mardi 12 décembre 2017

KAÏLA tome 2, partie 11



Il est là-bas, tout seul à l’autre bout de la cour, adossé au muret d’enceinte comme nous le faisions lorsque nous parlions ensemble de mon amour pour les loups. Je m’avance d’un pas en appuyant ma main contre le mur froid, expirant profondément de soulagement en voyant qu’il va bien, lorsque le danger s’avance à grands pas. Je ne suis pas la seule à avoir repéré Timmy. Hermano l’a vu aussi et se dirige vers lui d’un pas décidé. La tête rousse se soumet encore à la vue de son tuteur qui vient vers lui… seigneur, s’il décide d’en finir avec Tim il peut très bien le faire basculer par-dessus la rambarde, et c’en sera fini de mon ami !
La colère monte en moi et la poussière se soulève dans la cour de récréation, créant de véritables tourbillons. Tous les élèves se mettent aux abris en se protégeant les yeux, leurs cris étouffés par le bruit du vent qui devient de plus en plus fort. Tim, qui n’a pas beaucoup de réflexes lorsqu’il est en position de soumission, se contente de se rouler en boule contre le sol sans voir le vieux fou qui tient encore debout, essayant tant bien que mal d’arriver jusqu’à lui. Il résiste le bougre, mais je sais que je peux le faire… je peux déchaîner les éléments et faire s’envoler dans le décor cet oiseau de malheur ! Jeff essaie de me calmer mais je le chasse violemment d’un coup d’épaule. Mes doigts écartés et pointés vers le sol, je sens grandir entre mes mains une boule de colère qui ne demande qu’à s’exprimer. L’énergie se concentre entre mes paumes tandis que je vois les pieds d’Hermano continuer malgré tout d’avancer… plus qu’un pas et il pourra poser ses sales pattes sur mon ami ! C’en est trop ! D’un seul coup mes bras s’écartent et je jette sur lui une balle de vent qui écorche le sol de la cour en pointant droit sur lui. Ses yeux immondes, plissés par le vent, ont à peine le temps de se retourner que déjà mon missile le frappe de plein fouet ! Tel une simple mouche incapable de résister, il est écrasé contre le muret avant de passer par-dessus bord. Oh mon Dieu ! Est-ce que je l’ai tué ?
Le vent retombe complètement en un instant, et Jeff et moi courrons vers Tim pour nous assurer qu’il va bien. Quand je tourne mon regard inquiet vers le ravin, je ne peux que constater que mon nouvel ennemi a la peau dure. Il ne semble pas pouvoir se relever, mais il est bien conscient et me fusille du regard. De toute évidence il se doute que ce vent qui l’a projeté n’était pas naturel, et je ferais mieux de ne pas m’approcher de lui pendant quelques temps !
- « Ne restons pas là ! »
Jeff aide Tim à se relever et celui-ci nous suit sans efforts.
- « Tu n’aurais pas du revenir en cours si tôt Timmy. Pourquoi n’es-tu pas resté chez toi ? »
- « Je ne sais pas… il fallait que je sorte. Il fallait que je vienne ici… »
- « C’était plus fort que toi, c’est ça ? »
- « C’est toujours plus fort que moi. Toujours… »
Pas besoin d’en demander plus à ce pauvre Tim qui a visiblement l’esprit embrouillé par quelque chose qui le dépasse.
- « Ecoute Timmy, il faut que tu rentre sagement chez toi maintenant, d’accord ? »
- « NON ! Je ne peux pas, ça me brûle… dans ma tête. Ça me brûle jusqu’à ce que j’obéisse ! Si je sors d’ici ça va recommencer ! »
- « Et merde, qu’est-ce qu’on fait Jeff ? »
- « Tu n’as qu’à rester auprès de lui et le surveiller de près. Les autres arrivent pour mener leur enquête sur la fille dont tu nous as parlé, nous serons nombreux entre ces murs si jamais un combat s’annonçait. »
