KAÏLA tome 2





CHAPITRE 1

Un silence total semble régner dans la demeure Mimasu lorsque je pose un pied à terre. Il doit être tard, mais je ne vois l’heure nulle part. Le parquet grince légèrement sous le poids de mon nouveau corps quand je me décide à me lever, mais aucun bruit ne lui fait écho. J’imagine que tout le monde doit dormir. Jeff m’a dit qu’il resterait en bas si j’avais besoin de lui, alors je sais que j’aurai quelqu’un à qui raconter ce que je viens de voir en rêve. La porte coulissante glisse dans son rail, et une lumière douce et diffuse éclaire les marches depuis une petite fenêtre ronde, à mi-chemin, sur le palier. Ma main glisse lentement le long de la rampe, et je laisse mes pieds m’amener en douceur jusqu’au rez-de-chaussée, où un vent frais circule à travers le couloir. Me retrouver seule dans ce lieu en pleine nuit me procure une sensation étrange, qui me fait douter de mon état d’éveil, mais une piqûre de moustique m’assure que mon corps est bien fait de chair, et qu’il est d’une sensibilité à fleur de peau.
         -« Jeff ? Tu es là ? »
N’osant pas élever la voix davantage pour le réveiller, craignant d'ameuter tous les membres de la maisonnée, je me décide à visiter chaque pièce à la recherche de mon plus fidèle protecteur. Cependant, les portes qui coulissent facilement ne s’ouvrent que sur des pièces vides, à peine éclairées par la lueur de la nuit filtrant au travers de portes fines, couvertes de papier de riz. Outre la cuisine où nous avions rapporté des paniers remplis de fruits charnus, je ne rencontre que des chambres vides au sol couvert de tatamis et aux murs sobrement décorés, dont une faisant office de salon. Je me souviens de ce jour où j’y ai discuté avec cet homme de paix japonais, un vieil ami du Professeur Kazuma…
Craaac !
         -« Qui… qui est là ? »
Perdue dans mes souvenirs, je ne me suis pas rendue compte que je n’étais plus seule, et mon cœur bat encore d’avoir sursauté en entendant grincer les vieilles planches de bois.
         -« Jeff ? C’est toi ? »
Personne dans le couloir… ce petit jeu commence à être énervant ! Je croyais qu’il devait rester en bas toute la nuit au cas où j’aurais eu besoin de lui… serait-il moins honnête envers Kaïla qu’il ne l’était avec la petite Amy ? Plus je m’approche du jardin et plus je distingue ce qui m’entoure, guidée par des rayons de lune traversant des fenêtres ouvertes… mais les seuls bruits qui me parviennent à présent ne sont que des mélodies nocturnes. Le chant des grillons se mêle à celui des grenouilles qui pataugent dans le petit bassin, offrant une musique pour accompagner la danse discrète des chauves-souris. N’ayant trouvé personne à l’intérieur, et me sentant incapable de me recoucher dans une pareille atmosphère, je me décide à explorer les lieux en espérant rencontrer une âme qui vive.
         -« Ne m’en veuillez pas les amis, mais j’ai besoin de parler à un humain… »
Les musiciens, loin de se soucier de mon manque de considération à leur égard, continuent gentiment leur concert nocturne, donnant au moins une ambiance plus chaleureuse à la demeure déserte. Sans savoir pourquoi, je pose mes pieds sur les « pas japonais », préférant la discrétion de ces pavés de pierre plate aux gravillons qui trahiraient ma présence et ma position à chaque pas… comme si l’instinct de Kaïla était toujours autant aux aguets que pendant notre dernière bataille. Est-ce qu’il en sera toujours ainsi maintenant ? Je devrai vivre en état d’alerte permanente sans plus connaître l’insouciance ? Montant à nouveau sur une terrasse de bois, je tente de me détendre et de savourer la quiétude des lieux.
         -« Tous ces monstres dans la ville, ce n’était peut-être qu’un simple cauchemar après tout… et puis, il ne peut rien m’arriver ici ! Pourquoi est-ce que je m’inquiète autant ? T’es vraiment bête ma pauvre fille… tu vas attendre toute ta vie que Jeff soit là pour te rassurer ? Mais grandis un peu, tu n’as plus 11 ans ! »
Mes bras se balancent autour de moi dans un monologue théâtral tandis que j’essaie de me résonner, longeant des bâtiments de plus en plus éloignés de la maison du Professeur, jusqu’à ce qu’une main fantomatique sortie de nulle part s’empare de mon poignet !
