vendredi 22 janvier 2016

KAÏLA, chap 2 - DERNIER EXTRAIT -



Un froid glacial nous frappe tous, dès que nous passons dans l'atelier suivant. Il y a visiblement beaucoup plus de monde qui travaille ici, qu'au niveau de la fabrication. Toutes ces personnes en blanc de la tête aux pieds commencent à me donner la nausée... je ne sais pas pourquoi d'ailleurs. Je n'ai jamais été hospitalisée, alors je ne vois pas pourquoi j'aurais la phobie des blouse blanches et des charlottes sur les cheveux. C'est peut-être parce que tout le monde nous regarde comme des bêtes curieuses. A mon avis, ils ne doivent pas voir souvent passer de la chair fraîche par ici, l'âge moyen serait plutôt assez proche de la retraite... je me demande si maman travaille avec ces femmes en général, sur l'une de ces machines ? Ce que je sais, c'est que papa est amené à circuler un peu partout pour faire ses réparations, et j'espère qu'on va pouvoir le croiser !
Notre orateur continue sa visite guidée et la présentation des différentes étapes d'emballage des produits, mais tout ça ne m'intéresse pas du tout. Je préfère partir dans mes rêveries, en regardant défiler les différentes figurines, qui se font délicatement envelopper d'un joli manteau doré, avant d'atterrir sur un tapis roulant, où un bras mécanique les attrape une à une pour les déposer précautionneusement dans des cartons colorés. Je m'amuse à suivre des yeux les mignons petits oursons et les gentils lapins, qui avancent bien en rang comme de parfaits petits soldats bien dociles, faisant tinter leurs clochettes à la moindre secousse. Le reste de la classe avance, mais je suis attirée par l'un des animaux, qui semble avoir un éclat dans les yeux. En effet, quand je m'approche un peu de lui, je vois bien son œil briller d'un rouge vif, parfaitement assortit à son petit ruban. Je sursaute en le voyant basculer d'un coup pour se retrouver à terre. Caché derrière le pied métallique du robot d'emballage, c'est à présent un lapin parfaitement animé qui bouge et se nettoie derrière les oreilles, comme pour se réveiller. Je n'en crois pas mes yeux ! Oubliant le reste de la troupe, je le suis à présent, persuadée que c'est ce qu'il attend...
Je passe sous un tapis roulant, contourne des containers en plastique, et esquive parfaitement le moindre regard adulte qui pourrait me trahir. Puisque personne ne hurle encore mon nom, c'est que mon absence est passée inaperçue... après tout, quand bien même je disparaîtrais... à qui je manquerais ?
Je le vois qui m'attend, faisant tinter sa clochette devant une petite porte dérobée... elle s'ouvre, et il y passe le bout du nez, me faisant des clins d'œil auxquels je ne saurais résister... et si je le suivais ?

Je m'approche de plus en plus, sentant venir à moi une odeur fétide. Est-ce que cette porte mène vers un local à poubelles ? Il y fait aussi noir que dans une tombe, mais je vois bien les deux petits yeux rouges qui m'attendent impatiemment, tout au fond. Je baisse doucement la tête pour ne pas me cogner, pousse lentement la porte que le bruit des machines m'empêche sûrement d'entendre grincer, et avance un pas...
- « TU ES FOLLE ? »
Mon corps tout entier est attiré en arrière, et la porte est claquée, entraînée par ma main. Je me retrouve assise entre deux jambes immenses, enchevêtrée dans un corps qui me relâche enfin. Quand je me retourne, je me demande pourquoi je ne suis même pas surprise...
- « Tu es là... »
- « Encore heureux que je sois là ! Qu'est-ce que je t'ai dit l'autre jour à propos du chant des sirènes ? Si tu m'écoutais un peu, je n'aurais pas à te sauver sans arrêt ! »
- « Me sauver ? Mais de quoi ? Et comment tu explique ta présence ici ? C'est... c'est quand même bizarre Jeff ! »
- « Je... ta prof avait besoin d'un chaperon en plus. J'ai juste un peu de retard, c'est tout ! »
- « Elle n'a jamais parlé de quelqu'un qui devait nous accompagner ! Et pourquoi tu n'es pas en cours ? T'es un élève, pas un prof, c'est à eux de faire office d'adultes responsables en général, non ? »
- « Tu parles d'adultes responsables ! Un enfant s'échappe dans un endroit aussi dangereux, et personne ne le remarque ! Heureusement que je suis là ! »
- « Oh, t'inquiète, si c'était un autre élève, ils l'auraient peut-être remarqué... mais moi, qui me trouverait de manque ? »
- « Moi mimi, allez en avant ! Allons retrouver les autres ! »
En effet, quand nous rejoignons le groupe, personne ne semble surpris de la présence de mon ami. Il semblerait que tout le monde ait été au courant, sauf moi !

Nous continuons à travers l'atelier de conditionnement, et j'ai le plaisir d'apercevoir mon père, occupé à réparer une énorme machine avec deux de ses collègues. Il me fait un coucou au passage, et quand nous nous approchons, il m'apprend que c'est sur cette « bécane » que travaille ma mère. L'engin redémarre, et au bout de plusieurs minutes, je me rends compte que le machiniste en charge de son fonctionnement ne fait que rester assis, quand tous les autres autour semblent très affairés...
- « Alors ma puce, ça te plaît ? Maintenant tu pourras t'imaginer où nous sommes maman et moi, quand nous partons au boulot... »
- « Attends... c'est ça qu'elle fait, maman ? »
- « Oui ! »
- « Mais elle ne fait rien en fait ! »
- « Euh... »
Mon père semble gêné, mais il n'a pas le temps de formuler une réponse censée, que notre guide nous enjoint de le suivre pour nous diriger vers la salle de pause, où nous attend le buffet. Bien entendu, personne ne discute ses ordres, et c'est sagement que nous prenons le chemin de la sortie, nous tenant la main deux par deux... enfin, j'aimerais bien que Jeff et moi fassions comme les autres, mais il joue son rôle d'adulte jusqu'au bout, et se contente de fermer la marche en restant scrupuleusement derrière moi.

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