu'il y a la bibliothèque municipale entre l'arrêt de bus et l'établissement scolaire des Cordeliers, dans lequel on nous parque de l'entrée du collège jusqu'à la terminale... Au moins je trouve toujours là-bas de quoi étancher ma curiosité naturelle et occuper mes longs moments de temps libre, en solitaire.
- « Dépêche-toi de manger et vas vite te brosser les dents Amy ! Le bus ne va pas tarder à arriver ! »
- « Pfff... Mais pourquoi est-ce qu'il faut que je prenne ce bus ? Pourquoi tu ne me dépose pas, toi, quand tu ne travaille pas? »
- « Amy ne commence pas à faire tes caprices, tu sais bien que je n'ai pas que çà à faire, et il serait ridicule que je prenne la voiture pour toi alors que ce bus s'arrête juste devant chez nous ! On a bien de la chance et tu ne vois même pas à quel point tu es gâtée ! »
- « Mais Adam pourrait bien m'amener sur son scooter au moins, puisqu'il va au lycée en même temps que moi... »
- « Ton frère a d'autres choses à faire que de s'occuper de toi, d'ailleurs il n'a pas cours avant une heure, et arrête de toujours compter sur les autres ! Maintenant vas vite te brosser les dents si tu ne veux pas que je m'énerve ! »
C'est toujours la même chose avec elle, pas moyen d'avoir le dernier mot. Lupo et Lupa m'accompagnent jusqu'au bout du chemin et nous attendons le bus ensemble.
- « Dis donc ma belle, tu n'aurais pas un peu grossit toi ? On mange bien à la cantine hein ? Je devrais peut-être faire attention à te donner moins de bonnes choses ou tu ne pourras bientôt plus courir avec moi... »
Je caresse les flancs de mes amis, assis de chaque côté de moi devant le tronc d'arbre qui me sers de banc, quand un bruit de moteur lourd commence à se faire entendre.
- « Allez mes chiens, il faut rentrer maintenant ! »
Les deux silhouettes blanches filent vers la maison sans se faire prier ; je les regarde s'éloigner avec un pincement au cœur et me retourne en baissant la tête pour ne pas voir tous les regards braqués sur moi, avec leurs nez collés aux fenêtres. Je monte en saluant le chauffeur et m'assois juste derrière lui, à la place du solitaire, du mouton noir que les jeunes loups affamés de chair fraîche visent depuis leurs places de prédilection, tout au fond du bus.
Quand nous arrivons à hauteur du dernier arrêt, juste avant la bibliothèque municipale, je serre mon sac contre moi comme un bouclier et laisse descendre la horde d'adolescents en furie, prêts à se piétiner les uns les autres pour être les premiers à descendre... J'essaie de ne pas prêter attention aux sourires moqueurs et aux regards hostiles qui passent devant moi, préférant me concentrer sur leur mouvement de masse. Sont-ils si pressés que çà de s'enfermer en cours, ou ont-ils peur d'être oubliés au fond du bus ? Je n'ai jamais compris pourquoi ils mettaient tant d'ardeur à ne laisser personne leur passer devant... L'instinct grégaire les pousse-t-il à vouloir rester serré au cœur du troupeau, ou peut-être que la loi du plus fort les oblige à montrer aux autres qu'ils ne sont pas prêts à se laisser marcher sur les pieds ? Toujours est-il qu'en ce qui me concerne j'attends toujours que la tempête soit passée pour me lever calmement, saluer le chauffeur qui me souhaite avec un sourire une bonne journée, et me diriger vers ma caverne d'Ali Baba...
Oh non ! Ce n'est pas possible ! La bibliothèque est fermée pour travaux pendant deux semaines... Je ne pourrai pas y revenir d'ici la fin de l'année scolaire... Je vais devoir tenter de combler mes besoins à la bibliothèque de l'école, en affrontant l'ambiance lugubre et austère créée par l'ancienneté du bâtiment, mais surtout par l'espèce de moine qui veille à la tranquillité des lieux... Brrrr... rien que d'y penser çà me fait froid dans le dos, je n'y ai pas remit les pieds depuis début septembre.

Puisque les cours ne commencent pas avant une bonne demi-heure mais que la porte du sanctuaire des intellos est ouverte, je me décide à entrer pour trouver quelques livres sur les loups ou sur l'interprétation des rêves, en repensant à celui que j'ai fait cette nuit. Il n'y a qu'un seul élève assis en bout d'une lourde table de bois massif, le visage penché sur son livre, ne me montrant que sa tignasse rousse éclairée par la petite lampe de bureau vert bouteille. Le moine, penché au-dessus de lui, semble lui murmurer quelque chose que je n'arrive pas à comprendre, jusqu'à ce qu'il s'aperçoive de ma présence sans même que j'ai fait le moindre bruit ni émit un simple souffle. Il relève alors doucement son visage froid et dur vers moi et place un index devant sa bouche avant de s'éloigner vers son bureau. Le garçon, qui doit avoir mon âge, n'a pas bougé la tête d'un pouce mais tourne lentement la page de son livre avant de continuer sa lecture... Ces deux là ont de quoi vous flanquer la chair de poule, je comprends pourquoi personne n'entre jamais ici.

