jeudi 13 août 2015

Roman, " Kaïla " partie 6


Un silence sinistre règne dans la grande salle déserte, mais si la porte est ouverte c'est bien qu'on a le droit d'entrer... De toute façon je n'ai pas l'intention de montrer le bout de mon nez dehors après les regards menaçants de ce matin ; j'aurai bien assez de les affronter pendant les cours de l'après-midi. En plus, avec le ventre bien rempli je commence à me sentir lourde et je risque de bientôt avoir envie de m'assoupir ; autant dire que si je ferme les yeux il vaut mieux que je le fasse dans un endroit où je ne risque pas de me faire agresser pendant mon sommeil. Je m'avance vers le fond de la bibliothèque en passant entre les rangées de tables encerclées de hautes étagères de bois massif, lourdement chargées de vieux ouvrages odorants... Il n'y a manifestement pas ici âme qui vive. De hautes fenêtres de style gothique laissent entrer de timides sources de lumière tout au bout du bâtiment ; c'est là que je décide de m'installer pour découvrir le vieux grimoire sur les légendes de loups que j'ai emprunté ce matin, assise au pied d'un rayon de soleil dans le mince espoir qu'il me réchauffe un peu... et peut-être aussi qu'il garde loin de moi les éventuels fantômes susceptibles de hanter ce lieu.
Je me décide enfin à sortir le livre imposant de mon sac à dos et l'ouvre largement sur la table, faisant voler de la poussière dans la lumière céleste. Des légendes de tous les coins du monde sont réunies ici, comme celle du Loup blanc :

« La légende du Loup blanc

 

L'histoire que je vais vous raconter remonte à la nuit des temps.
A cette époque, la terre était recouverte de vastes forêts sans fin,
certaines étaient inextricables et les voyageurs égarés retrouvaient rarement leur chemin.

En ces temps là, les loups vivaient nombreux, ils formaient des clans très hiérarchisés,
intelligents, forts et courageux, ils n'avaient d'autres ennemis que les hommes.

Les hommes quant à eux nourrissaient une haine profonde envers les loups
et lorsqu'ils se trouvaient face à face, il était rare que tous deux survivent à cette rencontre.

A peine l'enfant des hommes marchait, qu'il avait appris à haïr le loup.
Chaque décennie écoulée, les loups, uniquement les chefs de clan
et quelques élus entreprenaient le grand voyage.
De toutes les régions du Nord de l'hémisphère, ils convergeaient en un même lieu,
une vaste clairière au centre d'une forêt profonde et noire,
quelque part dans un pays que l'on appellera plus tard la France.

Certains venaient de très loin, c'était le grand rassemblement
au cours duquel les loups mâles et femelles encore solitaires allaient sceller une nouvelle alliance,
ils venaient là trouver le compagnon d'une vie.

Les chefs partageaient leur savoir et les jeunes bâtissaient leur descendance.
Cette année là, Loup blanc, chef de clan encore solitaire
venait pour y trouver une compagne, chemin faisant il pensait au lourd secret qui était le sien.

Quelques mois plus tôt, au cours d'une chasse, il avait découvert une jeune femme évanouie dans la neige fraîche.
Il s'était approché d'elle doucement, avec méfiance comme on lui avait toujours appris,
de longues minutes s'étaient écoulées ainsi, quand soudainement la jeune femme bougea,
elle entrouvrit les yeux et loin d'être terrifiée par la vue du loup, elle lui sourit.

Elle tendit une main et caressa la fourrure de l'animal,
celui-ci accueillit cette marque d'affection d'abord avec surprise puis bientôt avec plaisir.
Sans savoir qu'il pouvait la comprendre, elle lui expliqua sa peur
lorsqu'elle s'était vue égarée dans la forêt, en entendant du bruit,
elle s'était mise à courir sans voir une grosse branche qui barrait le chemin,
elle avait trébuché lourdement et s'était évanouie.

Tout en lui parlant elle n'avait cessé de le caresser.
Elle le regarda droit dans les yeux et lui demanda de l'emmener jusqu'au village,
seule dit-elle, je ne retrouverai jamais ma route.

Il s'exécuta, il la reconduisit jusqu'à l'entrée du village et longtemps il resta là,
à la regarder partir, même lorsqu'il ne pouvait plus la voir.

De retour dans la tanière du clan, il comprit qu'il ne serait plus jamais le même,
jamais plus il ne verrait les hommes de la même manière.

