mardi 12 décembre 2017

KAÏLA tome 2, partie 11



Il est là-bas, tout seul à l’autre bout de la cour, adossé au muret d’enceinte comme nous le faisions lorsque nous parlions ensemble de mon amour pour les loups. Je m’avance d’un pas en appuyant ma main contre le mur froid, expirant profondément de soulagement en voyant qu’il va bien, lorsque le danger s’avance à grands pas. Je ne suis pas la seule à avoir repéré Timmy. Hermano l’a vu aussi et se dirige vers lui d’un pas décidé. La tête rousse se soumet encore à la vue de son tuteur qui vient vers lui… seigneur, s’il décide d’en finir avec Tim il peut très bien le faire basculer par-dessus la rambarde, et c’en sera fini de mon ami !
La colère monte en moi et la poussière se soulève dans la cour de récréation, créant de véritables tourbillons. Tous les élèves se mettent aux abris en se protégeant les yeux, leurs cris étouffés par le bruit du vent qui devient de plus en plus fort. Tim, qui n’a pas beaucoup de réflexes lorsqu’il est en position de soumission, se contente de se rouler en boule contre le sol sans voir le vieux fou qui tient encore debout, essayant tant bien que mal d’arriver jusqu’à lui. Il résiste le bougre, mais je sais que je peux le faire… je peux déchaîner les éléments et faire s’envoler dans le décor cet oiseau de malheur ! Jeff essaie de me calmer mais je le chasse violemment d’un coup d’épaule. Mes doigts écartés et pointés vers le sol, je sens grandir entre mes mains une boule de colère qui ne demande qu’à s’exprimer. L’énergie se concentre entre mes paumes tandis que je vois les pieds d’Hermano continuer malgré tout d’avancer… plus qu’un pas et il pourra poser ses sales pattes sur mon ami ! C’en est trop ! D’un seul coup mes bras s’écartent et je jette sur lui une balle de vent qui écorche le sol de la cour en pointant droit sur lui. Ses yeux immondes, plissés par le vent, ont à peine le temps de se retourner que déjà mon missile le frappe de plein fouet ! Tel une simple mouche incapable de résister, il est écrasé contre le muret avant de passer par-dessus bord. Oh mon Dieu ! Est-ce que je l’ai tué ?
Le vent retombe complètement en un instant, et Jeff et moi courrons vers Tim pour nous assurer qu’il va bien. Quand je tourne mon regard inquiet vers le ravin, je ne peux que constater que mon nouvel ennemi a la peau dure. Il ne semble pas pouvoir se relever, mais il est bien conscient et me fusille du regard. De toute évidence il se doute que ce vent qui l’a projeté n’était pas naturel, et je ferais mieux de ne pas m’approcher de lui pendant quelques temps !
- « Ne restons pas là ! »
Jeff aide Tim à se relever et celui-ci nous suit sans efforts.
- « Tu n’aurais pas du revenir en cours si tôt Timmy. Pourquoi n’es-tu pas resté chez toi ? »
- « Je ne sais pas… il fallait que je sorte. Il fallait que je vienne ici… »
- « C’était plus fort que toi, c’est ça ? »
- « C’est toujours plus fort que moi. Toujours… »
Pas besoin d’en demander plus à ce pauvre Tim qui a visiblement l’esprit embrouillé par quelque chose qui le dépasse.
- « Ecoute Timmy, il faut que tu rentre sagement chez toi maintenant, d’accord ? »
- « NON ! Je ne peux pas, ça me brûle… dans ma tête. Ça me brûle jusqu’à ce que j’obéisse ! Si je sors d’ici ça va recommencer ! »
- « Et merde, qu’est-ce qu’on fait Jeff ? »
- « Tu n’as qu’à rester auprès de lui et le surveiller de près. Les autres arrivent pour mener leur enquête sur la fille dont tu nous as parlé, nous serons nombreux entre ces murs si jamais un combat s’annonçait. »
- « Ok, alors allons-y ! Tu as cours de quoi en première heure Tim ? »
- « Français. »
