mardi 20 octobre 2015

Roman, "Kaïla" partie 26




- « Tous ces gens sont de ta famille ? Ce sont tous des Mimasu ? »
- « Oui, notre clan est grand, et notre famille très soudée, même si nous n'avons pas tous du pur sang japonais... »
- « Alisa aussi est métisse, comme toi ? Ses cheveux blonds sont naturels, non ? »
- « Oui, mais sa mère est allemande, tandis que la mienne était française... et puis, la sienne vit tout près, alors que la mienne... »
- « Tout près ? Elle ne vit pas avec elle ? »
- « Non, seuls les porteurs du sang Mimasu vivent à l'intérieur de la demeure, à condition quand même de dévouer leur vie à l'apprentissage du combat. Les autres membres de la famille vivent dans le quartier, à l'extérieur. »
- « Et il y en a beaucoup ? »
- « Beaucoup de quoi ? »
- « D'autres membres de la famille ? »
- « Je ne sais pas exactement combien, mais le quartier qu'ils forment est assez grand il me semble... »
- « Tout le quartier ? »
Je suis stupéfaite, et oblige Jeff à se retourner en m'arrêtant net.
- « Ta famille est vraiment grande, et riche en plus de çà... »
- « Amy, qu'est-ce qu'il t'arrive ? »
- « Je... j'ai l'impression de ne pas avoir ma place ici, auprès de toi je veux dire... pas plus que je n'ai ma place dans ma propre famille... »
Jeff lâche ma main, et mon bras retombe mollement avant de venir cacher les larmes sur mon visage.
- « Amy... je ne sais pas quel effet çà peut faire de se sentir étranger à sa propre maison. C'est vrai, j'ai une grande famille, et j'ai toujours eu ma place ici, même à la mort de mes parents... mais une famille parfois, çà impose des sacrifices... »
- « Pardon, excuse-moi ! Je suis égoïste de pleurer sur mon sort alors que j'ai la chance d'avoir encore mes parents... »
- « Tu n'as pas à t'excuser mimi... çà va mieux ? »
Sa main essuie tendrement les larmes qui coulent encore sur mes joues.
- « Daijobu, daijobu ! »
- « Tu parles japonais toi maintenant ? »
- « Quelques mots seulement, c'est à force de regarder des séries animées. Mais toi, tu dois bien le parler, puisque ton père était japonais ? »
- « Non, quelques mots seulement comme toi, que j'ai appris en grandissant auprès du professeur. Mon père n'a pas eu le temps de m'apprendre, il avait d'autres priorités... »
Nous remontons à présent un chemin étroit, au milieu d'une magnifique bambouseraie.
- « Des priorités ? Comme quoi ? »
Jeff s'arrête à nouveau, me sourit avec malice, et m'embrasse sur le front...
- « Comme çà ! »
D'un bond, il s'envole au sommet des bambous !
- « Ah ! Jeff ! »
Ma voie s'étrangle à cette vision qui me coupe le souffle. Tout droit sorti d'un film de samouraïs, celui que je prenais encore pour un simple être humain il y a quelques instant, vole à présent furtivement d'un bambou à l'autre, sans que je puisse le voir. Quand je lève les yeux au ciel, je n'aperçois qu'une ombre qui passe rapidement devant le soleil, avant de revenir vers moi. Malgré la hauteur de son saut, son pied a touché le sol sans un bruit, et il bouge avec force et légèreté tout autour de moi, comme s'il me défendait contre un ennemi dont nous serions encerclés. Mes yeux suivent ses mouvement sans que je puisse fermer les paupières une seule seconde, comme hypnotisée. On dirait que mon cerveau enregistre chacun de ses gestes, et les transmet à mon corps, prêt à les imiter. Mes muscles se tendent, impatients de suivre son exemple...
A cet instant, son corps s'apaise, et il tourne vers moi un regard mutin.
- « Prête ? »
Je lui souris, sans savoir vraiment de quoi il me parle.
- « Esquive ! »
Ses bras et ses jambes me frôlent comme dans un combat, et mon corps lui répond en parant chacun de ses gestes. Je suis émerveillée par ce que je suis capable de faire. Nous tournons sur nous-mêmes, toujours plus vite, échangeant des mouvements d'attaque et de défense, sans jamais nous arrêter. J'ai l'impression de revoir la scène observée plus tôt dans les salles d'entraînement, mais de l'intérieur. Tout d'un coup, il s'envole au-dessus de ma tête, pour atterrir derrière moi, mais il est arrêté en plein vol par une voix amusée.
- « Jean-François, mon garçon, ne viens-tu pas de réprimander tes sœurs, pour s'être entraînées à l'extérieur ? »
- « Sensei ! »
- « Amy-tchan, je suis ravi de te revoir mon enfant. »
- « Professeur Kazuma ! »
J'imite le vieil homme en m'inclinant humblement pour le saluer.
- « A présent, veuillez me suivre... »
Apparu sans un bruit au sommet du chemin, l'honorable vieillard retourne sur ses pas, et nous le suivons sagement.
Je regarde Jeff, à la recherche de réponses...
- « Tes sœurs ? »
