mardi 11 août 2015

Roman, " Kaïla " partie 4



Après m'être rapidement lavée et habillée avec ce qui me tombait sous la main, je me décide à aller déjeuner avec une lourdeur habituelle qui grandit dans mon estomac au fur et à mesure que je descend les marches de l'escalier. Cette boule se réveille dans mon ventre chaque matin de la semaine pour ne disparaître que le soir, quand je serre mes chiens contre moi... Je laisse glisser de mon épaule le sac lourd de livres sans aucun intérêt à mes yeux, exaspérée de devoir porter une telle charge inutile toute la journée . Heureusement qu'il y a la bibliothèque municipale entre l'arrêt de bus et l'établissement scolaire des Cordeliers, dans lequel on nous parque de l'entrée du collège jusqu'à la terminale... Au moins je trouve toujours là-bas de quoi étancher ma curiosité naturelle et occuper mes longs moments de temps libre, en solitaire.
- « Dépêche-toi de manger et vas vite te brosser les dents Amy ! Le bus ne va pas tarder à arriver ! »
- « Pfff... Mais pourquoi est-ce qu'il faut que je prenne ce bus ? Pourquoi tu ne me dépose pas, toi, quand tu ne travaille pas? »
- « Amy ne commence pas à faire tes caprices, tu sais bien que je n'ai pas que çà à faire, et il serait ridicule que je prenne la voiture pour toi alors que ce bus s'arrête juste devant chez nous ! On a bien de la chance et tu ne vois même pas à quel point tu es gâtée ! »
- « Mais Adam pourrait bien m'amener sur son scooter au moins, puisqu'il va au lycée en même temps que moi... »
- « Ton frère a d'autres choses à faire que de s'occuper de toi, d'ailleurs il n'a pas cours avant une heure, et arrête de toujours compter sur les autres ! Maintenant vas vite te brosser les dents si tu ne veux pas que je m'énerve ! »
C'est toujours la même chose avec elle, pas moyen d'avoir le dernier mot. Lupo et Lupa m'accompagnent jusqu'au bout du chemin et nous attendons le bus ensemble.
- « Dis donc ma belle, tu n'aurais pas un peu grossit toi ? On mange bien à la cantine hein ? Je devrais peut-être faire attention à te donner moins de bonnes choses ou tu ne pourras bientôt plus courir avec moi... »
Je caresse les flancs de mes amis, assis de chaque côté de moi devant le tronc d'arbre qui me sers de banc, quand un bruit de moteur lourd commence à se faire entendre.
- « Allez mes chiens, il faut rentrer maintenant ! »
Les deux silhouettes blanches filent vers la maison sans se faire prier ; je les regarde s'éloigner avec un pincement au cœur et me retourne en baissant la tête pour ne pas voir tous les regards braqués sur moi, avec leurs nez collés aux fenêtres. Je monte en saluant le chauffeur et m'assois juste derrière lui, à la place du solitaire, du mouton noir que les jeunes loups affamés de chair fraîche visent depuis leurs places de prédilection, tout au fond du bus.
Quand nous arrivons à hauteur du dernier arrêt, juste avant la bibliothèque municipale, je serre mon sac contre moi comme un bouclier et laisse descendre la horde d'adolescents en furie, prêts à se piétiner les uns les autres pour être les premiers à descendre... J'essaie de ne pas prêter attention aux sourires moqueurs et aux regards hostiles qui passent devant moi, préférant me concentrer sur leur mouvement de masse. Sont-ils si pressés que çà de s'enfermer en cours, ou ont-ils peur d'être oubliés au fond du bus ? Je n'ai jamais compris pourquoi ils mettaient tant d'ardeur à ne laisser personne leur passer devant... L'instinct grégaire les pousse-t-il à vouloir rester serré au cœur du troupeau, ou peut-être que la loi du plus fort les oblige à montrer aux autres qu'ils ne sont pas prêts à se laisser marcher sur les pieds ? Toujours est-il qu'en ce qui me concerne j'attends toujours que la tempête soit passée pour me lever calmement, saluer le chauffeur qui me souhaite avec un sourire une bonne journée, et me diriger vers ma caverne d'Ali Baba...
Oh non ! Ce n'est pas possible ! La bibliothèque est fermée pour travaux pendant deux semaines... Je ne pourrai pas y revenir d'ici la fin de l'année scolaire... Je vais devoir tenter de combler mes besoins à la bibliothèque de l'école, en affrontant l'ambiance lugubre et austère créée par l'ancienneté du bâtiment, mais surtout par l'espèce de moine qui veille à la tranquillité des lieux... Brrrr... rien que d'y penser çà me fait froid dans le dos, je n'y ai pas remit les pieds depuis début septembre.

