vendredi 22 janvier 2016

KAÏLA, chap 2 - DERNIER EXTRAIT -



Un froid glacial nous frappe tous, dès que nous passons dans l'atelier suivant. Il y a visiblement beaucoup plus de monde qui travaille ici, qu'au niveau de la fabrication. Toutes ces personnes en blanc de la tête aux pieds commencent à me donner la nausée... je ne sais pas pourquoi d'ailleurs. Je n'ai jamais été hospitalisée, alors je ne vois pas pourquoi j'aurais la phobie des blouse blanches et des charlottes sur les cheveux. C'est peut-être parce que tout le monde nous regarde comme des bêtes curieuses. A mon avis, ils ne doivent pas voir souvent passer de la chair fraîche par ici, l'âge moyen serait plutôt assez proche de la retraite... je me demande si maman travaille avec ces femmes en général, sur l'une de ces machines ? Ce que je sais, c'est que papa est amené à circuler un peu partout pour faire ses réparations, et j'espère qu'on va pouvoir le croiser !
Notre orateur continue sa visite guidée et la présentation des différentes étapes d'emballage des produits, mais tout ça ne m'intéresse pas du tout. Je préfère partir dans mes rêveries, en regardant défiler les différentes figurines, qui se font délicatement envelopper d'un joli manteau doré, avant d'atterrir sur un tapis roulant, où un bras mécanique les attrape une à une pour les déposer précautionneusement dans des cartons colorés. Je m'amuse à suivre des yeux les mignons petits oursons et les gentils lapins, qui avancent bien en rang comme de parfaits petits soldats bien dociles, faisant tinter leurs clochettes à la moindre secousse. Le reste de la classe avance, mais je suis attirée par l'un des animaux, qui semble avoir un éclat dans les yeux. En effet, quand je m'approche un peu de lui, je vois bien son œil briller d'un rouge vif, parfaitement assortit à son petit ruban. Je sursaute en le voyant basculer d'un coup pour se retrouver à terre. Caché derrière le pied métallique du robot d'emballage, c'est à présent un lapin parfaitement animé qui bouge et se nettoie derrière les oreilles, comme pour se réveiller. Je n'en crois pas mes yeux ! Oubliant le reste de la troupe, je le suis à présent, persuadée que c'est ce qu'il attend...
Je passe sous un tapis roulant, contourne des containers en plastique, et esquive parfaitement le moindre regard adulte qui pourrait me trahir. Puisque personne ne hurle encore mon nom, c'est que mon absence est passée inaperçue... après tout, quand bien même je disparaîtrais... à qui je manquerais ?
Je le vois qui m'attend, faisant tinter sa clochette devant une petite porte dérobée... elle s'ouvre, et il y passe le bout du nez, me faisant des clins d'œil auxquels je ne saurais résister... et si je le suivais ?

Je m'approche de plus en plus, sentant venir à moi une odeur fétide. Est-ce que cette porte mène vers un local à poubelles ? Il y fait aussi noir que dans une tombe, mais je vois bien les deux petits yeux rouges qui m'attendent impatiemment, tout au fond. Je baisse doucement la tête pour ne pas me cogner, pousse lentement la porte que le bruit des machines m'empêche sûrement d'entendre grincer, et avance un pas...
- « TU ES FOLLE ? »
Mon corps tout entier est attiré en arrière, et la porte est claquée, entraînée par ma main. Je me retrouve assise entre deux jambes immenses, enchevêtrée dans un corps qui me relâche enfin. Quand je me retourne, je me demande pourquoi je ne suis même pas surprise...
- « Tu es là... »
- « Encore heureux que je sois là ! Qu'est-ce que je t'ai dit l'autre jour à propos du chant des sirènes ? Si tu m'écoutais un peu, je n'aurais pas à te sauver sans arrêt ! »
- « Me sauver ? Mais de quoi ? Et comment tu explique ta présence ici ? C'est... c'est quand même bizarre Jeff ! »
- « Je... ta prof avait besoin d'un chaperon en plus. J'ai juste un peu de retard, c'est tout ! »
- « Elle n'a jamais parlé de quelqu'un qui devait nous accompagner ! Et pourquoi tu n'es pas en cours ? T'es un élève, pas un prof, c'est à eux de faire office d'adultes responsables en général, non ? »
- « Tu parles d'adultes responsables ! Un enfant s'échappe dans un endroit aussi dangereux, et personne ne le remarque ! Heureusement que je suis là ! »
- « Oh, t'inquiète, si c'était un autre élève, ils l'auraient peut-être remarqué... mais moi, qui me trouverait de manque ? »
- « Moi mimi, allez en avant ! Allons retrouver les autres ! »
En effet, quand nous rejoignons le groupe, personne ne semble surpris de la présence de mon ami. Il semblerait que tout le monde ait été au courant, sauf moi !

Nous continuons à travers l'atelier de conditionnement, et j'ai le plaisir d'apercevoir mon père, occupé à réparer une énorme machine avec deux de ses collègues. Il me fait un coucou au passage, et quand nous nous approchons, il m'apprend que c'est sur cette « bécane » que travaille ma mère. L'engin redémarre, et au bout de plusieurs minutes, je me rends compte que le machiniste en charge de son fonctionnement ne fait que rester assis, quand tous les autres autour semblent très affairés...
- « Alors ma puce, ça te plaît ? Maintenant tu pourras t'imaginer où nous sommes maman et moi, quand nous partons au boulot... »
- « Attends... c'est ça qu'elle fait, maman ? »
- « Oui ! »
- « Mais elle ne fait rien en fait ! »
- « Euh... »
Mon père semble gêné, mais il n'a pas le temps de formuler une réponse censée, que notre guide nous enjoint de le suivre pour nous diriger vers la salle de pause, où nous attend le buffet. Bien entendu, personne ne discute ses ordres, et c'est sagement que nous prenons le chemin de la sortie, nous tenant la main deux par deux... enfin, j'aimerais bien que Jeff et moi fassions comme les autres, mais il joue son rôle d'adulte jusqu'au bout, et se contente de fermer la marche en restant scrupuleusement derrière moi.