- « Ok, alors allons-y ! Tu as cours de quoi en première heure Tim ? »
- « Français. »
- « Parfait. Je serai heureuse de t’accompagner. »
- « Kaïla ? »
- « Oui, Jeff ? »
- « Nous reparlerons de cet incident plus tard. Le Professeur sera ravi de t’apprendre à maîtriser tes émotions et utiliser tes dons à bon escient. »
- « Mais… c’était pour la bonne cause ! Je ne pouvais pas le laisser s’approcher… »
- « Tu aurais aussi bien pu blesser des quantités d’élèves innocents ! Tu es consciente de ça ? »
Bon sang, il a vraiment l’air fâché.
- « Ok, j’irai voir le Professeur dès que je serai rentrée… »
- « Bien. Est-ce que tu as besoin de mon aide pour te faire accepter à ses côtés ? »
- « Pour entrer en classe avec lui tu veux dire ? »
- « Oui. »
- « C’est bon, merci. Je vais essayer la manière douce pour une fois. Si jamais j’ai besoin d’aide, je ferai appel à toi ! »
- « Entendu. Je reste dans les parages de toute façon. Apelle-moi et j’arriverai aussitôt ! »
- « Ok, à plus ! »
Une main posée sur l’épaule fragile de mon jeune ami, qui plie sous le poids de son sac à dos, j’avance avec lui dans les couloirs du collège après que tous les élèves soient déjà rentrés. Mlle Bellange s’apprête à commencer son cours lorsque nous frappons à sa porte.
- « Oui, entrez ! »
Quel plaisir d’entendre à nouveau cette voix mélodieuse !
- « Bonjour, pardon pour le retard… Tim avait un peu de mal à se remettre de cette bourrasque de vent qui lui a fait… avaler… de la poussière. »
- « Il n’y a pas de problème. Nous sommes heureux de te revoir parmi nous Timothée, comment te sens-tu ? »
- « Bien, merci. »
La petite tête rousse s’assoit à la place qui était la mienne autrefois, juste devant le bureau protecteur de cet ange élégant… qui me regarde en attendant la suite.
- « Vous vouliez me dire autre chose mademoiselle ? Vous venez du lycée, c’est bien ça ? »
- « Oui, je … je m’appelle Kaïla. En fait, j’aurais aimé rester avec Tim toute la journée si vous me le permettez ? C’est pour un devoir, euh… »
- « Vous devez suivre un élève de collège pendant une journée type, c’est bien ça ? »
- « Euh, oui. C’est exactement ça ! »
- « Cela ne me pose aucun problème, vous pouvez rester et vous asseoir où vous voulez. »
- « Merci, c’est gentil. »
Ses yeux tendres et malicieux brillent à travers les verres de ses petites lunettes.
- « Alors comme ça les élèves de terminale ont déjà tout oublié de ce qu’ils ont vécu à l’âge du collège ? Mais c’est vrai qu’il y a bien longtemps que vous n’avez pas mis les pieds dans cette salle de classe… vous étiez bien élève dans ce collège, n’est-ce pas ? »
- « Oui, euh… c’est exact. »
Elle me sourit sans dire un mot de plus, puis se tourne vers le tableau noir avec grâce et élégance pour commencer son cours. Nullement importunée par ma présence, elle donne à ses jeunes élèves toute l’attention qu’elle me donnait à moi aussi à l’époque. Comme il est doux de pouvoir être là et la regarder faire… de revivre ces moments. Je l’observe avec beaucoup d’admiration, incapable de prendre la moindre note pour donner le change étant donné que je n’ai pas emporté mon sac.
- « Désirez-vous du papier et un stylo ? A moins que vous n’ayez une excellente mémoire ? »
- « Euh, merci je… j’écrirai mon rapport de mémoire, en fonction… des souvenirs que j’aurai de vous. »
Son sourire indulgent et tendre me fait fondre.
- « Vous m’avez peut-être eue comme professeur à une époque ? »
- « Ah ? Euh… oui. Mais… c’était il y a longtemps. Ceci-dit j’ai gardé un très bon souvenir de vous Mademoiselle ! »

