jeudi 21 janvier 2016

KAÏLA, chap 2 partie 10



Adam a l'air tellement en colère, que je n'ose pas le contredire, et me contente de les regarder s'éloigner en haut de la bute, depuis la fenêtre de ma chambre. Je les vois se disputer franchement, comme jamais ils ne l'avaient fait à ma connaissance, et petit à petit le ton monte jusqu'à en venir aux mains. Adam se met maintenant à hurler pour affirmer son point de vue, alarmant maman, qui rentre justement du boulot.
- « C'est MA sœur, ok ? »
- « Eh ! Les garçons ! Qu'est-ce qu'il se passe ici ? »
- « Rien du tout ! Fous-nous la paix, ça ne te regarde pas ! »
Incapable de tenir tête à son fils, et devinant qu'il est question de moi, ma mère tourne la tête vers ma fenêtre, prête à rediriger sa colère. Vite, je me dépêche de me cacher et d'aller fermer ma porte à clé, au cas où il lui viendrait l'idée de monter. Dès qu'elle disparaît de devant l'entrée, je reprends mon poste de vigie pour espionner le combat en cachette. Les coups continuent de pleuvoir, mais il est clair pour moi que Jeff a le dessus, et qu'il fait tout pour éviter de blesser mon frère. Esquivant la moindre de ses attaques, il répond à ses accusations sans perdre son souffle.
- « Depuis le temps qu'on se connaît, tu crois vraiment que je lui ferais du mal ? »
- « J'en sais rien ! T'es un mec après tout ! Et elle commence à avoir des formes ! »
- « Peut-être, mais... calme-toi... je sais me tenir, je ne saute pas sur tout ce qui bouge ! »
- « Eh oh ! Tu parles pour moi, là ? »
- « Pas du tout ! Ce que je dis... bordel, mais arrête d'attaquer ! Ce que je dis c'est que je ne pense qu'à la protéger, pas à lui faire du mal ! »
- « La protéger de quoi ? Des pestes de sa classe ? Je m'en suis déjà occupé l'autre jour ! »
- « Et tu crois que ça suffit ? De toute façon, ce sont des dangers bien plus inquiétants que ces gamines qui me préoccupent ! »
- « Ne dis pas de conneries ! Qu'est-ce qu'il pourrait bien lui arriver ici ? »
- « Tu es loin de t'imaginer ce qui l'entoure... et ce qui l'attend ! »
- « Déconne pas mec, j'arriverai bien à la protéger des pervers dans ton genre, ou des dangers de la route... »
On dirait que Jeff commence à perdre patience à force de se faire insulter, et il met fin à leur joute en envoyant Adam voler à plusieurs mètres. Rajustant ses habits, il toise mon frère qui se redresse sur ses coudes, avec un peu de mépris.
- « Alors t'étais où quand elle est passé à ça de se faire écraser par un camion vendredi dernier ? »
- « Quoi ? »
- « Tu as bien entendu. »
Il s'approche de lui à présent pour l'aider à se remettre sur ses pieds.
- « Ne m'en veux pas mec, mais tu n'es pas capable de la protéger de tout. Il y a des choses que je suis le seul à pouvoir faire... »
Vexé et désorienté, Adam est obligé d'abdiquer, et ils rentrent se coucher.

*
J'ouvre les yeux en douceur, juste avant que le réveil ne sonne, et la journée démarre de bonne humeur, sachant qu'aujourd'hui je vais suivre les traces de « Charlie » à la découverte de la chocolaterie... Adam déjeune en silence en compagnie de papa, mais je ne trouve mon ardent défenseur nulle part dans la maison. Comme je ne me vois pas demander à mon frère si son ami a décidé de partir de chez nous, j'emporte mon bol de chocolat dehors, pour le chercher dans le jardin. Justement, le voilà qui arrive en courant, depuis la forêt.
- « Bonjour... »
- « Ah, bonjour mimi... »
- « Tu es bien matinal. Qu'est-ce que tu faisais dehors à cette heure-ci ? »
- « Hum, et bien mon jogging, quoi d'autre ? »
- « Ton jogging ? Tu n'as pas dû courir bien longtemps... tu ne transpire pas du tout ! »
M'attrapant par les épaules, il me fait faire demi-tour vers la maison, en tentant de se dérober par l'humour.
- « Ah, ça ma belle... c'est parce que je suis d'une constitution toute en finesse ! Ton chevalier servant ne peux pas se permettre de sentir la transpiration quand il t'accompagne dans tes moindres déplacements, ma princesse ! »
- « Mais bien sûr... attends, tu essaie de me cacher quelque chose, là, ou quoi ? »
Il a l'air gêné tout d'un coup.
- « Cacher ? Mais te cacher quoi ? Pourquoi tu me dis ça ? »
- « Je ne sais pas... tu es bizarre ! »
- « Allons, allons, ne dis pas n'importe quoi ! Et puis tu n'as pas le temps de traîner je crois. Le temps passe, tu devrais te dépêcher d'aller te préparer ! »