Je file dans les rayons à la recherche d'un livre en espérant sortir au plus vite de ce tombeau, et tombe sur une étagère nommée « contes et légendes ». Le mot « Loups » en gros sur la tranche d'un vieux livre attire mon attention et je décide de le prendre sans chercher plus loin. Le vieux sinistre me fixe d'un air soupçonneux en remplissant ma fiche d'emprunt... il croit quoi ? Je ne vais pas le lui voler son précieux livre !
Je file vite dehors et suis submergée par la fraîcheur de l'air extérieur. Comment peut-on rester enfermé des heures dans un endroit pareil sans suffoquer ? Quelques nuages commencent à monter à l'horizon et je me dirige vers le muret d'enceinte, surplombant le reste de la ville. Mon collège et le lycée de mon frère, bien que publics, ont été aménagés dans de vieux bâtiments religieux, proches de la Cathédrale. D'ici nous dominons le reste de la ville et son agitation, son jardin public, ses boutiques et ses usines... mes parents travaillent là depuis leur adolescence, leurs vies n'ayant tourné qu'autour de quelques pâtés de maisons. Heureusement pour moi, la municipalité à décidé de faire revivre les anciens quartiers en y implantant une bibliothèque multimédia dernier cri, dans un complexe architectural lumineux entièrement vitré, laissant libre cours au regard de vagabonder dans les arbres alentours, ou aux promeneurs d'entrer et sortir à leur guise le long des balcons et des terrasses aménagées. Ceci dit, pendant les deux semaines de cours qu'il me reste avant les grandes vacances salvatrices, je vais devoir me contenter de vieux grimoires à lire dans ce que je pourrai trouver de plus tranquille comme coin, au milieu de la cohue.
La cloche sonne déjà pour annoncer le début des cours, je fourre le vieux livre dans mon sac déjà bien remplit, le remet tant bien que mal sur mon dos, et me mets en marche à l'arrière du troupeau, pour rejoindre ma première salle de cours de cette longue journée. Notre prof de français, qui est aussi notre prof principal, nous annonce dès notre entrée que nous allons bientôt faire deux
sorties ; l'une à l'usine où travaillent mes parents, et l'autre au musée de la ville, où vient d'être rapportée une collection découverte sur nos terres il y a exactement 50 ans.

lundi 10 août 2015

Roman, " Kaïla " partie 3



Je cours sans pouvoir m'arrêter et sans aucune fatigue. Un paysage immense et sauvage défile autour de moi tandis que je me sens légère et libre comme le vent. Quelqu'un m'attend droit devant et je cours encore plus vite pour le rejoindre. Mon corps commence à se faire lourd. Je ne peux pas vraiment le distinguer mais je sais que c'est Jeff qui me tend les bras, il m'appelle. J'accélère encore mais je n'arrive jamais à réduire la distance qui nous sépare. Je m'épuise peu à peu en continuant de donner tout ce que j'ai en moi comme ressource pour avancer, mais une meute de loups blancs s'approche de lui pour le cerner. Il disparaît alors rapidement dans une tornade grise, en me laissant seule et à bout de souffle.

*

Je me réveille en sursaut, trempée de sueur, assise au milieu d'un champ de bataille. Mes draps, mes oreillers et mon pauvre ours en peluche on été éparpillés autour du lit dans ma lutte nocturne. C'est la première fois que je rêve de Jeff et il a fallu que ce soit un cauchemar... moi qui n'en fais jamais d'habitude... enfin, plus depuis longtemps.
Réveillée pour de bon bien qu'il soit encore tôt, je me décide à me lever pour déjeuner au calme avant que toute la famille ne soit descendue ; et à peine ai-je ouvert la porte d'entrée que mes deux meilleurs amis me sautent dessus pour me saluer à leur façon, à la fois gauche et sincère. J'empoigne leurs grosses têtes blanches dans mes bras fragiles qui disparaissent sous leur chaude fourrure, et m'empresse de les serrer contre moi.