- « Merci. Hum, hélas pour moi par contre je ne me souviens pas du tout de votre visage… mais j’imagine que vous avez beaucoup changé depuis le temps ? »

mercredi 8 novembre 2017

KAÏLA tome 2, partie 10



CHAPITRE 5
Tempête

Le soleil se lève joyeusement dans mon dos, étirant mon ombre sur l’herbe tendre devant moi. Remplie d’une joie profonde dont j’ignore encore l’origine, je savoure ma liberté de pouvoir courir dans cet espace immense. Les cheveux au vent et les bras grands ouverts, je me sens forte et déterminée comme la horde de chevaux sauvages qui galopent à mes côtés, ou l’aigle joueur qui vient voler tout près de moi, en tendant ses ailes jusqu’à toucher le bout de mes doigts. Je croise sur ma route les diverses créatures auxquelles j’ai donné vie, et je sens tout leur amour et leur reconnaissance me porter dans ma course folle. La nourriture est abondante, et certains de mes amis se font même un plaisir de m’offrir leur pitance, tandis que je continue d’avancer. Etrangement, plus j’approche du soleil et plus j’ai froid, sentant sur ma peau l’air pur et nouveau de ce monde que je ne connais pas, aux limites de l’univers luxuriant que je me suis créé. Quand la course de la rivière que j’ai suivie depuis mon départ touche à sa fin, je distingue peu à peu la musique étrange et puissante d’une immense étendue d’eau qui frappe et cogne contre la terre. Comme c’est beau, ces mouvements ondoyants qui reflètent la lumière chaude du soleil couchant. Mon cœur bat à tout rompre pendant que mes poumons s’emplissent d’un délicieux air salé, et je m’avance lentement vers cet… océan. L’eau caresse d’abord mes pieds, puis mes jambes nues… ma respiration s’accélère du plaisir de savourer cet instant unique… mes yeux se ferment pour mieux apprécier cette sensation… et quand je les ouvre à nouveau pour faire un pas de plus, j’ai le souffle coupé par une apparition. Un être qui me ressemble est en train de sortir de l’eau juste devant moi…
Réveillée au moment fatidique de cette étrange rencontre, je dois accepter de me lever sans en connaître les traits. Cette carrure large dont je ne pouvais percevoir le visage, à contrejour de la lumière du soleil… c’était forcément celle d’un homme ! Et si tous ces rêves sont les souvenirs de Kaïla, alors cet homme est sans aucun doute le fameux Amarok, le Dieu des loups dont elle est tombée amoureuse… bon sang, comme j’aimerais pouvoir me rendormir et continuer ce rêve pour savoir enfin à quoi il ressemble ! Si ça se trouve je pourrais ensuite reconnaître sa présence ou savoir dans qui cette âme compte se réfugier ? Mais je n’ai pas le temps de penser à mes sentiments pour l’instant, car il est déjà l’heure de se lever et j’entends du bruit dans ma cuisine. Après une douche rapide je suis surprise d’entendre plusieurs voix mêlées au moment où je descends les escaliers. Le thé est à nouveau servi dans le salon et Kazuma et Hatori sont en pleine discussion avec celui qu’ils jugent inapte à m’entraîner. Les filles sont là aussi mais ne prennent pas part à la discussion, tandis que le ton monte au sujet de ces nouveaux mystères que Jeff et moi avons percés hier, au lycée.
- « Bonjour mon enfant, assieds-toi près de Jean-François, je te prie. »
Quand je prends place à ses côtés, face aux deux hommes qui font ici figure d’autorité, j’ai l’impression que nous sommes un jeune couple de bonne famille demandant l’autorisation de nous marier.
- « Veux-tu une tasse de thé ? »
- « Oui, merci Professeur. »
Le vieil homme prend son temps pour me servir en toute délicatesse une tasse fumante et parfumée de son breuvage préféré. Tout le monde est silencieux, respectant le raffinement et la concentration de son geste, jusqu’à ce qu’il m’invite à en boire une gorgée.
- « Bien. Kaïla-san, tu sais pourquoi nous nous sommes réunis ici ce matin, n’est-ce pas ? »
- « Je crois le deviner, oui. »
- « Jean-François et toi avez fait d’étonnantes découvertes hier en suivant les traces de ces hommes qui semblaient menacer la vie de ton ami. »
- « Vous croyez que j’ai tiré des conclusions trop hâtives à leur sujet ? »
- « Hélas mon enfant, nous ne pouvons le savoir, car comme tu l’as appris hier il nous est impossible de lire dans leurs esprits. »