Il se prit même à revenir guetter l'entrée du village dans l'espoir de l'apercevoir.
A de nombreux kilomètres de là, une louve et son frère cheminaient au côté d'un chef de clan,
ils faisaient eux aussi route vers le grand rassemblement.

La louve Calypsone venait y faire alliance, elle l'espérait depuis longtemps mais depuis l'été dernier,
elle était habitée par la peur, son chemin avait croisé celui d'un gentilhomme blessé,
au lieu de le dénoncer à la meute comme il se doit, elle l'avait caché,
recouvert de feuilles et de branchages et l'avait nourri jusqu'à ce qu'il puisse se débrouiller seul.

L'homme n'avait jamais manifesté la moindre crainte face à la louve,
au contraire il aimait à lui parler, à la caresser,
il lui faisait des confidences comme il l'aurait fait à un des ses semblables.
Il rêvait d'un monde où les hommes et les loups feraient la paix, un monde où la haine de l'autre n'existerai plus.

Un soir alors que Calypsone venait le retrouver,
il était parti en laissant sur le sol son écharpe, un peu de son odeur qu'elle prit plaisir à renifler.

Souvent, depuis lors, elle venait s'allonger au pied de l'arbre qui avait été le témoin de leur amitié.
La clairière sacrée était prête, tous les participants s'étaient rassemblés en plusieurs cercles,
au milieu se trouvaient les solitaires, il était de coutume de s'observer
et lorsqu'un loup mâle trouvait une louve à sa convenance,
il s'avançait au milieu du cercle, puis de là en rampant il se dirigeait vers l'élue.

Ce soir sacré, lorsque Calypsone aperçu Loup blanc,
elle reconnut immédiatement le compagnon qui habitait ses rêves, celui qu'elle avait toujours attendu.

Aussi, bousculant toutes les règles, elle s'avança vers lui, sans crainte, le regardant au fond de ses prunelles dorées.
Loup blanc, comme s'il avait toujours su ce qui allait arriver,
accepta Calypsone comme compagne sans se formaliser de la façon cavalière
qu'elle avait utilisée pour arriver à ses fins.

La nuit même leur union fût scellée. Le grand sage donna son accord après avoir vérifié
qu'ils n'appartenaient pas au même clan et que leurs deux statures s'harmonisaient entre elles.

La louve fit ses adieux au clan qui l'avait vu grandir et se prépara au voyage de retour.
Leur périple fût sans histoire.
Inconsciemment ou pas, Loup blanc construisit leur gîte
non loin de l'endroit où il avait découvert la jeune femme l'hiver dernier.

Au printemps de l'année qui suivit, Calypsone donna naissance à deux louveteaux, un mâle et une femelle.
Avant de mettre bât, elle avait avoué à Loup blanc le parjure qu'elle avait fait à sa race
en cachant et en nourrissant un humain.
Loup blanc lui avait à son tour confié son secret et depuis lors ils ne formaient plus qu'un.

Une nuit, ils furent réveillés par des cris qui les fit sortir de leur tanière,
ils aperçurent au loin une fumée épaisse, un incendie embrasait le ciel.
Les cris durèrent longtemps et au petit jour une odeur âcre parvint jusqu'à eux.

La magie des loups en ces temps là était grande et leur haine des humains encore plus grande,
plusieurs clans s'étaient unis pour détruire un village qui avait tué plusieurs des leurs.
Ceux qui n'avaient pas péris dans l'incendie, furent dévorés pas les loups.

Loup blanc rassembla sa compagne et ses petits
et décida de s'éloigner à tout jamais de ces contrées barbares,
il voulait un monde différent pour sa descendance.

Au même moment, un homme et une femme,
seuls survivants du massacre fuyaient eux aussi l'horreur de la nuit.

La légende dit que la route des loups croisa celle des humains
Qu'il reconnu la jeune femme qu'il avait secouru de même
que Calypsonne reconnu l'homme comme étant celui qu'elle avait caché dans les bois.

On dit aussi qu'ils firent chemin ensemble jusqu'à une grande clairière.
Uniquement avec leur courage, ils bâtirent un monde nouveau
où tous ceux qui vivaient sans haine furent les bienvenus. Les humains comme les loups...