         -« Kami… sama… »
Je ne comprends pas ce qui m’arrive ! Paralysée par le peur, j’entends cette voix semblant sortir d’outre tombe traverser ma peau et ma chair, pénétrant jusqu’à mes os telle une onde électrique. Je souffre sans pouvoir bouger, rongée de l’intérieur depuis mon poignet fermement maintenu par des doigts squelettiques, jusqu’au plus profond de mon cœur qui se serre sous le poids d’un sentiment douloureux… comme une torture. Mais pourquoi je ne peux pas bouger ? Pourquoi l’âme de Kaïla qui était encore sur le qui vive il y a à peine quelques minutes, n’est plus capable de me défendre, ni même de retirer ma main de cette emprise pourtant maigre ?
         -« Otosan ! »
Sans même que j’aie le temps de réagir ni de dire un mot, un jeune homme apparait brusquement pour me libérer de mon bourreau, faisant s’ouvrir le panneau de bois au moment où il lui empoigne le bras. Un vieil homme japonais au regard vitreux et au teint livide me fixe à s’en faire exploser les orbites, sa mâchoire édentée pendant sous le poids de ces simples mots qu’il répète en boucle.
         -« Kami…sama… »
Kami ça veut dire « Dieu » il me semble, mais je n’arrive même pas à lui répondre tant son image me perturbe. Je sais bien que j’abrite en moi l’âme d’une déesse, mais voir ce vieux fou me fixer comme ça en laissant couler des filets de bave me fait vraiment flipper !
         -« Tu ne devrais pas être ici. Je vais te ramener à ta chambre. »
Refermant la porte derrière lui, sans même se préoccuper des supplications du vieil homme, mon sauveur s’empare de mon coude et me fait faire demi-tour.
         -« Ne t’approche plus de cette chambre, cela vaudra mieux pour toi… comme pour lui. »
         -« Je…quoi ? Mais… qui est-ce ? »
Les mots sortent maladroitement de ma bouche au fur et à mesure que mon esprit se réveille.
         -« Tu n’as aucun besoin de le savoir. »
Quelle brutalité… et quelle froideur ! Mais… il me semble avoir déjà vu ce visage ? J’y suis, c’est ce garçon qui était dans la cuisine le jour où j’ai rencontré l’ami du Professeur. Son regard est toujours le même, à la fois sérieux et intriguant.
         -« Enfin ! Tu es là ! »
         -« Jeff ? Mais… »
         -« Je t’ai cherchée partout quand j’ai vu que tu n’étais pas dans ton lit. Tu m’as encore fait une de ces peurs ! »
         -« Justement, je la raccompagnais à sa chambre. »
         -« Merci Hatori. Je m’occupe d’elle maintenant. »
         -« Bien. Mais apprend-lui à rester tranquille, je ne veux plus qu’elle s’approche d’ici. »
Sans lui répondre, Jeff se contente de me tenir fermement dans ses bras tout en fixant l’autre garçon d’un regard froid.
         -« C’est un homme, tu sais ? Pas un garçon. Il a le double de mon âge ! »
         -« Vraiment ? Mais… eh, mais comment sais-tu… »
         -« Tu es dans un tel état de faiblesse que j’arrive à lire en toi sans difficulté. »
         -« Je vois. C’est vrai que j’étais paralysée… mais je n’arrive pas à savoir pourquoi. »
         -« Je n’ai pas d’explication à te donner, mais tout ce que je sais c’est qu’il vaut mieux que tu reste loin d’Hatori et de son père. »
         -« Son père ? Ah mais oui… Otosan ça veut dire père ! C’est dingue, j’ai l’impression d’avoir eu l’esprit complètement endormi ! »
         -« Ce qui est sûr, c’est que le vieux Kuréno est en quelque sorte maudit. Hatori et lui ne font pas vraiment partie des nôtres. Malgré tout, ils occupent une position élevée au sein de notre famille, ce qui fait qu’on doit les respecter sans jamais poser de questions. »
         -« Mais je croyais que vous pouviez lire dans les esprits ? »
         -« Pas dans les leurs. Et le Professeur est en mesure de bloquer certaines parties de ses connaissances, ce qui fait qu’aucun de nous ne peut en savoir plus sur le mystère qui les lie tous les trois. »
         -« Un mystère, tu dis ? »
         -« Ouais, un vieux secret de famille en somme. Allez viens, il faut dormir. »
         -« Justement, si je me suis levée c’était pour vous raconter un mauvais rêve que j’ai fait. J’avais peur qu’il soit prémonitoire. »
Tourné vers moi, le regard tendre et attentif, mon protecteur m’offre soudain un sourire un peu triste.