jeudi 21 janvier 2016

KAÏLA, chap 2 partie 11

 

C'est là que le gardien nous remet à chacun un badge « visiteur », qui nous permet de traverser un portail à déclenchement informatique. Un à un, nous faisons tourner les pales de métal comme si nous entrions dans un site hautement confidentiel. On se croirait dans un film d'espionnage, ce qui ne manque pas de ravir la majorité d'entre nous. Quand je passe, la dernière, tout le groupe se met en marche d'un pas joyeux, vers un vestiaire où on nous fait enfiler des tenues de cosmonautes en papier, avec protèges chaussures et cagoule intégrée. Apparemment ici, on ne plaisante pas avec l'hygiène ! Le guide, qui de son côté porte la vraie tenue de rigueur, semble mettre au point les derniers détails en s'entretenant avec notre professeur.
- « Bien, les enfants, vous allez tout d'abord me suivre dans une salle de réunion, où je vous ferai un petit topo sur la sécurité, puis nous pourrons enchaîner avec la visite des ateliers, avant de nous retrouver en salle de pause où vous sera proposé un buffet de dégustation. »
L'homme en blanc entraîne son troupeau de brebis de papier à le suivre, et personne ne penserait à discuter ses ordres, en sachant la récompense qui nous attend au bout. Sagement, nous le regardons faire défiler ses diapositives, tout en prenant des notes sur la quantité phénoménale d'informations, relatives à la sécurité, à l'hygiène, et à l'environnement, que nous devrons retenir. Le bâtiment à l'air grand vu de l'extérieur, mais en voyant ses plans projetés au mur, c'est encore pire ! C'est un véritable labyrinthe qu'il s'apprête à nous faire traverser ! Heureusement pour nous, notre petite taille et notre couleur bleue nous rendent facilement repérables et reconnaissables. Autant dire que nous aurons l'air d'une bande de Schtroumpfs perdus dans un monde de géants !
- « Voilà, c'est terminé ! Est-ce que l'un d'entre vous a une question avant que nous ne partions dans le premier atelier ? Bon, alors si tout est clair, je vais vous demander de mettre ces protections auditives sur vos oreilles, afin de garder vos jeunes tympans indemnes... »
Qu'est-ce que c'est que ces casques bleus ? Tout le monde se regarde, amusés...
- « Je sais que ce n'est pas la mode, mais le ridicule ne tue pas ! Et c'est une condition indispensable si vous souhaitez avoir accès au chocolat... »
Ah... s'il nous prend par les sentiments... plus personne ne cherche à réfléchir plus longtemps, et nous ajoutons tous une paire d'oreilles énormes à notre déguisement du jour. Cette fois c'est sûr, Peyo lui-même pourrait nous confondre avec ses petits personnages...
On n'entend vraiment plus rien avec ça sur les oreilles, il aura intérêt à parler fort notre guide, s'il veut qu'on comprenne quelque chose à sa visite ! Nous le suivons en rang, imitant chacun de ses gestes, des lavabos où nous devons nous laver les mains sous une eau brûlante, aux tourniquets qui ne s'ouvrent qu'après nous avoir noyé les mains sous une énorme giclée de désinfectant. Si avec ça il reste encore des microbes ou des bactéries sur nos mains...
Au détour d'un premier couloir, toujours un peu trop rêveuse, j'ai l'impression de voir passer quelque chose furtivement, au pied du mur. Est-ce qu'il y aurait des souris ici ? Mlle Bellange, restée en queue de file pour surveiller que personne ne reste à la traîne ou ne se détourne du chemin, m'oblige à me remettre en route sans prendre le temps de comprendre ce que j'ai vu. Notre guide avance d'un pas sûr, et il semblerait que nous n'ayons pas intérêt à traîner.
Nous faisant passer sous des portes à fermeture automatique, notre chef nous entraîne vers les entrepôts où arrivent les fèves de cacao, afin de nous expliquer les étapes de la création du chocolat dans le bon ordre. La chaleur d'ici contraste avec les premiers couloirs, mais d'après lui nous sommes encore loin d'avoir traversé les ateliers les plus étouffants. Une odeur de torréfaction nous chatouille les narines, mais nous nous faisons facilement piéger par l'esprit farceur de notre guide, au moment où il nous invite à croquer dans des fèves de cacao brutes.
- « L'amertume n'ai pas au goût des jeunes d'aujourd'hui on dirait ! On va peut-être y ajouter un peu de sucre alors ! Ah, ah ah ! »
Ah, ah... il est content de lui en plus ! Quel guignol ! Encore un adulte qui s'amuse à prendre les enfants pour des imbéciles ! Je sais que j'aime bien le chocolat à 90% de cacao, j'en ai même déjà mangé du 99% avec mamie... mais là c'est autre chose qui m'écœure...
- « Alors ! Ce que vous voyez là, c'est l'infra-rouge qui va pour ainsi dire désinfecter les fèves ! Il va détruire tous les microbes, les champignons, ou les bactéries qui pourraient se trouver dessus ! »
Quoi ? Il nous a fait prendre des fèves non décontaminées ? Tu m'étonnes qu'elles étaient dégueulasses ! Non mais quel con ! C'est pas vrai ! J'ai envie de cracher, mais comment le faire discrètement ? Je trouve un distributeur de papier sur le passage, et m'en coupe un carré avant d'y cracher ce qui me salit la langue, à l'abri des regards. Encore une fois, quelque chose passe en courant dans un coin... c'est étrange, on aurait dit que c'était... doré ! Mlle Bellange me rappelle encore une fois à l'ordre, pour me faire signe de suivre notre guide. Nous passons dans différents ateliers, aussi chauds qu'humides, abritant des multitudes de cuves en inox, traversées par des tuyaux qui acheminent certainement des tonnes de chocolat fondu d'un endroit à l'autre. Je n'écoute à présent plus rien de ce que nous raconte le guide blanc, qui de toute façon est bien trop loin devant moi pour que je puisse comprendre le moindre de ses mots. Je pousse un profond soupir de soulagement quand il nous ramène dans le premier couloir que nous avons traversé, et dans lequel il n'y a plus de bruit, si ce n'est un léger sifflement que j'entends au loin. Ce bruit... j'ai l'impression de l'avoir déjà entendu... deux notes répétées, encore et encore.
- « Bien, tout le monde me suit ? Nous allons passer à présent dans les ateliers de conditionnement. Ils sont un peu moins bruyants, mais aussi nettement moins chauds. Est-ce que quelqu'un a une question à me poser avant ? »
- « Oui ! »
Je ne sais pas si c'est le fait d'être déguisée et quasi méconnaissable, mais je n'ai plus peur de prendre la parole devant tout le monde.
- « Oui ? Vas-y ! »
- « Le bruit qu'on entend... qu'est-ce que c'est ? »
- « Un bruit ? Quel bruit ? Il y a des ateliers de part et d'autre de ces murs... c'est de ça dont tu parles ? De ce bourdonnement ? »
- « Non. C'est plutôt... comme un sifflement ! Vous n'entendez pas ? Là, tenez... deux notes qui se répètent... »
- « Je suis désolé mademoiselle, mais vos jeunes oreilles sont certainement plus performantes que les miennes ! Il doit s'agir du grincement d'une machine quelconque... rien de bien méchant ! C'est tout ? Bon, allons-y, suivez-moi ! »
Tout le monde le suit en riant, comme si je m'étais tournée en ridicule, mais je ne suis pas folle... je sais que je connais ce bruit !