- « Alors vous ne savez pas qui ils sont ? Vous n’avez rien trouvé sur eux ? »
- « Pas pour l’instant, non. Nous n’avons pu les suivre jusqu’à leurs domiciles car ils n’étaient déjà plus présents sur les lieux quand nous avons été informés. Nous avons bien essayé de fouiller dans l’administration de l’établissement, mais nulle part il n’est fait mention de leur adresse. »
- « Et pour la signature du livre ? « O.A.G », est-ce que vous savez ce que c’est ? »
- « J’ai bien peur que non. Nous avons cherché longtemps dans nos archives hier, jusqu’à en vérifier le moindre parchemin et la moindre note dans les carnets des anciens chefs de famille, mais nous n’avons rien trouvé qui puisse correspondre à cette signature. »
- « Alors nous ne sommes pas plus avancés ? »
- « Hélas, non. »
- « Mais j’y pense, il y a aussi cette drôle de fille dans ma classe qui a l’air au courant de pas mal de choses. Elle savait qu’on avait sauvé Tim, et elle a parlé de loups aussi, enfin… en quelque sorte. Elle m’a carrément ordonné de ne plus m’approcher d’« eux », mais je ne sais pas si elle parlait de Tim et sa sœur ou bien de ces hommes. »
- « Humm, étrange en effet. Comment se nomme cette jeune personne ? »
- « Elle s’appelle N-J, juste les lettres, vous voyez ? Vous ne risquez pas de la rater, elle est habillée tout en noir et reste toujours seule à l’écart des autres… une vraie sorcière ! »
- « Bien, c’est la seule piste que nous ayons à suivre concernant cette affaire pour l’instant. Nous allons essayer d’en savoir plus à son sujet. De votre côté, tâchez d’être prudents. Jean-François t’accompagnera dans tous tes déplacements à partir d’aujourd’hui, et je voudrais que tu continue à bien obéir à tout ce qu’il te demandera de faire. Même si tu ressens l’envie de te battre, sache que ta survie est plus importante que jamais pour l’avenir de la vie sur cette Terre. Nous aurons besoin de ta force pour détruire notre ennemi lorsque l’heure sera venue. »
- « Bien sûr Professeur, je ferai tout ce que Jeff me dira. »
- « Une dernière chose Kaïla-san. Nous n’avons pas pris le temps de t’apprendre à explorer tous tes pouvoirs. Il serait bon que tu commence à apprendre à dompter tes émotions pour découvrir ce que tu peux faire avec tes nouvelles capacités. »
- « D’accord, alors… je peux peut-être rester ici aujourd’hui plutôt que d’aller en cours, et vous pourriez me montrer comment faire ça ? Jeff, tu restes aussi ? »
Quand je me tourne vers lui, son esprit est ailleurs, absorbé par une information qui lui arrive de loin.
- « Il y a un soucis avec tes amis. »
- « Mes amis ? Qui ça ? »
- « Tim et Laura viennent de passer la porte de leur immeuble. Ils se rendent en cours tous les deux. »
- « Tim ? Mais… non ! Si l’autre fou a vraiment décidé de le faire disparaître, alors… il se jette droit dans la gueule du loup ! »
- « Les hommes qui les surveillaient n’avaient pas les moyens de les arrêter, mais en prenant la moto nous pouvons arriver au lycée avant eux. »
- « Bien, allons-y ! Désolée Professeur, je vous promets que je travaillerai à mes pouvoirs plus tard ! »
- « Soyez prudents mes enfants. »
- « Comme toujours Professeur. Tiens Kaïla, mets ta veste ! »
Sans plus perdre une seconde, nous courrons vers le garage où nous attends l’engin vrombissant, qui en quelques minutes à peine nous permet de dépasser toutes les voitures et d’arriver devant le lycée au moment où Laura s’apprête à y entrer. Je saute de mon siège en retirant mon casque et cours vers elle à travers la foule d’élève.
- « LAURA ! »
- « Kaïla ? Salut ! Ah, t’as amené ton copain avec toi ? »
Elle semble heureuse et légère, ignorant tout des dangers qui menacent son petit frère.
- « Où est Tim ? Il n’est pas venu avec toi ? »
- « Timmy ? Si, mais il est au collège voyons ! Il doit déjà être avec Harry et ses livres à l’heure qu’il est. »
Oh mon Dieu, non ! Je tourne les talons sans lui donner aucune explication et l’entends m’appeler dans mon dos. Jeff me court après en me demandant de l’attendre, mais malgré ma promesse de lui obéir, je ne peux ralentir un instant. Je me glisse sous le porche de pierre en slalomant entre les collégiens qui ne m’arrivent pas plus haut que l’épaule, et me rue sous les arcades en direction de la lourde porte en bois.
- « Encore fermée à clé ? »