Loup blanc fût à l'origine d'une nouvelle race de loups, plus proche de l'homme
et qui bien des années plus tard donnera naissance à cette race de loup civilisé que l'on appellera le Chien . »


Je me prends gentiment à rêver que mes chiens descendent de ce Loup blanc courageux, et mes yeux commencent à se fermer malgré moi. Dans un bâillement à m'en décrocher la mâchoire, je laisse glisser mes coudes sur la table poussiéreuse et cale confortablement mon visage contre mon petit bras moelleux.

Je reconnaît ce paysage où j'ai déjà couru à en perdre haleine. Des montagnes et des forêts m'entourent à perte de vue, au-delà de mille et une collines herbeuses, dont les ondulations me font perdre le sens de l'équilibre. Je me sens fébrile et à bout de forces, comme si j'étais à nouveau dans ce rêves où mes courses sans fin avaient épuisé toute mon énergie. Jeff apparaît à nouveau droit devant moi, et les loups blancs sont là aussi. Ils semblent bien plus forts et grands que la normale malgré la distance qui me sépare d'eux ; mais ne sont pour autant pas menaçants. Ils entourent mon ami comme s'il faisait partie de leur famille. Cependant une ombre noire monte de l'horizon comme un nuage de fumée et les loups deviennent nerveux, tournent les uns derrière les autres en menaçant l'ennemi de leurs crocs, autour de la silhouette de Jeff dont je ne distingue plus que le tendre regard noisette... Ces iris qui m'ont si souvent rassurée, réconfortée, je les connais par cœur et saurais en dessiner la moindre nuance les yeux fermés... Les loups ne sont plus qu'une tornade de poussière blanche s'élevant face à la fumée noire, et je ne vois que ses yeux qui deviennent de plus en plus grands, se rapprochent de moi ; les yeux de Jeff foncent vers moi remplis de lumière...
Mais... Pas çà ! Non ! La fumée est entrée en lui et son regard devient noir, sombre, inquiétant... seules quelques traînées d'or subsistent du regard bienveillant... Il fonce droit vers moi ! Je brûle !

Non ! Je me réveille haletante, surprise par une vague de chaleur venant de me frôler. Aucun bruit ne semble pourtant avoir troublé la quiétude du lieu, je dois être encore seule. Je décolle mon visage moite de mon bras et découvre avec stupéfaction que le rouquin est en train de s'asseoir dans l'ombre, face à moi. Ses gestes parfaits qui n'émettent aucun son témoignent sans doute de son habitude à errer dans ce lieu pour le moins austère. Bien que sa silhouette n'ai rein de séduisant, je me surprend à observer chacun de ses mouvements, incapable même de détacher mon regard de lui. Cette seule présence humaine au milieu de ce décor quasi irréel a quelque chose d'hypnotisant. Son livre installé face à lui, il tend lentement le bras vers la chaînette dorée et quand la lumière verte éclaire sa table, il commence à lever doucement le visage vers moi ? Aurait-il décidé de répondre à mes attentes en me dévoilant son visage ? Je l'attend comme s'il s'agissait d'un jeu ; son visage poupin dévoilé des tâches de rousseur dans la lueur artificielle, et j'attends encore qu'il relève ses paupières pour me regarder dans les yeux... Mais qu'est-ce qu'il attend ? Allez, regarde-moi ! Je me lance et lui adresse un salut enjoué :
- « Bonjour ! »
D'un coup sec il dirige vers moi un regard que je ne lui aurait jamais imaginé... Deux prunelles profondément noires, maculées d'éclats dorés par la lampe électrique qui brûle son visage. Mon sang se glace au souvenir de mon dernier rêve venant me hanter, ce regard effrayant qui se jetait sur moi est à présent en train de me fixer intensément, et je suis incapable de bouger.
Le maître des lieux, certainement dérangé par mon salut, s'approche dans le dos du garçon en me regardant avec la même méfiance que ce matin.
Oui d'accord j'ai osé parler dans une bibliothèque, et après ? La belle affaire !
Il se penche à l'oreille du rouquin pour lui murmurer quelque chose que je suis incapable d'entendre, et celui-ci baisse les yeux et le visage vers son livre. Qu'est-ce qu'il a bien pu lui dire ? De ne pas parler aux inconnus, ou de se méfier des filles ? Un brin d'humour me détend, et quand la cloche sonne pour m'ordonner de rejoindre ma salle de classe je découvre que ce son a tout d'un coup pour moi une signification bien plus positive que d'habitude... je dirais même salvatrice.

 

Source: " La légende du Loup blanc" lespasseurs.com



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