KAÏLA, chap 2 partie 10



Adam a l'air tellement en colère, que je n'ose pas le contredire, et me contente de les regarder s'éloigner en haut de la bute, depuis la fenêtre de ma chambre. Je les vois se disputer franchement, comme jamais ils ne l'avaient fait à ma connaissance, et petit à petit le ton monte jusqu'à en venir aux mains. Adam se met maintenant à hurler pour affirmer son point de vue, alarmant maman, qui rentre justement du boulot.
- « C'est MA sœur, ok ? »
- « Eh ! Les garçons ! Qu'est-ce qu'il se passe ici ? »
- « Rien du tout ! Fous-nous la paix, ça ne te regarde pas ! »
Incapable de tenir tête à son fils, et devinant qu'il est question de moi, ma mère tourne la tête vers ma fenêtre, prête à rediriger sa colère. Vite, je me dépêche de me cacher et d'aller fermer ma porte à clé, au cas où il lui viendrait l'idée de monter. Dès qu'elle disparaît de devant l'entrée, je reprends mon poste de vigie pour espionner le combat en cachette. Les coups continuent de pleuvoir, mais il est clair pour moi que Jeff a le dessus, et qu'il fait tout pour éviter de blesser mon frère. Esquivant la moindre de ses attaques, il répond à ses accusations sans perdre son souffle.
- « Depuis le temps qu'on se connaît, tu crois vraiment que je lui ferais du mal ? »
- « J'en sais rien ! T'es un mec après tout ! Et elle commence à avoir des formes ! »
- « Peut-être, mais... calme-toi... je sais me tenir, je ne saute pas sur tout ce qui bouge ! »
- « Eh oh ! Tu parles pour moi, là ? »
- « Pas du tout ! Ce que je dis... bordel, mais arrête d'attaquer ! Ce que je dis c'est que je ne pense qu'à la protéger, pas à lui faire du mal ! »
- « La protéger de quoi ? Des pestes de sa classe ? Je m'en suis déjà occupé l'autre jour ! »
- « Et tu crois que ça suffit ? De toute façon, ce sont des dangers bien plus inquiétants que ces gamines qui me préoccupent ! »
- « Ne dis pas de conneries ! Qu'est-ce qu'il pourrait bien lui arriver ici ? »
- « Tu es loin de t'imaginer ce qui l'entoure... et ce qui l'attend ! »
- « Déconne pas mec, j'arriverai bien à la protéger des pervers dans ton genre, ou des dangers de la route... »
On dirait que Jeff commence à perdre patience à force de se faire insulter, et il met fin à leur joute en envoyant Adam voler à plusieurs mètres. Rajustant ses habits, il toise mon frère qui se redresse sur ses coudes, avec un peu de mépris.
- « Alors t'étais où quand elle est passé à ça de se faire écraser par un camion vendredi dernier ? »
- « Quoi ? »
- « Tu as bien entendu. »
Il s'approche de lui à présent pour l'aider à se remettre sur ses pieds.
- « Ne m'en veux pas mec, mais tu n'es pas capable de la protéger de tout. Il y a des choses que je suis le seul à pouvoir faire... »
Vexé et désorienté, Adam est obligé d'abdiquer, et ils rentrent se coucher.