         -« Ton esprit a vite repris des forces, on dirait. Je ne peux déjà plus lire en toi. Il va falloir que tu nous raconte tout. »
         -« Ok, mais toi ? Comment ça se fait que tu n’étais pas en bas quand je te cherchais ? Et pourquoi il n’y avait personne d’autres que ces deux bizarres dans les parages ? »
         -« Nous étions partis en chasse, pour être sûrs qu’aucun ennemi ne rôdait sur notre territoire. Je suis désolé, j’étais persuadé que tu allais dormir au moins une heure ou deux, et que j’aurais le temps de rentrer avant que tu n’ouvre les yeux. »
         -« Mouais, c’est bon, c’est pas grave. Mais la prochaine fois je préfère que tu me dises clairement que tu vas chasser un moment au lieu de me promettre de m’attendre en bas sagement. »
Ses paumes, toujours aussi douces et chaudes, se calent tendrement autour de mon visage avant de me susurrer…
         -« Je te le promets. »
Mes yeux se ferment tandis que mes mains se posent sur les siennes, savourant l’intimité de cet instant.
         -« Jean-François, il est temps de renter, mon garçon. »
Le Professeur Kazuma a brisé la magie de l’instant, mais heureusement rien ne pourrait rompre le lien qui me connecte à mon protecteur. Nous retournons main dans la main vers la maison du vieil homme, et je leur raconte enfin tout ce que j’ai vu en rêve, les nuages épais, les milliers d’oiseaux qui descendent sur les toits de la ville, et les métamorphes qui marchent dans la rue juste devant la demeure Mimasu… avant de me regarder à travers le trou de la serrure.
         -« Bien, merci d’avoir partagé tes visions avec nous, mon enfant. Nous allons continuer nos rondes autour de la demeure, et sur tout notre territoire. Si l’un de ces animaux s’approche, nous saurons le repousser. »
         -« S’il est tout seul, d’accord. Mais s’ils arrivent vraiment par milliers ? Vous vous sentez capables de les battre ? Pensez-vous être assez nombreux pour ça ? »
         -« Malheureusement, non. D’autant plus que s’ils se montrent sous leur forme originelle, ce sera certainement en pleine nuit… le combat ne sera pas facile ! C’est pour cela que nous comptons beaucoup sur toi, ainsi que sur tes nouveaux pouvoirs. De plus, nous avons des amis sur la Montagne Sacrée. Ils nous ont aidés à revenir ici quand tu as eu besoin de soins, alors j’imagine qu’ils seront toujours là pour t’aider. »
         -« Je l’espère, Professeur. Je l’espère… »
         -« Bien. Kaïla, je crois qu’il est temps pour toi de dormir un peu, maintenant. Viens, je te ramène à ta chambre. »
         -« Oui, Jeff. Tu as raison. Merci de m’avoir écoutée Professeur, et bonne nuit. »
         -« Oyasumi-nasai, Kaïla-sama. »
Je remonte les escaliers qui mènent au premier étage en suivant Jeff dans la lueur légère de la nuit. La porte coulissante s’ouvre alors sur une pièce dont je n’avais pas encore remarqué l’ampleur… ni le vide. Il semble qu’elle couvre toute la surface de la maison, mais elle ne contient pour seuls meubles que le lit deux places dans le coin tout à droite, calé sous une des fenêtres qui couvrent tout le mur du fond, ainsi que mon précieux bokken installé sur un support mural tel un sabre de samouraï.
         -« Kaïla ? »
         -« Hum ? »
         -« Tu avais l’air perdue dans tes pensées. Tout va bien ? »
         -« Oui. Je me disais simplement qu’il n’y avait pas beaucoup de meubles ici. S’il s’agit de la chambre d’amis du Professeur, j’imagine qu’il n’a pas souvent de visiteurs… »
         -« Cette maison n’est pas la sienne, tu sais ? Il ne l’utilisait pour nous recevoir que parce qu’elle était inoccupée et qu’il en prenait soin, mais c’est la tienne à présent. »
         -« La mienne ? »
         -« Oui. Nous avons ces appartements prévus ici comme nous avons la chambre dans le Sanctuaire… pour le jour où Kaïla et Amarok auraient besoin d’être accueillis. »
         -« Vraiment ? »
Je fais le tour de l’espace vide, ressentant soudain une profonde solitude monter en moi. Seule dans une maison… même si Jeff et les autres Mimasu ne sont pas loin… j’ai l’impression d’être abandonnée, livrée à mon sort, et déjà cédée aux bras d’un homme qui n’apparaîtra peut-être jamais. La pièce fait une sorte de « L », et je trouve un charmant bureau de l’autre côté de la cage d’escalier, placé sous une fenêtre qui donne sur le jardin zen et le bassin aux grenouilles. Une commode ouvragée mais apparemment vide me fait office de rangement sur la paroi du fond, près d’une porte…
         -« C’est une salle de bains… »
         -« Ah ? »
         -« Tu n’as pas l’air très emballée par cet endroit, mais nous pourrons l’aménager comme il te plaira. Nous y mettrons tous ce que tu avais dans ton ancienne chambre, si tu veux. »
         -« Tu veux dire, celle chez mes parents ? La chambre d’Amy ? »
         -« Oui. »
