dimanche 15 janvier 2017

KAÏLA tome 2, partie 6






Ma gorge se noue et les larmes menacent de couler sur mes joues au souvenir de cette soirée en famille où je m’étais sentie si bien, mais mon Gardien, toujours aussi attentif à mes moindres mouvements d’humeur, s’aperçoit de ma profonde tristesse et me prends dans ses bras jusqu’à ce que nos corps ne puissent plus s’emboîter davantage.
         -« Pardonne-moi. Je pensais te faire plaisir en fêtant nos anniversaires ce soir, je ne me rendais pas compte que cela pouvait te rendre nostalgique. »
         -« Ne t’en fais pas pour ça, je me suis simplement souvenue de cette soirée où tu nous avais préparé le même gâteau et où l’ambiance familiale était pour une fois très heureuse. Finalement, avec le recul forcé que me donne ma nouvelle vie, je me dis qu’il y avait peut-être plus de conditions de bonheur autour de moi que ce que je voulais bien voir. Bien sûr il y avait des tensions avec ma mère, mais si c’était à refaire, je crois que j’essaierais vraiment de la comprendre et de faire la paix au lieu de m’emporter comme je le faisais. »
         -« Tu étais jeune, et d’ailleurs tu l’es encore. Comment aurais-tu pu avoir le recul nécessaire là où tes parents eux-mêmes n’y arrivaient pas ? »
         -« Je ne sais pas, mais j’aurais pu essayer… »
         -« Sois indulgente avec toi-même, et essaie de ne pas culpabiliser car ça ne mène à rien. Tu veux goûter une part de gâteau ? »
         -« Non. Merci, mais pas tout de suite. Je préfèrerais m’entraîner un peu si ça ne t’ennuie pas. »
         -« Pas de problème, je suis là aussi pour ça. On fait comme tu veux. »
         -« Merci. »
         -« On fera la fête ce soir comme prévu, et en attendant j’aimerais qu’on améliore tes chutes pour éviter que tu ne te fasse mal toute seule. »
         -« Les chutes ? »
         -« Oui. Normalement, c’est une des premières choses qu’on apprend, mais je me suis rendu compte que je focalisais beaucoup mon attention sur ta défense, sans même penser que tu pouvais faire une mauvaise chutes et te blesser gravement. »
         -« Ok, alors je te suis. J’imagine que ça ne peut pas me faire de mal. »
         -« Non, et d’ailleurs ça peut même t’aider à renforcer ton esprit. »
         -« Ah, bon ? Comment ça ? »
         -« Quand on apprend à chuter, on prend non seulement l’habitude de ne pas se blesser en cas d’attaque, mais aussi celle de se relever rapidement en cas de coup dur. Au bout d’un moment, il sera pour toi naturel de revenir à l’essentiel et d’être prête au combat, même si des pensées douloureuses s’infiltrent dans ton esprit. »
         -« Hmm, en effet ça ne peut me faire que du bien. »
En entrant dans le bâtiment principal du dojo intérieur, nous longeons des couloirs étroits, bordés de portes coulissantes recouvertes de papier de riz, à la recherche d’une pièce tranquille. Quand nous la trouvons enfin, nous y déposons nos affaires et Jeff allume un bâton d’encens devant le portrait d’un vieil homme.
         -« Il s’agit de maître Ueshiba, le fondateur de l’Aïkido. »
         -« Tiens ? Je croyais que vous n’aviez qu’un seul maître. Ce serait lui le Dieu des loups ? »
         -« Non, les Mimasu n’ont qu’un seul maître, mais ce titre est très utilisé dans les arts martiaux. Nos ancêtres ont appris l’Aïkido auprès de maître Ueshiba. Avant lui, les Gardiens se servaient d’autres arts martiaux comme le Ju Jitsu et le Ken-Justsu. Mais nous avons énormément gagné à rencontrer cet homme qui a compris avant tout le monde, que le vrai Budo, qui englobe tous les arts martiaux japonais, n’est pas de vaincre l’adversaire par la force mais de garder la paix en ce monde. Jamais personne avant lui, et pas même nos ancêtres, n’avait approfondie la recherche spirituelle au sein des arts martiaux, jusqu’à y englober l’amour de l’humanité. »
         -« Parfait, alors on se change et on commence ? »
         -« Oui, allons-y. »