Jeff arrive à ce moment-là et propose qu’on essaie de l’enfoncer dès que les élèves seront rentré en classe, mais ce ne sera pas la peine…

mercredi 13 septembre 2017

KAÏLA tome 2, partie 9



 

Assises à leurs bureaux, les deux femmes ne nous regardent même pas passer en sens inverse, et nous filons rapidement à travers les couloirs impeccables et déserts du lycée, pour continuer notre enquête au collège. Le bureau du Principal est facile à trouver, même si je n’ai jamais eu à y mettre les pieds, mais malheureusement pour nous il est également fermé à clé. Lorsque nous décidons de redescendre dans la cour pour aller voir ce qui se passe à la bibliothèque, la sonnerie marque l’heure de la récréation, et plusieurs adultes passent devant nous pour aller se reposer en salle des profs. Profitant de l’occasion, nous frappons à la porte et leur demandons s’ils savent où se trouve leur supérieur.

         - « Il n’est pas là aujourd’hui. Est-ce que c’est pour quelque chose d’urgent ? On peut peut-être vous aider ? »

         - « Euh… non, c’est… »

Je balbutie maladroitement, mais Jeff va droit au but sans pour autant éveiller les soupçons.

         - « C’est pour quelque chose de personnel. Savez-vous quand il va revenir ? »

         - « Pas du tout, non. Il a commencé à avoir un simple rhume ou peut-être une allergie, mais il semble que ça se soit aggravé, car ça fait déjà trois jours qu’il n’a pas mis les pieds dans l’établissement. »

         - « Et pour que le Principal s’absente, il faut vraiment qu’il soit très malade ! D’habitude il ne manquerait pas à ses obligations même avec 40° de fièvre. »

         - « En tout cas, ça va finir par nous poser de sérieux problèmes tout ça. Déjà que nous, les profs d’histoires, on est débordés depuis que Traversat a démissionné… si on ne trouve pas de prof remplaçant et un Principal intérimaire en plus, je ne vous dis pas le bordel qu’on va avoir sur les bras ! »

         - « Sans compter le documentaliste qui s’est mis en grève lui aussi aujourd’hui ! Il a même gardé la clé de la bibliothèque, et personne ne peut plus y entrer ! »

         - « Alors celui-là, moi je peux te dire que je ne vais pas le regretter ! Il n’y a pas qu’aux élèves qu’il flanque la trouille ! »

         - « Tu m’étonnes ! Personnellement, ça ne me serait jamais venu à l’esprit d’aller mettre les pieds dans sa tanière lugubre… brrrr ! »

La discussion s’enflamme rapidement entre les profs et nous avons déjà plus d’informations que nous en avions demandées. Il nous sera impossible d’en savoir plus sur le Principal, à moins de se rendre à son domicile, et si le vieux Hermano n’est pas là non plus ça ne sera pas aisé d’en savoir plus sur lui ni de retrouver le livre. Jeff me donne la main le temps de redescendre les escaliers en silence, et lorsque nous arrivons dans la cour il me parle à nouveau comme si j’étais une enfant.

         - « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »

         - « On n’a plus rien à apprendre ici je pense, alors je crois que je vais rentrer et voir avec le Professeur ce qu’il pense de tout ça. »

         - « Ok, je viens avec toi ! »

         - « Non. Tu devrais… profiter un peu de passer du temps avec ton frère et Laura, d’accord ? Il n’y a rien d’autre à faire pour l’instant. »

         - « Mais… et Tim ? Si le vieux fou n’est pas ici, c’est peut-être qu’il est allé chez lui ? Tu crois que Sakuya et les autres sauront se battre contre lui s’il a les mêmes capacités que le Proviseur ? »

         - « Justement… c’est pour ça que je préfère que tu reste ici. Ecoute, s’ils ne sont pas là, alors c’est encore l’endroit le plus sûr pour toi, pour l’instant. Si jamais tu vois le Proviseur, promets-moi de ne pas t’approcher de lui ! »

         - « Pfff… »

         - « S’il-te-plaît… »

         - « Oui… je te le promets. »

         - « Hmm, merci ! »

Il m’embrasse tendrement sur le front en me serrant contre lui, me faisant jurer de l’avertir par télépathie au moindre problème, puis disparait sans un bruit. Lorsque je rouvre les yeux il est déjà parti, et seul un léger courant d’air me caresse encore le visage en suivant son sillage. Puisqu’il le veut comme ça, alors je n’ai plus qu’à rejoindre les rangs et rester à l’abri de nouveaux dangers éventuels… ça m’énerve quand même qu’il ne me croit pas capable de me défendre moi-même après les combats que j’ai déjà menés contre les autres affreux, mais il a peut-être raison. Après tout, si mes Gardiens eux-mêmes ne savent pas encore à qui nous avons à faire ni comment nous protéger d’un ennemi dont on ne connait encore rien, il vaut peut-être mieux que j’aie la sagesse d’attendre qu’ils me disent quoi faire… pour une fois. Je rejoins ma salle de cours sans entrain et réintègre ma bande de nouveaux amis avec plus de légèreté, maintenant que Laura est de mon côté. Au moment d’aller déjeuner, c’est même elle qui vient vers moi en étonnant tout le monde de notre soudaine complicité. Mais c’est surtout quand nous arrivons à hauteur des vieux Tilleuls que la discussion devient pour moi très intéressante. Sans le savoir, Laura me permet encore d’avancer dans mes investigations malgré le fait que je sois bloquée ici, au moment où elle pensait simplement me taquiner un peu.

         - « Au fait Kaïla, fais attention à ne pas trop sécher les cours quand même, ou tu finiras comme l’autre cinglée perchée sur sa branche là-haut ! »

A force de courir plusieurs lièvres à la fois, j’en avais fini par oublier cette fille gothique et ses drôles de menaces. Je n’avais d’ailleurs même pas remarqué qu’elle n’était pas en cours ce matin. Assise comme si de rien n’était sur l’une des plus grosses branches du vieil arbre, elle me toise encore de son éternel regard noir. Quand nous arrivons juste en-dessous elle saute d’un seul bond, aussi légère et agile qu’un chat, pour atterrir à quelques millimètres à peine de mon visage.