- « Mes sœurs d'armes, oui. Nous sommes entraînés pour le même combat.»
Son expression est à présent plus grave que jamais. Est-ce l'effet d'avoir été surprit par Kazuma en plein jeu ? Je sais que son professeur peut être dur avec lui parfois...
- « Quel combat Jeff ? Je ne comprend pas... »
- « Amy... ce que nous faisons ici... ce n'est pas par plaisir, çà n'a rien d'un jeu ! Nous nous entraînons sérieusement, pour affronter des combats réels ! »
- « Mais... des combats réels ? Mais... alors... tu pourrais mourir ! »
- « Si tel est le cas, je mourrai avec les honneurs, comme mon père il y a 12 ans. »
Avec les honneurs ? Son père serait mort au combat ? Mais dans quelle guerre a-t-il bien pu se battre à cette époque ? En Irak ?
- « Amy-tchan, voudrais-tu bien m'aider à remplir ce panier de fruits s'il-te-plaît ? »
Je suis interrompue dans mes pensées par le vieux professeur, arrêté sous un magnifique pêcher, chargé de fruits énormes.
- « Bien sûr professeur ! Avec plaisir ! »
Je m'arrête un instant sous les branches, admirative, et un peu de bave aux lèvres...
- « Cet arbre est vraiment magnifique... »
- « Hu, hu, hu ! Tu as raison mon enfant, et ses fruits sont délicieux, je t'assure ! Goûtes-en un... »
D'un geste sûr et gracile, sa main décroche délicatement une pêche dodue, perchée au-dessus de ma tête. J'accueille le fruit dans mes mains, comme s'il s'agissait du plus beau des présents.
- « Hmmm, quel délice ! »
Le regard du vieil homme se promène avec nostalgie à travers les branches.
- « Vois-tu Amy-tchan, lorsque notre famille s'est installé sur ces terres il y a un demi-siècle déjà, après des milliers d'années d'errance, nous avons planté dans le sol les noyaux des fruits que nous rêvions de manger. Oh, bien sûr, les arbres n'ont pas poussé en un jour, et pendant quelques années nous nous sommes essentiellement nourrit des poissons que nous pêchions dans la rivière, en contrebas, ou des animaux que nous chassions dans la forêt... Mais un jour, après les avoir regardé grandir avec beaucoup d'impatience, nous avons pu goûter aux premiers fruits gorgés de soleil, de pluie, et d'amour. Depuis ce jour, notre régime alimentaire a changé, ainsi que nos vies... »
Je le regarde perplexe, savourant le fruit qui fond délicieusement dans ma bouche. Kazuma me sourit, visiblement amusé, et se penche vers moi comme pour me confier un secret.
- « Nous mangeons maintenant beaucoup plus de tartes et de confitures ! »
Je manque d'avaler de travers en entendant ce vieux sage s'amuser comme un enfant. Je ne me rappelait pas que cet homme était aussi bon vivant...
- « Au travail maintenant, les paniers ne vont pas se remplir tout seuls ! »
Sur l'ordre joyeux de Kazuma-sensei, nous remplissons rapidement à nous trois de grand paniers d'osier, et les ramenons chez lui en passant par un magnifique jardin à la japonaise.
- « Observe ces paniers de fruits Amy-tchan, que vois-tu ? »
Je regarde, hébétée, les pêches déposées sur la table de la cuisine.
- « Heu... des pêches ? »
- « Mais encore ? »
- « Et bien, des pêches rondes, sucrées, et délicieuses ? »
- « Non mon enfant, pas seulement ! Tu as devant toi le monde, l'univers entier ! »
- « Comment çà ? »
- « Il y a dans ces fruits la force de l'arbre, qui s'est lui-même nourrit du sol, qui se nourrit lui-même depuis longtemps des plantes et des animaux qui y meurent, n'est-ce pas ? »
- « C'est vrai, oui, vous avez raison... »
Je commence à voir les choses autrement...
- « Ces fruits ont également été nourris par la pluie, qui a circulé dans le ciel, et avant çà dans les océans, dans les rivières, et au travers de chaque être vivant, qui boit, respire, et transpire... n'est-ce pas ? »
- « Ah... oui, c'est vrai, oui ! »
Sa vision du monde ouvre mon esprit à quelque chose de plus grand, à quoi je n'avais encore jamais songé...
- « Et la chaleur du soleil Amy, elle vient de l'espace, de l'univers qui l'a crée et l'entretient chaque jour... »
- « Autrement dit... »
- « Autrement dit, l'univers entier est contenu dans ces simples fruits. Sans oublier la main de ton humble serviteur, qui a planté le noyau dans le sol il y a 50 ans ! »
- « C'était vous ? C'est vous qui l'avez planté ? »
- « Hu, hu, hu ! Oui c'est moi ! »
- « Alors, vous aussi vous faites partie de ce panier ? »
- « C'est exact, mais... toi aussi mon enfant ! »
- « Comment çà ? »
- « Chaque chose, et chaque être, a sa place et son utilité dans ce monde... Nous sommes tous reliés, inter-connectés... Et crois-moi, toi aussi tu as ta place dans ce panier de fruits! »

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