         -« C’est gentil mais je pense que ça ira. Je n’ai pas envie de retourner en arrière. Et puis, si j’avais simplement de la musique ici, je pourrais profiter de cette place pour danser autant que je veux… »
         -« Bien sûr. Nous t’installerons une chaîne hi-fi dès demain. »
         -« Merci. Alors, à part quelques vêtements, je n’aurai besoin de rien d’autre. »
         -« Tu auras tout ce qu’il te faut dans les tiroirs à ton réveil. Saku se charge de tout. »
         -« Ok, alors… j’imagine que je n’ai plus qu’à me recoucher ? »
         -« Je peux rester le temps que tu t’endormes, si tu veux ? »
         -« Avec plaisir. »
Ce n’est que maintenant que je baisse le regard sur les vêtements que je porte depuis mon réveil dans cette chambre. Mes préoccupations étaient telles que je n’avais même pas remarqué que me tenue de combat avait été remplacée par un charmant kimono léger. Je perçois également la fraîcheur de la nuit qui s’immisce par mes pieds nus et glacés, pour remonter le long de ma colonne vertébrale. La couette que Jeff ouvre en grand sur mon lit me tend littéralement les bras, et je me glisse dessous en savourant sa chaleur et son poids. Mon prince s’assoit près de moi, enfonçant son dos dans le tas d’oreillers, et j’en profite pour caler ma tête dans le creux de son épaule en entourant amoureusement son torse chaud et palpitant de mon bras fatigué. Je sens les vibrations du sang qui coule dans ses veines, pulser contre toutes les pores de ma peau, en parfaite harmonie avec mon propre rythme cardiaque. Tout mon être s’imprègne de lui, tandis qu’il dépose de doux baisers dans mes cheveux, me tenant fermement dans ses bras. Pas besoin d’attrape-rêves pour me protéger si je peux m’endormir contre l’homme que j’aime chaque soir.
*
La nature est magnifique autour de moi, et l’eau fraîche coule délicieusement dans ma gorge. La chaleur du soleil est filtrée par les feuillages denses, et je dispose de bien plus de nourriture que je ne pourrai jamais en manger, je ne manque de rien. Pourtant, un sentiment me chagrine et altère peu à peu mon bonheur. Quelque chose me manque, ou quelqu’un… je me sens seule. En marchant dans la forêt, je me baisse pour cueillir une fleur magnifique à quatre pétales, et la dépose dans le creux de ma paume. Mes deux mains se replient sur elle en coupelle comme pour lui offrir un cocon bien chaud et protecteur, et j’emplis mes pensées de l’être fabuleux que je voudrais voir apparaître sous mes yeux. La chaleur augmente peu à peu au cœur de ma peau, jusqu’à ce que je sente quelque chose en chatouiller la surface. Mes doigts se relèvent et je souris comme une enfant en regardant ce petit être aux couleurs vives refléter la lumière du soleil tout en marchant vers le bout de mes doigts. Les pétales de fleurs sont devenus des ailes, qui s’ébattent joyeusement avant de s’élancer dans le vide, pour s’envoler de plus en plus haut vers la cime des arbres. J’ai donné vie à mon premier petit compagnon… j’ai envie de l’appeler Papillon.
Drôle de rêve… j’imagine que ces images me viennent des souvenirs de Kaïla quand elle a créé la vie sur Terre. C’est à la fois étrange et fascinant de voir tout ça comme si je le vivais vraiment. Je me réveille en douceur sans pour autant ouvrir les yeux, serrant ma couette contre moi avec un sourire aux lèvres, avant d’étendre mes bras sur toute la largeur de mon lit. Je comprends d’où a pu me venir cette impression de solitude en constatant que Jeff n’est pas resté auprès de moi et m’a laissé dormir sans lui. Le jour semble déjà levé et je n’ai pas envie de traîner davantage, d’autant plus que nous devons mettre au point une stratégie pour nous préparer à une éventuelle invasion de nos ennemis. Le parquet est doux sous mes plantes de pieds qui se sont à présent bien réchauffées, et je dénoue mon kimono pour me diriger vers la salle de bains. J’ouvre la porte sur une pièce lumineuse à la décoration chic et zen, richement aménagée en comparaison de la chambre. Double lavabo, baignoire largement assez spacieuse pour deux et douche à l’italienne, le tout soigneusement ouvragé et encadré de petits carreaux beiges et marrons qui brillent dans la lueur d’un rayon de lumière filtrant au travers d’une petite fenêtre ronde. De jeunes bambous et des orchidées colorées rendent le tableau vivant, et les serviettes de toilettes épaisses et moelleuses me donnent envie de me lover dans leur blancheur immaculée. La douche est chaude et délicieuse sur ma peau, et je n’ai que l’embarras du choix pour ce qui est du parfum de mon savon. Puis je m’enveloppe dans un peignoir de bain parfaitement à ma taille, et vais essuyer le miroir embué au-dessus d’un lavabo, découvrant à nouveau ce visage magnifique et ces longs cheveux noirs que j’ai si souvent contemplés en photo.