Nous enfilons rapidement nos kimonos, chacun dans nos vestiaires respectifs, sans nous douter qu’une surprise nous attend dans la salle que nous nous sommes réservé.
         -« C’est pas vrai ? Encore lui ? »
         -« Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? »
Jeff ne me répond pas, son visage crispé vers la porte qu’il fait coulisser dans son rail. Hatori est là en train de s’échauffer, et il ne semble pas du tout gêné par notre présence, ni par le fait que nous avions déjà manifestement pris possession des lieux. J’imagine que sa position au sein de la famille ne permet pas à Jeff de demander à quelqu’un de plus âgé, plus expérimenté et mieux positionné dans la hiérarchie familiale de quitter les lieux pour nous laisser le champ libre.
         -« On peut toujours aller s’entraîner dehors Jeff, il fait bon au soleil, tu sais ? »
         -« Il n’en est pas question, je tiens à te faire travailler tes chutes et je ne veux pas te faire tomber à répétition sur un sol dur. Nous avons besoin des tatamis. Ne fais pas attention à lui. Contente-toi de le saluer rapidement après t’être inclinée devant le portrait de Ueshiba, et nous irons nous entraîner loin de lui. »
Obéissant à mon protecteur, je fais tout ce qu’il me demande et m’échauffe rapidement avec lui avant de commencer par quelques prises faciles.
         -« C’est bien, tu as bien assimilé la posture et le relâchement nécessaire à tes chutes arrières. Nous allons maintenant voir les chutes avant. »
Moi qui n’ai jamais été très bonne en sport et qui ai toujours manqué de confiance en moi, j’ai beaucoup de mal à accepter de tenter l’expérience de faire des roulades avant en m’appuyant simplement sur mon bras. J’ai beau me concentrer pour essayer de faire plaisir à Jeff, je n’arrive pas à m’enlever de l’esprit la peur de me briser la nuque en fonçant ainsi tête baissée. En plus, je vois les pieds de Hatori qui ne cessent de bouger devant mes yeux, glissant sous le pan de son hakama ou bien tournant et se tordant lorsqu’il glisse sur ses genoux. Rien n’y fait, je n’arrive pas à me détendre en le sachant près de moi, surtout lorsque je croise son regard sérieux et sévère à chaque fois que je me relève. Jeff essaie de garder son calme lui aussi, mais je vois bien que la présence de cet homme l’énerve, et il finit peu à peu par manquer de patience avec moi, jusqu’à ce qu’Hatori se mette à faire des chutes avant parfaites juste à côté de moi, et toute fluidité, n’émettant pas le moindre son en dehors d’un léger froissement de tissu. Rien à voir avec Jeff qui fait des chutes très bruyantes. J’imagine qu’ils n’ont pas du tout le même niveau étant donné leur différence d’âge…
Mes pensées se perdent ainsi quelques instants jusqu’à ce que je m’aperçoive que mon entraîneur ne réagit plus à mes essais ratés, et qu’il n’y a dans la pièce plus aucun autre mouvement que le mien. Quand je relève les yeux, les deux hommes se font face, et Hatori salue Jeff comme pour l’inviter au combat. J’imagine que mon prince ne peut décliner l’invitation car il me jette un simple regard avec un mouvement de tête m’invitant à m’asseoir sur mes talons au bord du tatami afin d’observer leur démonstration dans le silence. C’est Jeff qui attaque son aîné de la façon dont celui-ci l’invite, et les différents mouvements s’enchaînent, me montrant une palette infinie de possibilités de posture, de frappes, de saisies, d’immobilisations et de projections en tous genres. J’ai mal pour Jeff à chaque fois que je le vois subir des torsions du coude ou du poignet, et tomber sur le tatami à grands coups de vols planés.

2 commentaires:

  1. Emouvant pauvre Amy ou non Kaila .
    daphné 10 ans

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  2. Ah ah, je vais te mettre un peu de suite de temps en temps pour te faire patienter jusqu'à sa sortie :)
    Bisous Daphné

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