*
J'ouvre les yeux en douceur, juste avant que le réveil ne sonne, et la journée démarre de bonne humeur, sachant qu'aujourd'hui je vais suivre les traces de « Charlie » à la découverte de la chocolaterie... Adam déjeune en silence en compagnie de papa, mais je ne trouve mon ardent défenseur nulle part dans la maison. Comme je ne me vois pas demander à mon frère si son ami a décidé de partir de chez nous, j'emporte mon bol de chocolat dehors, pour le chercher dans le jardin. Justement, le voilà qui arrive en courant, depuis la forêt.
- « Bonjour... »
- « Ah, bonjour mimi... »
- « Tu es bien matinal. Qu'est-ce que tu faisais dehors à cette heure-ci ? »
- « Hum, et bien mon jogging, quoi d'autre ? »
- « Ton jogging ? Tu n'as pas dû courir bien longtemps... tu ne transpire pas du tout ! »
M'attrapant par les épaules, il me fait faire demi-tour vers la maison, en tentant de se dérober par l'humour.
- « Ah, ça ma belle... c'est parce que je suis d'une constitution toute en finesse ! Ton chevalier servant ne peux pas se permettre de sentir la transpiration quand il t'accompagne dans tes moindres déplacements, ma princesse ! »
- « Mais bien sûr... attends, tu essaie de me cacher quelque chose, là, ou quoi ? »
Il a l'air gêné tout d'un coup.
- « Cacher ? Mais te cacher quoi ? Pourquoi tu me dis ça ? »
- « Je ne sais pas... tu es bizarre ! »
- « Allons, allons, ne dis pas n'importe quoi ! Et puis tu n'as pas le temps de traîner je crois. Le temps passe, tu devrais te dépêcher d'aller te préparer ! »

Papa m'emmène à l'école en voiture aujourd'hui aussi, car je préfère laisser les garçons entre eux, tranquilles, pendant quelques temps.
- « Au revoir ma puce, on se voit tout à l'heure ! »
- « Oui, j'ai hâte de te voir au travail ! On pourra manger du chocolat ? »
- « Je pense, oui ! Tout ce que tu voudras ! »
- « Cool ! Alors ça ne peut être qu'une journée agréable ! »
Mlle Bellange nous attend dans la salle de classe pour nous compter avant de prendre le départ.
- « Allons, calmez-vous un peu les enfants ! Je sais que tout cela est excitant, mais nous n'allons pas là-bas seulement pour nous amuser. Vous pouvez laisser vos cartables ici et n'amener que de quoi prendre des notes. »
- « Madame ? Il vaudrait mieux qu'on amène nos sacs, comme ça on pourrait les remplir de chocolat ! »
Toute la classe éclate de rire, déjà enivrée du plaisir auquel s'attendent nos papilles.
- « Très bien, très bien. C'est très amusant, mais je vous demanderai de rester concentrés pendant la visite. Vous aurez certainement le droit de goûter à quelques douceurs puisqu'on nous a promis un buffet d'accueil, mais il est hors de question que vous reveniez avec quoi que ce soit dans les poches ! »
- « C'est dommage qu'on ne soit pas en hiver ! »
- « Ah oui, tu m'étonnes ! On aurait pu en cacher plein dans les poches de nos manteaux ! »
Heureusement pour eux, la prof n'a rien entendu des remarques de ces deux garçons derrière moi. La voilà déjà dans le couloir à attendre que nous la suivions sagement, un carnet et un stylo à la main comme de gentils petits reporters.
- « Bien, nous partirons seuls aujourd'hui, car l'autre classe s'est désistée au dernier moment. J'espère que vous vous rappellerez ce que nous avons vu hier à propos de l'histoire de notre ville, et les questions que nous avons préparées ensemble. Allons-y ! »



Un bus nous attend devant la sortie du collège, et j'attends que tout le monde soit monté pour me trouver une place isolée. Heureusement pour moi, personne n'a voulu s'asseoir à moins de dix rangées de l'entrée, et je peux me détendre en m'installant sur les premiers fauteuils, face à Mlle Bellange, très enjouée. Debout dans le couloir de passage, elle s'assure encore et toujours de bien connaître son sujet.
- « Combien d'entre vous ont un parent qui travaille à l'usine ? »
Je vois par-dessus mon appuie-tête, que plus de la moitié des mains se lèvent dans le fond, tandis que je me manifeste moi-même discrètement.
- « Amy, je crois que tes deux parents travaillent là-bas, c'est bien ça ? »
- « Oui mademoiselle. »
- « L'un des deux sera là ? »
- « Oui, mon père. »
Consciente que je n'entretiens aucune relation sociale avec les enfants de mon âge, elle me fait souvent la conversation comme si nous parlions d'égal à égal. Bien qu'elle respecte le rythme d'apprentissage qu'induit notre jeune âge, cette femme est capable de me parler comme elle le ferait à une adulte, et de respecter mon point de vue sur n'importe quel sujet. C'est certainement en grande partie grâce à elle que j'ai développé mon regard critique sur le monde qui m'entoure, depuis cette année.
Quand nous arrivons enfin, je me dépêche pour une fois à descendre la première, tout en restant devant l'engin pour laisser aux autres le plaisir d'avancer les premiers vers l'entrée. Nous longeons une clôture jusqu'au poste de garde, où nous attend le responsable censé nous guider pendant notre visite.