         - « Je t’avais pourtant avertie que je t’avais à l’œil ! C’est quoi ton problème avec l’autorité ? T’as toujours autant de mal à rester à ta place, hein… c’est ça ? »

         - « Mais qu’est-ce qui te prend ? De quoi tu me parles ? »

         - « J’te suis partout où tu vas, et j’ai bien vu ton petit manège. Toi et tes toutous vous avez fait une bonne action, c’est cool… mais j’vous conseille d’en rester là et de ne pas vous mêler de ce qui ne vous regarde pas ! »

Mes « toutous » ? Alors elle aurait vu Saku… elle sait pour mes Gardiens ? Mais qui c’est cette fille à la fin ? Maintenant que tout le monde la regarde, je sais bien qu’elle n’est pas un fantôme, mais…

         - « Pff ! Arrête de réfléchir, vas ! Franchement ça n’te vas pas du tout ! »

         - « Mais qui es-tu ? Qu’est-ce que tu me veux ? »

J’essaie de parler à voix basse pour ne pas qu’elle révèle tous mes secrets aux autres, mais visiblement le tact n’est pas son fort.

         - « C’que j’veux ? Que t’arrête de fourrer ton nez partout, c’est compris ? J’t’interdis de t’approcher d’eux ! Manquerait plus que tu nous fasses encore tout rater ! »

Ramenant son menton fier contre sa poitrine, elle fait demi-tour et s’en va sans un mot de plus.

         - « Attends ! Je ne sais même pas comment tu t’appelles ? »

Elle se retourne lentement avec un air moqueur.

         - « N-J. Tu sauras t’en rappeler ? »

         - « Pff… N-J c’est n’importe quoi ! Ce n’est même pas un prénom, c’est juste des lettres ! »

L’audace et le franc parlé de Laura ne déstabilisent pas mon adversaire qui la remet rapidement à sa place.

         - « Toi ma p’tite fille, on n’t’a pas demandé ton avis ! »

Et la voilà qui repart, les mains dans les poches, et une confiance en elle qui dépasse l’entendement pour une adolescente.

         - « Petite fille ? Non mais pour qui elle se prend celle-là ? C’est pas parce qu’elle a redoublé trois fois sa terminale et qu’elle ne vient jamais en cours sans que personne lui dise rien qu’il faut qu’elle se croit tout permis ! »

         - « Ne fais pas attention à elle Kaïla, elle joue la dure parce qu’elle est plus âgée que nous, mais c’est juste une solitaire complètement barrée ! »

         - « Quel âge elle a au juste ? Elle n’a rien d’une ado normale ! »

         - « Laisse tomber, c’est une folle ! Allez viens t’amuser avec nous, on a prévu d’aller près de la rivière cet après-midi. »

Adam essaie de me faire oublier cet affrontement, mais je ne sais pas si c’est une bonne idée de quitter le lycée…

         - « Alors vous aussi vous séchez les cours ? »

         - « Pas du tout, il manque encore des profs. Ils sont malades à ce qu’il parait, alors autant en profiter ! »

Si les profs du lycée s’y mettent aussi, peut-être que c’est une simple épidémie et qu’il n’y a pas de quoi s’affoler.

         - « Bon, alors ok ! »

         - « Super ! »

Je n’ai qu’à envoyer un message à Jeff pour lui dire où je vais… il viendra ma chercher s’il a besoin de moi. Adam amène Laura sur son scooter, et le reste de la bande s’avance joyeusement vers le plus proche arrêt de la navette. Nous montons dans le mini bus en riant, insouciants comme nous devrions l’être à notre âge. Quand nous nous arrêtons enfin devant le bar où Jeff m’avait amenée en moto l’autre jour, Adam me rappelle que la date d’anniversaire de mon grand frère approche… je l’avais complètement oublié.

         - « Au fait, j’aimerais bien qu’on se fasse une fête ici demain soir, histoire de s’amuser entre nous sans avoir les parents sur le dos. Tu viendras Kaïla ? »

         - « Une fête ici ? Juste comme ça, sans raison ? »

         - « En fait non, c’est mon anniversaire ce week-end et mes parents font une petite fête chaque année… mais j’en ai un peu marre de l’ambiance de chez moi. Je crois qu’on s’amusera bien plus ici. »

         - « Et tes parents, tu les laisse tomber ? »

Je n’ai pas de leçons à lui donner, mais ça me fait de la peine d’imaginer qu’il ne donnera pas à la famille l’occasion de lui manifester leur amour.

         - « Non, on fera quand même la fête entre nous samedi, mais en petit comité. Tu peux venir si ça te tente… »

Adam ne me lâche pas des yeux, et Laura n’ayant pas l’air perturbée par cette invitation, j’ai envie de me laisser tenter.

         - « Ok, on verra. Je peux te donner ma réponse demain ? »

         - « Bien sûr, pas de soucis. »

La question étant réglée, nous allons nous poser sur un banc au bord de l’eau, sans aucun autre projet que celui de passer le temps ensemble, à rigoler. J’apprécie l’insouciance de cet après-midi entre ados, comme si je me retrouvais coupée de mes problèmes et des réalités du monde l’espace de quelques heures. Quand je rentre enfin à la maison dans la soirée, un repas m’attend bien au chaud dans la cuisine, et je n’ai droit à aucun reproche de la part de mon Gardien.