- « Parfait. Je serai heureuse de t’accompagner. »
- « Kaïla ? »
- « Oui, Jeff ? »
- « Nous reparlerons de cet incident plus tard. Le Professeur sera ravi de t’apprendre à maîtriser tes émotions et utiliser tes dons à bon escient. »
- « Mais… c’était pour la bonne cause ! Je ne pouvais pas le laisser s’approcher… »
- « Tu aurais aussi bien pu blesser des quantités d’élèves innocents ! Tu es consciente de ça ? »
Bon sang, il a vraiment l’air fâché.
- « Ok, j’irai voir le Professeur dès que je serai rentrée… »
- « Bien. Est-ce que tu as besoin de mon aide pour te faire accepter à ses côtés ? »
- « Pour entrer en classe avec lui tu veux dire ? »
- « Oui. »
- « C’est bon, merci. Je vais essayer la manière douce pour une fois. Si jamais j’ai besoin d’aide, je ferai appel à toi ! »
- « Entendu. Je reste dans les parages de toute façon. Apelle-moi et j’arriverai aussitôt ! »
- « Ok, à plus ! »
Une main posée sur l’épaule fragile de mon jeune ami, qui plie sous le poids de son sac à dos, j’avance avec lui dans les couloirs du collège après que tous les élèves soient déjà rentrés. Mlle Bellange s’apprête à commencer son cours lorsque nous frappons à sa porte.
- « Oui, entrez ! »
Quel plaisir d’entendre à nouveau cette voix mélodieuse !
- « Bonjour, pardon pour le retard… Tim avait un peu de mal à se remettre de cette bourrasque de vent qui lui a fait… avaler… de la poussière. »
- « Il n’y a pas de problème. Nous sommes heureux de te revoir parmi nous Timothée, comment te sens-tu ? »
- « Bien, merci. »
La petite tête rousse s’assoit à la place qui était la mienne autrefois, juste devant le bureau protecteur de cet ange élégant… qui me regarde en attendant la suite.
- « Vous vouliez me dire autre chose mademoiselle ? Vous venez du lycée, c’est bien ça ? »
- « Oui, je … je m’appelle Kaïla. En fait, j’aurais aimé rester avec Tim toute la journée si vous me le permettez ? C’est pour un devoir, euh… »
- « Vous devez suivre un élève de collège pendant une journée type, c’est bien ça ? »
- « Euh, oui. C’est exactement ça ! »
- « Cela ne me pose aucun problème, vous pouvez rester et vous asseoir où vous voulez. »
- « Merci, c’est gentil. »
Ses yeux tendres et malicieux brillent à travers les verres de ses petites lunettes.
- « Alors comme ça les élèves de terminale ont déjà tout oublié de ce qu’ils ont vécu à l’âge du collège ? Mais c’est vrai qu’il y a bien longtemps que vous n’avez pas mis les pieds dans cette salle de classe… vous étiez bien élève dans ce collège, n’est-ce pas ? »
- « Oui, euh… c’est exact. »
Elle me sourit sans dire un mot de plus, puis se tourne vers le tableau noir avec grâce et élégance pour commencer son cours. Nullement importunée par ma présence, elle donne à ses jeunes élèves toute l’attention qu’elle me donnait à moi aussi à l’époque. Comme il est doux de pouvoir être là et la regarder faire… de revivre ces moments. Je l’observe avec beaucoup d’admiration, incapable de prendre la moindre note pour donner le change étant donné que je n’ai pas emporté mon sac.
- « Désirez-vous du papier et un stylo ? A moins que vous n’ayez une excellente mémoire ? »
- « Euh, merci je… j’écrirai mon rapport de mémoire, en fonction… des souvenirs que j’aurai de vous. »
Son sourire indulgent et tendre me fait fondre.
- « Vous m’avez peut-être eue comme professeur à une époque ? »
- « Ah ? Euh… oui. Mais… c’était il y a longtemps. Ceci-dit j’ai gardé un très bon souvenir de vous Mademoiselle ! »

- « Merci. Hum, hélas pour moi par contre je ne me souviens pas du tout de votre visage… mais j’imagine que vous avez beaucoup changé depuis le temps ? »