Puisque les cours ne commencent pas avant une bonne demi-heure mais que la porte du sanctuaire des intellos est ouverte, je me décide à entrer pour trouver quelques livres sur les loups ou sur l'interprétation des rêves, en repensant à celui que j'ai fait cette nuit. Il n'y a qu'un seul élève assis en bout d'une lourde table de bois massif, le visage penché sur son livre, ne me montrant que sa tignasse rousse éclairée par la petite lampe de bureau vert bouteille. Le moine, penché au-dessus de lui, semble lui murmurer quelque chose que je n'arrive pas à comprendre, jusqu'à ce qu'il s'aperçoive de ma présence sans même que j'ai fait le moindre bruit ni émit un simple souffle. Il relève alors doucement son visage froid et dur vers moi et place un index devant sa bouche avant de s'éloigner vers son bureau. Le garçon, qui doit avoir mon âge, n'a pas bougé la tête d'un pouce mais tourne lentement la page de son livre avant de continuer sa lecture... Ces deux là ont de quoi vous flanquer la chair de poule, je comprends pourquoi personne n'entre jamais ici.

Je file dans les rayons à la recherche d'un livre en espérant sortir au plus vite de ce tombeau, et tombe sur une étagère nommée « contes et légendes ». Le mot « Loups » en gros sur la tranche d'un vieux livre attire mon attention et je décide de le prendre sans chercher plus loin. Le vieux sinistre me fixe d'un air soupçonneux en remplissant ma fiche d'emprunt... il croit quoi ? Je ne vais pas le lui voler son précieux livre !
Je file vite dehors et suis submergée par la fraîcheur de l'air extérieur. Comment peut-on rester enfermé des heures dans un endroit pareil sans suffoquer ? Quelques nuages commencent à monter à l'horizon et je me dirige vers le muret d'enceinte, surplombant le reste de la ville. Mon collège et le lycée de mon frère, bien que publics, ont été aménagés dans de vieux bâtiments religieux, proches de la Cathédrale. D'ici nous dominons le reste de la ville et son agitation, son jardin public, ses boutiques et ses usines... mes parents travaillent là depuis leur adolescence, leurs vies n'ayant tourné qu'autour de quelques pâtés de maisons. Heureusement pour moi, la municipalité à décidé de faire revivre les anciens quartiers en y implantant une bibliothèque multimédia dernier cri, dans un complexe architectural lumineux entièrement vitré, laissant libre cours au regard de vagabonder dans les arbres alentours, ou aux promeneurs d'entrer et sortir à leur guise le long des balcons et des terrasses aménagées. Ceci dit, pendant les deux semaines de cours qu'il me reste avant les grandes vacances salvatrices, je vais devoir me contenter de vieux grimoires à lire dans ce que je pourrai trouver de plus tranquille comme coin, au milieu de la cohue.
La cloche sonne déjà pour annoncer le début des cours, je fourre le vieux livre dans mon sac déjà bien remplit, le remet tant bien que mal sur mon dos, et me mets en marche à l'arrière du troupeau, pour rejoindre ma première salle de cours de cette longue journée. Notre prof de français, qui est aussi notre prof principal, nous annonce dès notre entrée que nous allons bientôt faire deux
sorties ; l'une à l'usine où travaillent mes parents, et l'autre au musée de la ville, où vient d'être rapportée une collection découverte sur nos terres il y a exactement 50 ans.

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