         - « Tu t’es bien amusée ? »

         - « Oui, c’était sympa. »

         - « Bien. Alors tu ferais mieux de manger et de te mettre au lit. Il est tard. »

Il me laisse ainsi sans plus d’explications ni d’informations, et je m’exécute car je me sens lasse et fatiguée.

*

mercredi 30 août 2017

KAÏLA tome 2, partie 8



 

 

- « « Le Monde des Rêves et ses secrets » ? Qu’est-ce que c’est que ce bouquin ? »

         - « Oh, ça alors ! C’est un livre que j’avais découvert dans une vieille boîte de métal cachée derrière une trappe de bois à la bibliothèque du collège. Le vieux Hermano me l’avait arraché des mains et je n’avais pas vraiment compris pourquoi à l’époque… mais, tu crois qu’il parle du Monde des Rêves dans lequel j’étais et où j’ai dû me battre contre des monstres ? »

         - « On va vite le savoir ! »

Déposant le vieil ouvrage de tout son poids sur le bureau encombré de papiers, Jeff en soulève la couverture et nous révèle la page de garde.

         - « Il n’y a pas de nom d’auteur ? »

         - « Non, il y a juste cette signature : O.A.G. »

         - « O.A.G ? Qu’est-ce que c’est que ça ? »

         - « Jamais entendu parler, mais le Professeur aura peut-être son avis sur la question… »

Il tourne lentement quelques pages, révélant de somptueuses enluminures, mettant en valeur un magnifique travail d’écriture. Ces lettres si finement réalisées à la plume ressemblent à l’écriture que Mlle Bellange réussit à faire sur le tableau noir. Ce livre est une véritable œuvre d’art !

         - « Voyons un peu ce que ça dit : « Protéger les enfants des dangers qui les guettent ne sera pas chose facile, et il se peut que nous y perdions notre vitalité, mais s’il est un combat digne d’être mené, il s’agit bien de celui-là. » »

         - « J’ai du mal à croire que ces deux hommes soient là pour protéger qui que ce soit ! Qu’est-ce que ça dit plus loin ? »

         - « Nos ennemis rôdent autour de nos enfants depuis la nuit des temps. Passés maîtres dans l’art de se faire passer pour des sauveurs, des protecteurs, ils savent endormir la vigilance des parents pour leur retirer toute autorité sur leur progéniture, brisant le lien affectif qui donnent à nos enfants la force de se battre… »

Des voix nous alarment tout à coup. Le Proviseur est revenu et s’entretient avec sa secrétaire dans la pièce d’à côté. Rapide et précis dans ses mouvements, mon Gardien replace le livre dans le coffre et réussit à remettre l’étagère en place juste avant que la poignée de la porte ne tourne sur elle-même. Il me prend alors par le poignet et me fait baisser la tête sous le bureau, heureusement juste assez large pour nous contenir tous les deux. Un doigt placé sur mes lèvres, et son autre main plaquée contre ma poitrine pour contrôler les battements de mon cœur, il réussit à ramener le calme en moi tandis que l’homme remue ses papiers, juste au-dessus de nos têtes. La chance nous abandonne cependant lorsqu’il décide d’ouvrir sa cachette pour en extraire son précis trésor et l’emporte avec lui, sans avoir je l’espère repéré notre présence.

         - « Ouf… »

         - « Comme tu dis, nous l’avons échappé belle ! »

         - « Mais pourquoi tu ne l’as pas simplement laissé entrer pour lui effacer la mémoire comme à sa secrétaire ? On aurait pu repartir avec le livre sans aucun problème ! »

         - « Tout simplement parce que cet homme n’a rien de banal. »

         - « Qu’est-ce que tu veux dire ? Est-ce que tu as compris ce que signifiait ce livre ? »

         - « Hein ? Non, mais je n’avais aucun accès à ses pensées quand il était dans la pièce à côté, et je ne l’ai même pas entendu arriver. Une personne normale, même si son esprit n’est pas lisible, a au moins une espèce de bruit de fond que l’on peut capter… mais pas lui. »

         - « Il est peut-être doué pour faire le vide dans son esprit ? »

         - « Peut-être… mais ce livre est quand même étrange, et si nous avons de nouveaux ennemis à combattre, j’aime autant être sûrs que nous ne nous fassions pas repérer. Imagine un instant qu’il ait été insensible à mes pouvoirs d’hypnose ? Je n’allais pas me transformer pour dévorer un humain sans savoir de quoi il en retourne, quand même ? »

         - « Bien sûr, oui. Alors on fait quoi maintenant ? »