Je me souviendrai toujours de leur arrivée dans ma vie. J'avais 4 ans et à cette époque-là j'accompagnais souvent mon père lorsqu'il revendait son bric-à-brac dans les vide-greniers. Il me faisait parfois un petit stand à côté du sien pour que je me gagne quelques centimes en revendant deux ou trois vieux jouets ; les mamies avaient souvent la main généreuse en me voyant, et je pouvais alors m'offrir une poignée de bonbons sur le chemin du retour. Ce jour-là cependant, j'avais un autre plan en tête :
- « Papa ! Dis, j'ai combien là ? »
- « Laisse-moi voir... oh tu t'es fais quatre euro tout rond en vendant tes mini poupées... il faut dire que tu en avais une sacrée collection. Tu es sûre que tu ne vas pas les regretter ? »
Sans même prendre le temps de lui répondre, je partais en courant vers un stand voisin rempli de peluches, pour revenir avec le plus large de tous les sourires.
- «  Hmmm... c'est une belle famille de loups que tu as là ma chérie, ils sont énormes ! »
- « C'est mes copains papa, avec eux maintenant je n'ai plus peur de rien ! »
Quelques jours plus tard, il m'amenait dans un centre d'élevage canin pour y choisir un couple de chiots Berger Blanc Suisse, et depuis Lupo et Lupa ne me quittent plus.

- « Dites donc vous deux, vous étiez où hier soir quand j'avais besoin d'un gros câlin ? Encore en train de vous faire des mamours hein ? Coquins va ! »
Regardez-moi çà comme c'est beau... Le soleil se lève à peine, si bien qu'on ne l'aperçoit pas encore ; seule une lumière diffuse, à la fois rose et dorée, tranche sur le ciel de la nuit tout en éclairant la brume matinale qui s'échappe du sol humide, des bois, du ruisseau. Les oiseaux piaillent de partout et ce spectacle unique ne s'offre qu'à moi seule... j'inspire profondément pour m'imprégner de la grâce et de la quiétude de ce moment...
- « AMY ! Mais qu'est-ce que tu fais dehors en pyjama et à cette heure-ci ? Tu n'as pas un peu fini de te frotter à ces bestioles ? Tu va puer le fauve, et après tu t'étonneras que les autres se moquent de toi ! Vas te laver avant de déjeuner, et en vitesse ! »
Ah... le calme avant la tempête comme on dit ! C'était trop beau pour durer...
- « Tu te dépêche oui ou non? »
- « Oui maman ! J'y vais, j'y vais... »

samedi 8 août 2015

Roman, " Kaïla" partie 2



Les yeux de Jeff reflètent la lueur chaude du soleil couchant ; il me regarde avec une telle tendresse que je me sens plus forte tout d'un coup, prête à affronter ma triste réalité.
-« J'ai un petit cadeau pour toi princesse, je te le donnerai après manger si tu veux bien... »
Ok, je pose ma main dans celle qu'il me tend, et savoure la chaleur de sa paume tandis que nous tournons le dos à la lumière pour retourner à la maison. Jeff est beau à sa manière, je l'observe discrètement du coin de l'oeil et m'amuse à penser que ses longs cheveux bruns attachés en chignon haut lui donnent une allure de samouraï... mon guerrier à moi, toujours prêt à venir à mon secours.
Une bonne odeur se dégage de la cuisine jusque sous le porche de la terrasse, mais j'hésite encore à entrer pour affronter la rancoeur de ma mère.
- « Allez mimi, si tu veux ton cadeau tout à l'heure il va d'abord falloir manger... entrée, plat... et dessert ; par ordre du docteur Jeff »
Son air faussement sérieux me fait rire, et tout d'un coup, mes muscles contractés par ces spasmes incontrôlés se détendent profondément, faisant disparaître toutes mes angoisses... C'est la magie de Jeff !
- « Ne t'inquiète pas, lui dis-je en lui lâchant la main avant de franchir le seuil, pour le dessert j'aurai toujours de l'appétit »
Il me sourit en coin avant de dégager une mèche de cheveux de devant mon visage pour la caler derrière mon oreille, et nous entrons dans l'arène.

Papa est rentré et lis tranquillement son journal sur le canapé de velours vert, ses vêtements sobres et sombres contrastant vigoureusement avec la décoration hippie chic de sa femme. Il relève la tête dès qu'il m'entend arriver et me fait signe de venir m'asseoir à côté de lui. Jeff est allé directement rejoindre mon frère et son autre pote devant leur console de jeu, tandis que maman continue de faire semblant de s'affairer dans la cuisine alors que la table est déjà dressée. Une fois de plus, elle a dû faire son rapport à mon père à propos de mon comportement « insupportable » et se cache en attendant que la bataille soit terminée entre lui et moi. De toute façon elle ne prend jamais les armes quand elle sait que ses combats sont perdus d'avance.