mercredi 20 janvier 2016

KAÏLA, chap 2 partie 9



Une fois de retour au bercail, je me dépêche de monter dans ma chambre pour me changer avant l'heure du goûter. Puisque Jeff était en admiration devant mon dessin de loup tout à l'heure, je vais mettre pour lui mon plus beau T-shirt... on verra s'il a toujours envie de se comporter en grand frère après ça ! Une idée créative me traverse l'esprit tout à coup. Et si je découpais une peu cette encolure pour me faire un décolleté un peu plus sexy ? Ni une, ni deux, j'attrape une paire de ciseaux pour agrandir largement l'ouverture de mon t-shirt noir, qui laisse à présent bien paraître mes petites épaules. Contente de moi, je descends dans la cuisine, rejoindre les garçons qui ont déjà bien attaqué les viennoiseries.
- « Il était temps que tu arrives petite, un peu plus et il ne te restait plus rien. »
- « Ouais, ben comme ça j'aurais fait un régime... puisque vous me trouvez trop grosse... »
Je les teste, espérant recevoir un compliment, mais quand Adam relève la tête de la table, c'est pour me faire une grimace.
- « Quoi ? T'as encore mis un de ces trucs ringards ? Amy, franchement tu devrais arrêter avec ça... »
Je prends place à leurs côtés pour partager les festivités, tout en essayant d'avoir l'air plus mature, et plus féminine.
- « Je suis désolée de te dire ça Adam, mais tout le monde ne partage pas ton avis. Certaines personnes ici aiment les loups autant que moi ! »
Je tente un regard complice en direction de Jeff, mais il évite le contact en feignant d'ignorer notre conversation.
- « Heu... je ne veux pas dire, mais à part toi et moi ici, il n'y a que Jeff, et ça m'étonnerait que ça le branche... »
Qu'est-ce qu'il en sait lui d'abord ? Mon prince et moi, on partage quelque chose qu'il ne peut pas comprendre ! Il commence à m'énerver, à toujours se moquer !
- « Ben justement, ma prof de dessin avait fait une expo aujourd'hui de tout ce qu'on avait fait la semaine dernière, et Jeff a beaucoup aimé mon portrait de loup. Pas vrai, Jeff ? »
Silence radio.
- « C'est bon ! Je t'aime bien petite, mais franchement, tes trucs de vampires et de loups garous là, c'est pour les midinettes... il faut grandir un peu ! »
Sans me laisser le temps de répondre, il range la table et file dehors. Me laissant seule avec un prince muet. Pourquoi il ne m'a pas défendue, lui aussi ? J'en ai marre de toujours avoir tort dans cette maison ! Furieuse, je nettoie rapidement ma vaisselle avant de me précipiter vers les escaliers.

Arrivée dans ma chambre, je déverse toute ma colère dans mon journal.

Cher journal,
Tiens, ça fait longtemps que je ne t'ai pas écrit on dirait...
Il y a de plus en plus de choses qui tournent dans ma tête. J'ai l'impression... que certaines parties de ma vie m'échappent, à tel point que j'ai même de gros trous de mémoires. Aujourd'hui je ne sais pas toujours si j'ai ma place dans ma famille, ou pas... et même avec Jeff je ne sais plus trop comment me comporter. Avant, tout était plus facile, plus évident. Je me disputais tout le temps avec Adam, c'est sûr, et maman me grondait sans arrêt, mais au moins je savais qui j'étais : un souffre douleur ! Aujourd'hui que mon frère commence à être gentil avec moi, j'ai tellement peur de voir notre relation se détériorer à nouveau, que je marche en permanence sur des œufs pour éviter de le mettre en colère. En plus, avec Jeff aussi c'était facile avant. Il était comme un deuxième grand frère, mais tout le temps gentil, joueur, et protecteur... maintenant il lui arrive souvent de me regarder bizarrement, et puis il a tout le temps l'air triste ou préoccupé. Du coup, avec lui non plus je ne sais plus comment me comporter... et je me sens perdue. J'ai l'impression que quoi que je fasse et quoi que je dise, de toute façon ça me retombera dessus, et que je me ferai gronder, ou rejeter. Un peu comme si tout le monde autour de moi commençait à me voir d'un sale œil,comme ce vieux fou de Harry Hermano, le tuteur de Tim et de sa sœur Laura. Celui-là aussi, il commence à vraiment me taper sur les nerfs à m'empêcher de parler avec le seul ami que j'ai réussit à me faire cette année !