         -« Merci de m’avoir transmis tes gènes, grand-mère Bright ! »
A peine peignés, mes cheveux sont déjà secs, et je file dans ma chambre pour y trouver des vêtements. Les tiroirs de la commode qui étaient vides hier soir sont à présent bien remplis de tissus en tous genres.
         -« Et bien, Sakuya n’a pas perdu de temps. »
Je choisis un jean souple et un chemisier du même vert que mes yeux, mais suis surprise au moment de prendre des sous-vêtements adaptés à mon nouveau corps.
         -« Oh, Saku, tu exagères ! »
Je vais devoir m’y habituer. Terminé mes petites culottes sages en coton, maintenant que je suis une « grande » je vais apparemment devoir porter de la dentelle… enfin, je pense que pour le combat un soutien-gorge de sport aurait quand même été plus adapté. La soie du chemisier glisse sur ma peau avec encore plus de douceur et de fluidité que ma tenue de combat en satin brodé, et je trouve quand même des chaussettes de coton et une paire de baskets dans le tiroir du bas, visiblement réservé à mes nombreuses nouvelles chaussures. Quand je descends au rez-de-chaussée, je ne peux réprouver une envie de sortir de là en courant. Cette maison vide et parfaitement silencieuse me donne des envies de pleurer. Je me souviens de ces matins où je me régalais de retrouver mes chiens dans le jardin, et au point où j’en suis, même les cris injustes de ma mère commencent à me manquer. Même si mon estomac crie famine, je préfère donc ne pas m’attarder dans cette cuisine sans âme, dont la seule fenêtre, trop haute, ne me donne même pas de vue sur l’extérieur. Le verger du Professeur doit encore regorger de fruits bien juteux, et ça me fera le plus grand bien d’aller respirer l’air frais du matin.
         -« Oulà ! J’aurais peut-être dû penser à prendre une petite laine… on sent que l’automne n’est pas loin, ce matin. »
Cette fraîcheur sur mes bras me rappelle mon passage sur la Montagne Sacrée, et je souris avec tendresse en repensant aux sœurs qui avaient alors si bien pris soin de moi. Je ne me sentais d’ailleurs jamais seule lorsque j’étais avec elles, et ce même lorsque la présence de mes Gardiens me manquait. Peut-être que je devrais essayer de me remettre à méditer…
         -« Hmm, quel parfum ! »
En arrivant sous les arbres fruitiers, les yeux baignés d’une douce lumière qui filtre au travers d’une fine couverture nuageuse, je ne peux m’empêcher de respirer le doux parfum sucré de très près. Attirée comme un insecte par la promesse d’un bon repas, je sens revenir en moi la pleine conscience de ce que représente cette nourriture saine pour chaque cellule de mon corps. Le souvenir des sœurs me préparant de délicieux repas est très présent en moi, et j’ai plaisir à ramasser un panier en osier abandonné au pied de l’arbre pour le remplir d’une belle récolte, quand une main au geste délicat passe devant mon visage pour m’aider à attraper un fruit un peu trop haut pour moi.
         -« Déjà au travail ? »
Je me retourne, joyeuse, au son de cette voix.
         -« Bonjour Jeff, merci. »
Il dépose le fruit dans la main que je lui tends tout en continuant d’en caresser la peau veloutée.
         -« Profites-en, ce sont les dernières pêches de la saison. Bientôt nous mangerons des figues, des châtaignes et différentes noix… »
         -« Mais il y aura encore des prunes, non ? Ce verger est tellement grand et varié ! J’ai l’impression de pouvoir manger comme chez les sœurs de la Montagne Sacrée. »
Cette idée me fait tant saliver que mon estomac gronde aussi fort que l’aurait fait le tonnerre.
         -« Tu n’as pas encore mangé ? »
         -« Non… c’est pour ça que je faisais mes courses ici… »
         -« Je me trompe, ou quelque chose ne va pas ? »
         -« C’est juste que… je n’ai pas envie de rester seule dans cette maison. En plus, cette cuisine est triste à mourir sans aucune vue sur l’extérieur. J’ai l’impression d’être enfermée dans une prison ! »
         -« Ok, pour la fenêtre ça peut s’arranger facilement. Et pour ce qui est de la solitude, je peux venir prendre mes repas avec toi si ça te fait plaisir. »
         -« Oh oui… merci ! »
Jeff caresse ma joue en répondant à mon sourire, et me déleste de mon panier pour me raccompagner vers ma nouvelle demeure. S’il m’aide à m’endormir tous les soirs et mange avec moi tous les jours, ça sera presque comme si on vivait ensemble.