Papa m'embrasse sur le front et me gronde gentiment une fois de plus pour m'être enfuie au lieu d'écouter ce que ma mère avait à me dire. Enfuie ? Il plaisante ? Si je voulais vraiment m'enfuir je peux jurer qu'ils ne me reverraient pas dans l'heure, rentrer pour le souper... Oui... Je pourrais bien m'enfuir un jour, comme il dit, et peut-être que çà leur ferait les pieds de ne pas savoir où je suis !
- « Tu veux me raconter ce qui s'est passé aujourd'hui ma chérie ? »
- « Comme d'habitude papa... c'est sans intérêt... »
A quoi bon lui rabâcher tous les jours que ma mère est hystérique, qu'elle ne m'aime pas, et que si je m'enfuie dehors comme il dit c'est que je ne supporte pas qu'elle me hurle dessus pour des fautes que je n'ai pas commises ? Mon père est adorable, fort et doux, toujours d'humeur égale, mais j'ai l'impression qu'il refuse de voir la réalité en face. Tous les jours il écoute ma mère se plaindre, sans mot dire, me demande de faire des efforts – comme si çà allait changer quelque chose – et puis repart à son journal, son assiette ou les infos télévisées d'un air entendu, comme si les problèmes du jour avaient été réglés... Bref j'aime mon père, mais il ne m'est d'aucun secours. Encore que lui au moins me supporte et m'embrasse tendrement sur les cheveux chaque soir. A défaut de soulager mes peines, au moins il ne m'en donne pas d'avantage.

La chaleur des plats ne suffisant pas à réchauffer l'ambiance habituelle, les amis d'Adam tentent de raconter quelques blagues pour dérider la famille Bright.
Le repas se termine ainsi et Adam raccompagne son copain blond pendant que Jeff et moi nous attardons quelques instants sur la terrasse :
- « On s'assoit cinq minutes Amy ? Je voudrais te donner mon cadeau maintenant. »
Je rejoint mon chevalier servant sur la balancelle blanche, au milieu des coussins colorés de maman, et en attrape un au passage pour le serrer contre moi. Le siège étroit m'oblige à sentir le flanc discrètement musclé de Jeff contre mes petites rondeurs ; sa chaleur et son odeur, mélange de parfum pour homme et de transpiration légère, sont agréables... voire enivrants.
- «  Tiens Mimi, chose promise, chose due »
Il me tend un petit paquet que je recueille dans mes mains pour en défaire prestement l'emballage ; un cadeau de sa part, rien que pour moi, et je sens la chaleur me monter aux joues. Quand je découvre enfin le flacon d'eau de toilette, je lève les yeux pour lui offrir mon plus beau sourire.
- « Je me suis dis que ce parfum de fleurs légères t'irait bien ; c'est féminin sans être pour autant sucré comme ceux qu'ils font pour les petites filles. Tu ne dis rien ? Tu t'attendais à autre chose ? »
Un parfum de femme, un vrai parfum d'adulte... Je me sens tout à coup grandir aux yeux de celui qui m'a toujours protégée comme un grand frère. Peut-être commence-t-il à me voir autrement...
- « AMY ! Rentre maintenant, il est tard ! Dis au revoir à Jeff et viens te coucher ! »
Je me lève d'un bon en entendant ce cri.
- « J'ARRIVE MAMAN ! Désolée Jeff je dois y aller. Ce cadeau me fait très plaisir et je te remercie beaucoup, pour çà et pour tout ce que tu fais pour moi... je me sens toujours beaucoup plus forte quand tu es là. »
Ses yeux sont à hauteur des miens et il me sourit tendrement avant de m'embrasser sur le front.
- « Tout le plaisir est pour moi princesse, je serai toujours là pour toi. »
Lorsqu'il se lève en ramassant son sac, je ne peux m'empêcher de faire un pas vers lui avec l'idée absurde qu'il pourrait me cacher dedans et m'amener loin d'ici.
- « Bonne nuit Mimi, fais de beaux rêves. »
Sa main caresse mes cheveux au passage et il disparaît sans un bruit, comme absorbé par l'obscurité. Dans un souffle léger je lui répond enfin, d'une voix à peine audible :
- « Bonne nuit Jeff. »

Arrivée dans ma chambre après un passage éclair dans la salle de bains, j'enfile mon pyja-short, et parfume allègrement mes draps avant de me glisser dessous. Là, les bras serrés autour de mon ours en peluche, le nez plein de fleurs légères offertes par mon humble samouraï, je suis sa noble princesse et plus rien ne peut m'atteindre. Les rêves que je ferai cette nuit me promettent de belles aventures.