Je suis sortie de mes pensées par quelqu'un qui vient frapper à ma porte.
- « Mimi ? »
Cette voix douce et hésitante est irrésistible... je ne peux pas lui refuser l'accès à mon intimité.
- « Oui... tu peux entrer. »
Quand il ouvre la porte sur son visage grave, je ne peux m'empêcher de trembler de tout mon corps. Je range mon journal sous ma couette et tente de me radoucir pour mériter sa patience et sa tendresse.
- « Je ne te dérange pas ? Tu faisais tes devoirs ? »
- « Euh... non. Tu sais, à la fin de l'année, on ne nous donne plus grand chose à faire ! Et puis... de toute façon je me demande bien à quoi ça sert d'aller dans ce genre d'école... »
Assis sur le bord de mon lit, il me sourit avec indulgence en venant replacer une mèche de cheveux rebelle derrière mon oreille. J'adore quand il a ce genre de geste très intime... comme si lui et moi étions liés... comme... une évidence.
- « Je sais que ton école n'apporte pas de réponses à toutes tes questions, mais... et bien, c'est obligatoire de toute façon, non ? »
- « Oui, justement. Parfois je me sens prisonnière de ce genre d'obligations stupides ! Obligée d'aller à l'école tous les jours, obligée d'apprendre des choses sans aucun intérêt ni utilité, et même obligée de vivre dans un famille qui ne m'aime pas... »
Mon exaltation s'est éteinte pour laisser place à un mince filet de voix.
- « Amy... ta famille t'aime. C'est juste... »
- « Juste quoi ? »
- « Tu sais, tout le monde a ses difficultés. Des choses qui nous viennent du passé et dont on a du mal à se défaire... surtout quand on est fatigué ! »
- « Qui nous viennent du passé ? Comme une malédiction ? »
Cette question lui fait ouvrir de grands yeux, et lui enlève les mots de la bouche.
- « Euh... oui, c'est un peu ça... »
- « Hmmm, je ne suis pas convaincue. Tout ce que je demande moi, c'est qu'on respecte mes goûts et ma personnalité. Qu'Adam arrête de se moquer de mon amour pour les loups par exemple. »
- « Tu sais mimi, je crois que c'est plutôt ta passion pour cette série à l'eau de rose très populaire que ton frère réprouve. Il aimerait que tu développe ta propre personnalité et des idées bien à toi, plutôt que de te voir mettre sur tous tes murs les mêmes posters que la majorité des filles de ton âge... »
Je regarde tout autour de moi pour tenter de savoir ce qui me plaît vraiment dans ces personnages.
- « Mais... ce n'est pas parce que c'est à la mode que j'aime ce film et ses héros ! C'est juste que pour moi... oui, ces mecs-là ce sont de vrais hommes, parce qu'ils sont prêts à mourir au combat pour protéger la femme qu'ils aiment, tu comprends ? »
- « Moi aussi je risque de mourir au combat pour sauver ta vie, et tu ne mets pas ma photo sur tous tes murs pour autant... »
Sa voix boudeuse et renfrognée laisse rapidement place à un malaise, pendant qu'il scrute une réaction sur mon visage.
- « Tu... pourquoi tu dis ça ? »
- « Ah, euh... pour rien ! C'est des bêtises de mec jaloux ! »
Il essaie de me faire oublier ses paroles en s'affalant sur mon lit d'un air nonchalant qui ne lui ressemble pas, quand la porte de ma chambre s'ouvre brutalement.
- « Qui c'est le mec jaloux ? »
- « Adam ? »
Jeff se relève d'un bond, comme pris sur le fait d'un geste répréhensible... ou criminel.
- « T'es pas censé dormir ici, vieux ! Et j'aime pas te voir traîner dans la chambre de ma petite sœur ! »
- « Doucement mec, on ne faisait rien de mal... tu sais qu'Amy est comme une sœur pour moi... »
- « Mouais, ça reste à prouver ! Tu faisait quoi là, sur son lit ? »
- « Rien, on parlait, c'est tout... elle avait besoin de se confier... »
- « Elle a déjà un frère pour ça ! »
- « Je sais, oui ! »
- « Adam, calme-toi ! C'est vrai, on ne faisait que parler ! »
- « Toi petite, tu ne sais pas de quoi tu parles ! T'es trop jeune, tu ne sais pas de quoi les mecs sont capables ! »
- « Mais... »
- « Je te dis de rester en dehors de ça Amy. Quand à toi vieux, j'aimerais te parler moi aussi, et seul à seul ! »
- « Ok, j'arrive... »
- « Maintenant ! Et dehors ! »

lundi 18 janvier 2016

KAÏLA, chap 2 partie 8



- « Tu connais ce garçon ? »
- « Oui, c'est un ami... »
- « Bon écoute, ça ne te dérange pas dans ce cas que je te laisse avec lui ? Je vais aller chercher tes camarades pour être sûre qu'ils trouvent tous le chemin... »
- « Oui... bien sûr. Pas de problème ! »
- « Très bien, à tout de suite alors ! »
Enfin seule avec lui, je ne sais si je dois m'approcher de Jeff ou le laisser seul, quand d'un coup il relève la tête, les yeux à demi clos.
- « Amy ? »
- « Euh... oui. Comment ça va depuis tout à l'heure ? »
- « Très bien, princesse. Merci »
- « Tu sais que c'est devant mon dessin que tu es tombé en extase ? Hé hé ! »
A la fois fière de moi et mal à l'aise devant sa posture, je tente d'alléger un peu l'ambiance avec un brin d'humour.
- « Oui, je sais qu'il s'agit de ton œuvre mimi, et je la trouve magnifique ! »
Il se relève avec souplesse, et se dirige vers moi avec sa grâce habituelle, pour prendre délicatement mon menton entre ses doigts.
- « Tu as fait un très beau travail Amy. C'est très ressemblant, bravo ! »
- « Je... »
Je ne sais pas quoi dire. Son regard, différent de d'habitude, me trouble jusqu'aux os. Son air fort et déterminé me fait fondre, comme du beurre au soleil. J'ai tout d'un coup l'envie de m'en remettre à lui corps et âme, comme Juliette à son Roméo.
Détournant le regard vers la fenêtre près de nous, il change l'expression de son visage avant de caresser mes cheveux avec nonchalance, comme on donne de la tendresse à un enfant en bas âge. Ses changements d'humeur sont parfois difficiles à comprendre.
- « Désolé mimi, je... il faut que j'y aille ! »
- « Non, attend ! »
Je le retiens par le bras, et suis obligée de contourner son corps crispé pour pouvoir me retrouver face à lui.
- « Est-ce que j'ai dit ou fait quelque chose ? »
Il soupire sans me regarder dans les yeux.
- « Jeff ? Répond-moi s'il-te-plaît... je ne sais jamais à quoi tu penses... »
- « Je... je ne peux pas faire, ni éprouver ce que je veux ! Amy, je te connais depuis toujours, et... je t'adore, tu le sais ! »
- « Mais ? »
- « Mais... je dois veiller sur toi. Comme un grand frère, tu comprends ? »
- « Jeff, j'ai déjà un grand frère, je te signale ! »
- « Oui je sais, ma belle ! Ecoute, il faut que j'y aille. On se retrouve à la sortie dans une heure, d'accord ? »
Sans me laisser le temps de lui répondre, il s'esquive vers le lycée tandis que Lili arrive en tête de mes camarades de classe, qui s'extasient bruyamment devant l'étalage de leurs talents.
- « Amy ? Ton ami n'est pas resté ? »
- « Euh... non. Il devait sûrement retourner en cours lui aussi. »
- « Bien sûr. Tu sais, c'est ton dessin qui m'a donné l'envie d'installer cette expo. Ces yeux de loup sont vraiment magnifiques ! »
Comme elle admire mon travail, un grand sourire aux lèvres, tout en me frottant les épaules avec énergie, je ne peux rester dans la lune plus longtemps, et accueille les éloges qui me sont faites çà et là, avec plaisir.