Papa m'emmène à l'école en voiture aujourd'hui aussi, car je préfère laisser les garçons entre eux, tranquilles, pendant quelques temps.
- « Au revoir ma puce, on se voit tout à l'heure ! »
- « Oui, j'ai hâte de te voir au travail ! On pourra manger du chocolat ? »
- « Je pense, oui ! Tout ce que tu voudras ! »
- « Cool ! Alors ça ne peut être qu'une journée agréable ! »
Mlle Bellange nous attend dans la salle de classe pour nous compter avant de prendre le départ.
- « Allons, calmez-vous un peu les enfants ! Je sais que tout cela est excitant, mais nous n'allons pas là-bas seulement pour nous amuser. Vous pouvez laisser vos cartables ici et n'amener que de quoi prendre des notes. »
- « Madame ? Il vaudrait mieux qu'on amène nos sacs, comme ça on pourrait les remplir de chocolat ! »
Toute la classe éclate de rire, déjà enivrée du plaisir auquel s'attendent nos papilles.
- « Très bien, très bien. C'est très amusant, mais je vous demanderai de rester concentrés pendant la visite. Vous aurez certainement le droit de goûter à quelques douceurs puisqu'on nous a promis un buffet d'accueil, mais il est hors de question que vous reveniez avec quoi que ce soit dans les poches ! »
- « C'est dommage qu'on ne soit pas en hiver ! »
- « Ah oui, tu m'étonnes ! On aurait pu en cacher plein dans les poches de nos manteaux ! »
Heureusement pour eux, la prof n'a rien entendu des remarques de ces deux garçons derrière moi. La voilà déjà dans le couloir à attendre que nous la suivions sagement, un carnet et un stylo à la main comme de gentils petits reporters.
- « Bien, nous partirons seuls aujourd'hui, car l'autre classe s'est désistée au dernier moment. J'espère que vous vous rappellerez ce que nous avons vu hier à propos de l'histoire de notre ville, et les questions que nous avons préparées ensemble. Allons-y ! »



Un bus nous attend devant la sortie du collège, et j'attends que tout le monde soit monté pour me trouver une place isolée. Heureusement pour moi, personne n'a voulu s'asseoir à moins de dix rangées de l'entrée, et je peux me détendre en m'installant sur les premiers fauteuils, face à Mlle Bellange, très enjouée. Debout dans le couloir de passage, elle s'assure encore et toujours de bien connaître son sujet.
- « Combien d'entre vous ont un parent qui travaille à l'usine ? »
Je vois par-dessus mon appuie-tête, que plus de la moitié des mains se lèvent dans le fond, tandis que je me manifeste moi-même discrètement.
- « Amy, je crois que tes deux parents travaillent là-bas, c'est bien ça ? »
- « Oui mademoiselle. »
- « L'un des deux sera là ? »
- « Oui, mon père. »
Consciente que je n'entretiens aucune relation sociale avec les enfants de mon âge, elle me fait souvent la conversation comme si nous parlions d'égal à égal. Bien qu'elle respecte le rythme d'apprentissage qu'induit notre jeune âge, cette femme est capable de me parler comme elle le ferait à une adulte, et de respecter mon point de vue sur n'importe quel sujet. C'est certainement en grande partie grâce à elle que j'ai développé mon regard critique sur le monde qui m'entoure, depuis cette année.
Quand nous arrivons enfin, je me dépêche pour une fois à descendre la première, tout en restant devant l'engin pour laisser aux autres le plaisir d'avancer les premiers vers l'entrée. Nous longeons une clôture jusqu'au poste de garde, où nous attend le responsable censé nous guider pendant notre visite.

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