         -« Tu n’as pas froid comme ça ? Il doit pourtant y avoir des pulls parmi ce que t’a amené Saku, non ? »
         -« Oui, mais je devais encore me croire en été quand je me suis habillée. »
Il passe son bras libre autour de mes épaules et m’oblige à marcher tout contre lui, partageant sa chaleur jusqu’à ce qu’on soit rentrés.
         -« Tu veux du riz au lait pour ton petit déjeuner ? Tu ne vas pas manger que des fruits… »
         -« Pourquoi pas ? Ces pêches sont délicieuses. »
         -« Parce qu’il te faut quelque chose qui te tienne un peu plus longtemps dans l’estomac. Si tu ne manges que ça tu auras à nouveau faim dans une heure. Souviens-toi de tes repas dans l’autre monde, tu ne te sentais pas mieux rassasiée en mangeant des œufs ou des tartines, que les simples fruits de la forêt ? »
         -« Si, tu as raison… »
         -« Bon, alors je ne te promets pas de réaliser un festin aussi impressionnant que ceux des sœurs, mais je peux quand même te faire la cuisine. Le riz au lait, ça te va ? »
         -« Vous avez du lait ici ? Ça ne fait pas très japonais. Je croyais que tu n’en buvais pas ? »
         -« Bien sûr que si ! Lait d’avoine, de riz ou de soja… tu n’as que l’embarras du choix ! »
         -« Ok, là je comprends mieux, alors au lait de riz pour moi. »
         -« Du riz au lait de riz pour la jeune demoiselle… c’est comme si c’était fait ! »
C’est drôlement agréable de regarder l’homme que j’aime faire la cuisine rien que pour moi. Nous sommes faits l’un pour l’autre, c’est sûr ! Je ne vois personne d’autre capable de prendre soin de moi comme il le fait.
         -« Je te fais un thé avec ça ? »
         -« Je préfèrerais du chocolat… »
         -« Désolé, j’ai bien peur qu’on n’en ait pas… mais on n’aura qu’à aller faire quelques courses tout à l’heure, si tu veux. Comme ça nous achèterons tout ce qui te manque. »
         -« Rien que toi et moi ? »
         -« Oui. »
La journée commence bien. Quand j’ai fini de manger et de me brosser sagement les dents, je rejoins mon cher et tendre qui range la vaisselle fraîchement lavée dans les placards de ma cuisine.
         -« J’aurais vraiment préféré qu’il y ait une grande fenêtre ici, on étouffe dans cette pièce fermée. »
         -« Ne t’inquiète pas pour ça, je t’ai dit que ça serait vite arrangé. Viens, et enfile ce blouson ou tu vas prendre froid. »
         -« Mais ? C’est un des tes blousons pour faire de la moto… on va faire les courses en scooter ? »
         -« Pas tout à fait… suis-moi. »
Il me prend tendrement la main pour me faire traverser tous les sentiers de la demeure Mimasu jusqu’à un grand garage près du portail principal. Quand il lève l’une des portes métalliques, j’ai du mal à croire qu’il me présente l’engin avec lequel nous allons rouler.
         -« Jeff, c’est… c’est à toi ça ? »
         -« Oui. Cadeau du Professeur pour fêter mes 18 ans. »
         -« Ah, c’est vrai ! Avec toutes ces histoires on a raté ton anniversaire fin août. »
         -« Et le tien aussi, puisqu’on n’a pas vu non plus la fin du mois de juillet. »
         -« Mouais… c’est vrai. Mais bon, on ne peut pas vraiment dire que j’ai l’air d’avoir 12 ans ! »
Il contourne sa moto flambant neuve pour venir remonter lentement le zip de ma veste en cuir à l’intérieur molletonné.
         -« Alors on n’a qu’à dire que tu as 18 ans, comme moi. »
Après quelques respirations silencieuses où je me sens fondre tant sous le poids de son vêtement que sous celui des idées qui semblent nous venir à l’esprit en même temps, je finis par lui répondre à demi-voix…
         -« Ça me va. »
Il cale lentement une mèche de mes cheveux noirs derrière mon oreille, et sourit à mon nouveau regard avant de m’inviter à prendre place sur le siège arrière.
         -« Tiens, voilà ton casque. »
Son sourire satisfait me laisse penser qu’il est aussi heureux que moi de pouvoir vivre ensemble une telle proximité. Nous avons toujours été sur la même longueur d’ondes, et s’il existe quelque part une âme sœur pour chacun d’entre nous, je ne peux imaginer que le lien qui les unisse soit différent de celui que nous ressentons. Il se place avec aisance à son poste de pilotage en m’ordonnant de bien m’accrocher à lui, et me demande notre destination.