         - « Laisse moi une minute pour envoyer une information claire à tout le clan, et nous irons ensuite vérifier les yeux du Principal. Nous ne devons pas oublier notre mission première… même si ce livre est assez mystérieux pour que l’on fasse des recherches approfondies sur le sujet ! »

         - « Plutôt que des recherches, je serais d’avis de le leur piquer tout simplement ! Mais… je croyais que toi et les autres Gardiens étiez liés en permanence par la pensée, alors qu’est-ce que tu as de plus à leur dire ? »

         - « Et bien… »

Son air gêné me fait rougir sans que je sache pourquoi, et j’admire son profil pendant les quelques secondes durant lesquelles son regard se perd au travers de la fenêtre… jusqu’à ce qu’il tourne ses yeux tendres vers moi.

         - « En fait, j’ai disons… appris malgré moi à brouiller mes pensées ces derniers temps, un peu comme le fait le Professeur. Au début je n’avais pas vraiment conscience que les autres ne percevaient pas tout de mon esprit, et quand je l’ai su j’ai essayé petit à petit de développer la chose… »

         - « Mais, ce n’est pas… contre vos lois, ou quelque chose comme ça ? »

         - « En théorie, pour un Gardien ordinaire, oui. Mais comme je suis destiné à remplacer un jour le Professeur, il est toléré par nos lois que ce pouvoir grandisse en moi jusqu’à ce que je sois capable de le maîtriser. »

         - « Mais pourquoi ? Est-ce que le chef de famille a forcément des secrets à garder ? Attends, est-ce que ça veut dire que tu seras mis au courant de tous leurs secrets ? »

         - « Tous, je ne sais pas… mais… »

         - « Jeff ? Est-ce que tu sais quelque chose que je devrais savoir moi aussi ? »

         - « Non. Non, je ne crois pas. Pourquoi tu me demandes ça ? »

         - « Parce que… j’ai entendu le Professeur et Hatori parler de nous l’autre nuit. Enfin, ils parlaient de la déesse en tout cas, et Hatori voulait m’entraîner à ta place si j’ai bien compris. Ils disaient que j’étais dangereuse pour toi ! Jeff… dis-le moi, je t’en prie ! Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que je pourrais te faire du mal ? »

Son regard, toujours aussi tendre, ne se fronce même plus au simple nom de celui qui l’énervait tant hier encore. Je frappe mollement des poings contre sa poitrine, et finis par étouffer contre son pull des larmes trop lourdes pour les garder enfermées en moi plus longtemps.

         - « Calme-toi Kaïla… je sais que tu ne me feras jamais de mal intentionnellement. Je sais aussi… que les histoires passées ne conditionnent pas forcément ce que nous sommes aujourd’hui, mais… »

         - « Mais quoi ? Quoi ? Dis-le ! Dis-moi tout ! »

         - « Ecoute, hier je… je ne savais pas tout ce que je sais aujourd’hui. »

         - « Est-ce que… c’est à cause de moi ? De mon corps qui change ? Ou parce que je ne suis pas encore assez mâture malgré ce corps ? Mais si tu me laisses un peu de temps je pourrai rattraper mon retard, et… et tu oublieras même la petite fille que j’étais, tu verras ! »

         - « Jamais. »

         - « Quoi ? »

         - « Jamais je ne pourrai oublier celle que tu étais. Celle que tu es. Celle que j’ai vu grandir… »

         - « Mais alors quoi ? Tu ne me verras toujours que comme une enfant, c’est ça ? »

         - « Non, ça n’a rien à voir avec ça, je t’assure ! »

         - « Alors quoi ? »

         - « Pfff… »

Son regard se perd à nouveau dans le paysage, au-delà de la ville est des premières collines… comme s’il cherchait à partir loin… dans les montagnes. 

         - « Un jour, un jour prochain… tu le rencontreras, et je n’aurai plus ma place dans ton cœur. »

Ses yeux tristes reviennent vers moi, et il chuchote mon nom à présent, en remettant derrière mon oreille une mèche de cheveux, comme il le faisait avant.

         - « Comprend-moi Amy, je savoure en ce moment mes derniers jours privilégiés en ta compagnie, mais bientôt Amarok sera à tes côtés, et c’est lui qui prendra soin de toi. De toi et de Kaïla. »

Inquiète à la seule idée qu’il puisse détenir des informations que j’ignore encore, je recule d’un pas, faisant tomber ses mains de mes épaules.

         - « Est-ce que… vous savez « qui » il est ? »

         - « Je… non. »

         - « Alors dans ce cas, permets-moi encore d’espérer. Maintenant, j’aimerais qu’on en reste là et qu’on aille régler leur compte aux personnages louches qui rôdent dans ces murs. »

         - « Bien. Comme tu voudras. »

         - « Allons-y ! »