mercredi 12 août 2015

Roman, "Kaïla" partie 5


- « Mais avant toute chose mes enfants, je voudrais vous lire quelques-uns des plus beaux poèmes de votre exercice de la semaine dernière... »
Mlle Bellange est une vieille fille aux cheveux roux et frisés, dont les petites lunettes laissent transparaître un regard tendre et intelligent. Grande et bien proportionnée, toujours bien habillée, ordonnée, soignée et extrêmement sociable... Je me suis toujours demandé comment elle avait pu rester célibataire...
- « Voici le premier, qui s'intitule « Les cygnes du lac de Cygnard . » »
Oh merde ! Elle va lire mon poème devant toute la classe... Moi qui n'aime pas me faire remarquer, surtout avec les trois furies du fond de la salle, qui ne manquent pas une occasion pour se moquer de moi et me blesser !

- « Ils étaient blancs, tout blancs,
Avec un bec orange et un nez noir.
C'étaient les cygnes du lac de Cygnard.

Ils étaient deux. Non, quatre,
Car leurs portraits apparaissaient dans l'eau,
Un doux reflet mélancolique et beau.

Et ils glissaient sur le lac de Cygnard,
Très lentement, un peu cérémonieux,
Et ils dansaient quand ils étaient heureux... »

Mais qu'est-ce que c'est que çà ? Ce n'est pas du tout ce que j'ai écrit ! A quoi elle joue ?... J'ai déjà entendu çà... quelque part... Non de Dieu mais c'est du Baudelaire ! Elle a mélangé mon poème à des vers de Baudelaire ? Et tout le monde l'écoute ; ils ont l'air médusé comme si aucun d'entre eux ne se rendait compte de la supercherie... çà leur arrive de lire autre chose que des BD ou les lectures imposées, des fois ?

- « Ils étaient deux. Ils étaient blancs.
Quatre longs cous et quatre mouvements,
Sur l'eau, dans l'eau,
Les vrais, les faux
Ronde blanche sur un miroir...

C'étaient les cygnes du lac de Cygnard. »

Tout le monde applaudit après que ma bonne fée ait relevé les yeux.
- « Ce poème est celui d'Amy Bright ici devant, bravo Amy ! »
Je rougit en me tournant vers le reste de la classe, comme elle me le demande. Tandis que Mlle Bellange continue ses lectures, mes yeux se bloquent sur trois regards noirs au fond de la classe ; de toute évidence, Jasmine, Karine et Célia n'ont pas apprécié que je leur vole la vedette... et je risque de le payer tôt ou tard.
Les cours se déroulent sans encombre jusqu'au déjeuner, où je suis obligée de me mélanger à la foule d'affamés qui se serrent de plus en plus fort les uns contre les autres, au fur et à mesure que les portes du réfectoire se rapprochent de nous. Nous descendons les premières marches vers un contrebas extérieur de la cours de récréation, et au moment où nous entrons dans le vieux bâtiment de pierres froides, l'entonnoir se resserre et nous ne formons plus qu'un seul être. Le moindre mouvement d'épaule d'un côté du couloir se fait de suite ressentir à l'autre bout, où les plus petits sont étouffés entre les corps de leurs aînés, et les plus malchanceux sont écrasés contre le mur glacé.
Mon tour arrive enfin et je passe les vieilles portes de bois pour rapidement me servir mon repas et aller m'asseoir dans un coin reculé, là où je peux passer facilement inaperçue, tout en surveillant qui s'approcherait de moi. A quelques mètres droit devant, caché derrière un énorme pilier, je devine le profil du garçon roux de la bibliothèque. Je m'amuse à penser qu'il ne mange pas que des livres, mais suis à la fois déçue et étonnée de ne toujours pas voir son visage... a-t-il toujours ainsi la tête baissée ?
Apercevant tout d'un coup les trois harpies entrer à l'autre bout de la salle, je me dépêche de terminer mon assiette, engloutis mon verre d'eau pour faire descendre le tout, et vais discrètement déposer mon plateau avant de sortir comme une petite souris, en emportant avec moi mon pain et ma portion de fromage.
Les nuages se sont épaissis depuis ce matin, c'est dommage, j'aurais bien voulu lire mon livre sous un arbre... Mais de toute façon il vaut mieux que je ne reste pas exposée aux regards en attendant la reprise des cours de l'après-midi. Il n'y a qu'un seul endroit où je suis à peu près sûre qu'elles ne mettront pas les pieds...
La vielle porte de bois grince sur ses gonds comme dans un film d'horreur, et je suis tout de suite submergée par une odeur âcre, mélange de cire et de vieux cuir... On se croirait vraiment revenir en arrière, dans cet ancien monastère qui a servi de base à l'édification de notre école.

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