         -« L’épicerie bio si tu veux bien, pour le chocolat ! »
         -« Tu es sûre ? On va devoir passer devant le lycée ! On est lundi et la rentrée a déjà eu lieu. Les cours ont commencé… »
         -« Pas de soucis, de toute façon Adam n’y sera plus. Il doit rentrer à la fac cette année. »
         -« Ok ! »
Il démarre tranquillement pendant que deux garçons nous ouvrent l’immense porte de bois. Je ne sais pas pourquoi je ne lui ai pas tout dit, peut-être pour ne pas l’inquiéter, mais je crois que j’ai envie de revoir les trois filles qui me harcelaient pour savoir si j’ai toujours autant peur d’elles. Et puis, ça me ferait vraiment plaisir si je pouvais voir Tim passer, même sans lui parler… j’ai besoin de le voir et de savoir s’il va bien. Après tout, il est le seul ami que j’aie jamais eu en dehors de Jeff ! Nous nous élançons dans les rues calmes du quartier Mimasu, propulsés par la force stable de notre nouveau véhicule, avant de slalomer avec aisance au milieu de la circulation. J’enlace mon chauffeur avec beaucoup d’enthousiasme et me penche en même temps que lui à chaque tournant, avant que nous grimpions enfin la côte qui nous mène droit vers le collège et le lycée. Il est justement l’heure de rentrer en classe, et les derniers élèves sautent des voitures sans embrasser leurs parents, ou bien décollent des bancs en groupes mollassons sans cacher le moins du monde le manque de motivation qu’ils ont à retourner en cours. Certains professeurs tentent de rattraper leur retard, cartable en cuir sous le bras, essayant de doubler leurs élèves pour ne pas se laisser devancer. Je prends le temps de regarder partout, profitant que Jeff soit arrêté à un stop, mais ne vois mon ami roux nulle part. Son tuteur doit encore le garder enfermé dans son donjon, car lui non plus n’est pas au rendez-vous. Par contre j’ai le temps d’apercevoir le Proviseur qui veille à faire entrer les retardataires, et son visage me semble avoir quelque chose de différent. Lorsqu’il tourne son regard vers moi, j’ai l’impression de voir ses yeux briller d’un rouge vif, mais je dois me concentrer sur mon équilibre car mon chauffeur vient de redémarrer. Quand je regarde à nouveau vers l’entrée, l’homme me tourne déjà le dos, et je me dis que j’ai certainement rêvé. Je resserre alors mes bras autour de Jeff tout en regardant devant moi, quand une surprise me coupe le souffle. Adam a redoublé sa terminale ? Il est en train de descendre tranquillement de la voiture de Maman, et ils se disent vaguement au revoir, d’une expression lasse trainant sur leurs visages fatigués. Mais je n’ai pas davantage le temps de les observer car nous tournons aussitôt dans la prochaine rue, dont les habitations me coupent la vue. Adam est au lycée ! Lui et Maman… ils avaient l’air si triste ! Je ne peux pas croire que ma disparition ne leur ait pas laissé de séquelles ! Il faut que j’en aie le cœur net, je dois m’assurer qu’ils vont bien ! Je sais… je peux facilement me faire passer pour une nouvelle élève et entrer dans sa classe. Je suis sûre que Jeff peut réussir à manipuler les esprits des profs et du directeur du lycée pour m’y faire entrer, comme il l’a fait en fin d’année pour m’en faire sortir. C’est décidé, demain je fais ma rentrée, mon retour… quoi qu’en pense mon Gardien !
Nous faisons quelques courses rapidement, et décidons de nous acheter de quoi pique niquer pour aller manger au bord de la rivière, mais en passant devant le musée, mon chauffeur gare sa moto.
         -« Nous avons plusieurs heures devant nous avant de déjeuner. Ça te dit de visiter à nouveau cette expo ? Je sais qu’elle ne t’a pas enchantée la première fois, mais peut-être que maintenant que tu connais un peu mieux son histoire tu auras envie d’en savoir plus, non ? Personnellement, je suis curieux de voir ça avant que tous ces objets ne soient envoyés ailleurs. »
         -« Pourquoi envoyés ailleurs ? Je croyais que ces vestiges appartenaient à notre ville puisque c’est ici qu’ils ont été découverts ? »
         -« C’est vrai, mais la mairie a accepté de prêter sa précieuse collection à de nombreux musées de par le monde, et tous ces objets vont bientôt voyager. L’expo doit fermer la semaine prochaine. Tu n’as vraiment pas bien écouté le guide ce jour-là, on dirait ? »
Jeff se moque gentiment de moi, mais je le suis avec plaisir lorsqu’il me tend la main. Cependant, dès que nous passons la porte je me sens prise de vertiges… j’ai l’impression que l’âme de Kaïla cherche à sortir de moi ou à me pousser en avant pour que je me rapproche rapidement de la salle principale.