A la fin du cours, ou plutôt de l'exposition surprise, j'aide Lili à ranger les gobelets en carton et les restes de gâteaux qu'elle nous a gentiment offerts en guise de goûter de fin d'année, puis je profite que nous soyons seules toutes les deux pour la serrer dans mes bras.
- « Merci. Pour l'expo, et pour tout le reste. »
Emue, elle me rend mon étreinte en posant son sac bariolé au sol.
- « Merci à toi Amy, pour ton enthousiasme et ton talent. J'apprécie tous mes élèves, mais j'ai une préférence pour ceux qui présentent, disons, une certaine singularité ! Tu n'es pas comme tout le monde, et crois-moi, tu peux en faire une force ! Je dirais même que tu le dois ! »
Me tenant par les épaules à bout de bras, elle m'entraîne avec elle dans un éclat de rire qui ressemble à un véritable rayon de soleil, puis nous prenons ensemble le chemin de la sortie.
- « Au revoir Amy, et à l'année prochaine ! »
- « Oui... »
- « Tâche de passer de bonnes vacances ! »
- « Merci, euh... vous aussi ! »
Je me trouve bête de ne pas vraiment savoir quoi lui dire, mais quand elle me fait un clin d'œil, je me sens pardonnée.
- « Te voilà enfin petite ? T'en as mis du temps ! »
- « Ah, oui, pardon ! Vous m'attendez depuis longtemps ? »
- « Non, mimi. Ton frère te taquine ! »
- « Hop hop hop ! Ne parle pas à ma place mec ! Allez la naine, en selle ! »
Oulà, Adam est peut-être vraiment fâché pour ressortir ses noms d'oiseaux...
- « Adam ! »
Je crie dans mon casque pour être sûre qu'il m'entende, dès le premier feu rouge, et lui fais signe de s'arrêter à une boulangerie.
- « Merci. Pour me faire pardonner de vous avoir fait attendre, je nous offre le goûter, d'accord ? »
- « Mais... tu ne viens pas justement de bouffer, toi ? J'ai vu ta prof emmener des restes tout à l'heure... je suis sûr que vous avez fait une véritable orgie ! »
- « Ben, disons que l'appétit vient en mangeant ! Et j'ai eu envie de chocolat toute la journée à cause de l'odeur qui venait de l'usine... »
- « Ok, ok... fais comme tu veux ! Mais ne viens pas te plaindre après si tu as un gros bide ! »
- « Pfff ! »
Je laisse mes deux motards se faire des sourires en coin pour aller dévaliser ce qu'il reste de pains au chocolat dans la vitrine à moitié vide.
- « C'est bon, on peut y aller ! »
Contente de voir l'effet de mon cadeau sur leurs visages affamés, je remonte en selle, direction la maison.

KAÏLA, chap 2 partie 7

 

- « Un peu d'attention s'il-vous-plaît ! Merci. Nous allons partir à deux classes, et deux professeurs d'Histoire, pour visiter la cathédrale gothique qui se trouve juste à côté. Bien sûr, nous y allons à pied, et monsieur Hermano a eu l'amabilité de se porter volontaire pour nous accompagner. Je vous demanderai donc de rester bien en rang, deux par deux, et d'écouter en silence ce qui vous sera dit là-bas. Bien, allons-y ! »

Nous avançons sans discuter, et je sens le poids du regard lourd du vieux fou, peser sur mes épaules. Je crois que Tim ne me décrochera pas un mot tant que celui-là sera dans les parages. Arrivés devant l'imposante porte de bois, Traversat nous fait d'abord un cours sur la façade extérieure, avant de nous faire entrer, en insistant pour que nous gardions le silence.
- « Vous avez entendu j'espère ? Prenez exemple sur vos camarades, qui savent se montrer dociles ! »
Je fulmine à l'intérieur, et j'ai envie de hurler à la face de ce vieux rat décrépi, que si Tim garde la tête baissée, c'est sûrement qu'il a été maltraité, et par lui ! Mais moi, je ne me laisserai pas impressionner ! Soutenant mon regard de ses orbites desséchées, il sort un ruban de sa poche, avant d'y faire quelques nœuds, tout en le glissant entre ses doigts, à la manière d'un chapelet. Ce type est vraiment étrange, je préfère lui tourner le dos et entrer !
- « Alors, tout le monde est bien là ? »
Nos jeunes corps sont saisis par la différence de température, en passant de l'air lourd et orageux de dehors, à la fraîcheur frappante de ce sanctuaire. Traversat s'apprête à continuer son cours, tandis qu'un homme d'église s'approche de nous, humblement.
- « Vous connaissez tous le nom de notre établissement scolaire, mais savez-vous quel est son lien avec cet endroit ? »
Les « Cordeliers » ? Aucune idée.
- « Personne ne sait ? Eh bien, les Cordeliers étaient des religieux, et ce sont eux qui ont fait ériger ce bâtiment. C'est bien ça mon père ? »
L'homme d'église acquiesce, et nous observe un par un.
- « Oui c'est bien cela. Les Cordeliers étaient des moines d'un ordre particulièrement austère, et très à cheval sur leurs pratiques. A l'époque, il y a très longtemps, ils dirigeaient leur paroisse d'une main de fer. »
- « Mais cet ordre a disparut depuis plusieurs siècles, n'est-ce pas ? »
- « Oui, cette époque date du Moyen-Age, une époque obscure. Mais bien heureusement pour nous, leur heure de gloire est révolue depuis longtemps. »
Son ruban passant inlassablement entre ses doigts, je regarde du coin de l'œil le vieux Harry qui s'énerve. Ben quoi ? Il n'aime pas cet endroit ? Pourtant ça ressemble fortement à sa grotte... les tonnes de livres en moins bien sûr ! Et certainement plus lumineux aussi, malgré le peu de fenêtres aux vitraux colorés qui nous entourent. Son regard sombre se dirige vers moi, et je sens tout à coup un courant d'air me frôler les pieds. La robe du moine s'envole aussi bien que les jupettes de quelques filles, et une porte claque violemment au fond du bâtiment.
- « Veuillez m'excuser, je dois aller vérifier ce qui se passe derrière l'Autel. »
Le religieux nous quitte en traversant la nef à pas lents, puis Traversat nous invite à faire le tour des lieux pour admirer les dorures et statues démesurées en tous genres. Quand nous arrivons derrière le Choeur, le prêtre revient vers nous un peu tendu.
- « Tout va bien mon père ? »
Hermano semble ravi du changement d'humeur de l'homme sage.
- « Oui, merci. Ne vous inquiétez pas. »
Il rejoint Traversat, dont il préfère visiblement la compagnie... comme je le comprends !
- « Vous avez trouvé d'où provenait ce bruit ? »
Les deux hommes parlent à voix basse, mais en m'approchant discrètement, je n'ai aucun mal à écouter leur conversation.
- « Oui, c'est simplement une porte qui a claqué à cause d'un courant d'air. J'ai à présent fermé toutes les issues, mais je suis quand même curieux de savoir ce qui se trouvait là ? »
- « Pourquoi ça ? »
- « Hmmm, c'est-à-dire... c'est assez étrange. Regardez plutôt... »
Impossible de distinguer ce que le prêtre montre à mon prof d'histoire depuis l'endroit où je me trouve.
- « Qu'est-ce que c'est d'après vous ? »
- « On dirait que ça vient d'un animal... peut-être un chien blanc, à poils longs. Mais il n'y avait personne quand je suis arrivé. »
- « Certainement quelques jeunes loubards qui auront voulu fureter dans vos objets d'église. Il y a de plus en plus de cambriolages dans le coin. Vous devriez vérifier vos serrures, on ne sait jamais... »
- « Oui, vous avez sûrement raison, merci du conseil. »
- « De rien voyons. Bon, les enfants, nous allons sortir pour étudier de plus près l'architecture extérieure, et ensuite nous rentrerons en classe pour faire le point sur notre visite. Veuillez remercier notre hôte pour son accueil, et franchir la porte en silence s'il-vous-plaît... »
J'essaye de rester près de Tim pour lui parler à la première occasion, mais le vieux décrépi ne nous lâche pas d'une semelle. Heureusement que nous sortons à l'air libre et chaud de cet après-midi d'été, parce que sa présence dans mon dos a de quoi me glacer le sang !

- « Monsieur ? Vous pouvez nous en dire un peu plus à propos des Cordeliers ? C'est l'histoire de notre école ça, alors ça nous intéresse ! »
Je vois les mains sèches d'Hermano qui triturent ce ruban encore et encore, de plus en plus nerveusement, et je fais un bond sur le côté au moment où je lève les yeux vers son visage. Il fixe Traversat avec un regard tellement noir, tout en marmonnant je ne sais quoi entre ses dents, qu'il ressemble à un psychopathe tout droit sorti d'un film d'horreur. A le voir dans cet état, je ne serais pas étonnée d'apprendre qu'il mange des enfants au petit-déjeuner, comme le fameux clown de son auteur préféré !
La visite enfin terminée, je suis contente de rentrer en classe pour prolonger l'observation par un cours théorique. Frustrée de ne pas avoir pu échanger un seul mot avec mon ami, je suis quand même ravie de quitter son effroyable tuteur. Enfin, quand arrive la récréation, je me précipite avec délice vers la salle de dessin, où m'attend un mot, épinglé sur la porte.
- « Bonjour les enfants, pour notre dernier cours de l'année, retrouvez-moi en-bas, dans les couloirs qui mènent au lycée. Lili. »
Dans ces couloirs ? Mais on n'y met jamais les pieds ! C'est par là que passent les grands quand ils viennent manger...
Arrivée en bas la première informée, je me dirige timidement vers le lieu du rendez-vous. Passant la tête furtivement à chaque tournant, j'avance à pas de loup jusqu'à ce qu'enfin je la trouve.
- « Lili ? »
- « Ah, bonjour Amy ! Tu as trouvé mon mot, j'imagine ? »
- « Oui... »
- « Viens un peu par là, ne sois pas timide ! »
Je la rejoins alors qu'elle essaie d'accrocher quelque chose au mur.
- « Tu veux bien m'aider ? J'ai presque terminé. »
- « Oui, bien sûr. »
Je tiens les derniers dessins en place, pendant qu'elle y colle des boules de pâte adhésive, censée les fixer à la paroi de pierre.
- « Vous êtes sûre que ça va suffire ? »
- « Oui, ça devrait aller. Regarde les autres, pour l'instant aucun n'est tombé ! »
Elle a l'air d'être assez fière du résultat de son labeur.
- « Mais... qu'est-ce que c'est que tous ces dessins ? »
- « Hum ? Mais ce sont les vôtres ! Ce sont les dessins que vous avez faits la semaine dernière. Viens voir, le tien est par ici ! »
Rangeant son matériel avec le reste de ses affaires, elle m'amène au prochain tournant pour découvrir la suite de son exposition.
- « Ah ben tiens, regarde ! Tu as déjà un admirateur, on dirait ! »
- « Jeff ? »
Un genou à terre, le poing planté dans le sol, mon ami a plus l'air d'un adorateur que d'un amateur d'art. Humblement incliné devant mon dessin, il semble perdu dans ses pensées... ou dans ses prières peut-être ?