         -« Bonjour, et bienvenue à l’exposition de nos œuvres maitresses, messieurs dames. Tenez, voici un fascicule retraçant l’histoire de ces objets depuis leur découverte il y a 50 ans. Je reste à votre entière disposition si vous avez des questions sur le sujet. »
Mon guide accepte poliment le papier que la jeune femme tend à tous les visiteurs qui passent devant elle, tandis que je m’accroche à son bras. Nous entrons alors dans la salle à la suite de quelques touristes, quand je commence à me sentir fiévreuse. Mon attention semble attirée de tous les côtés comme si l’âme en moi reconnaissait ce qui l’entoure… ou peut-être que…
         -« Vous cherchez quelque chose ? »
         -« Je vous demande pardon, monsieur ? »
         -« Votre amie semble chercher quelque chose de précis jeune homme. Ne le prenez pas mal, mais elle n’a pas l’air de se sentir bien. »
J’ai du mal à entendre la discussion qui démarre à côté de moi, tant mes oreilles bourdonnent… quelque chose… il y a quelque chose ici… qui m’attire…
         -« Je suis archéologue, et j’ai travaillé personnellement au déchiffrement des textes et des symboles que nous avons trouvés gravés sur des tablettes de terre au milieu de toutes ces merveilles. Connaissez-vous la légende qui est associée à cette collection ? »
Je n’écoute plus que d’une oreille lointaine ce qui se dit dans mon dos, et glisse lentement mes mains le long du bras sécurisant de Jeff avant de faire un pas tremblant, puis un autre… Il est là… Il est là…
         -« Kaïla ! Attends ! »
Les doigts tendres de mon amour se serrent autour de mes poignets, et je reprends doucement le contrôle de moi-même.
         -« Je préfère que tu ne touches pas les vitres. Il vaut mieux qu’on ne se fasse pas trop remarquer, tu comprends ? D’autant plus qu’on ne sait jamais, il se pourrait que d’autres de ces objets réagissent en ta présence. »
         -« Tout va bien, mademoiselle ? »
         -« Oui, excusez-moi. J’étais curieuse d’en savoir plus sur ces… objets. »
         -« Ils sont magnifiques, n’est-ce pas ? Et aussi tellement mystérieux. Prenez cette flûte juste devant vous, par exemple. D’après nos études, cet instrument aurait été fabriqué à partir d’un os de loup. Il s’agirait d’un os fémoral pour être plus précis. Mais reconnaissez, si vous avez été un tant soit peu attentifs à vos cours de biologie animale, que la taille de l’objet est phénoménale par rapport aux os des loups tels que nous les connaissons. Tout comme les dents qui ornent le collier dans notre vitrine centrale, d’ailleurs. »
         -« En effet, c’est fascinant. Mais il s’agissait peut-être d’une espèce de loup particulière... les animaux étaient plus grands qu’aujourd’hui à une certaine époque. »
         -« A l’époque préhistorique, j’en conviens mon cher. Mais la présence d’écritures nous prouve d’ores et déjà que nous en sommes à la Protohistoire, une époque bien plus proche de nous que des animaux préhistoriques, puisqu’elle débute dans les environs de -4000 avant J-C. »
         -« Alors ces objets, dateraient d’à peine 6000 ans ? »
-« C’est justement là que ça devient intéressant, voyez-vous ? Car les datations au carbone 14 ne corroborent pas cette théorie. Il semblerait que les os et les dents que nous avons là datent de près de 12000 ans, soit de l’époque du Mésolithique, vers -10000 avant J-C. »
         -« Excusez-moi monsieur, mais je ne vous suis plus. En quoi tout cela est-il si extraordinaire ? »
         -« Mais tout simplement parce que les premières écritures ne datent que de -4000 avant J-C comme je vous l’ai dit ! Même les premiers hiéroglyphes découverts en Mésopotamie n’ont pas plus de 8000 ans, ils ne remontent pas plus loin que -6000 avant J-C. De plus, avez-vous noté comme les signes présents sur ces tablettes ressemblent forts aux premiers idéogrammes chinois ? »
         -« Pas vraiment, non. »
         -« Pourtant il s’agit bien de cela. Mais les premiers signes de ce genre à avoir été découverts ne datent que du XIIème siècle avant J-C, et ils étaient en Chine ! Que viennent-ils faire sur des tablettes d’argile retrouvées au milieu de vestiges Amérindiens, je vous le demande ! »
         -« Hum, en effet, tout cette histoire est étrange… »
         -« Fascinant, mon garçon ! Ce qui est étrange est fascinant ! Quand aux objets de la vie quotidienne retrouvés au même endroit, ils ne datent, eux, que d’un demi millénaire. Avouez que ce mélange anachronique est pour le moins étonnant ? De plus, l’endroit parait avoir été pillé car beaucoup de ces vases et instruments ont gardé des traces infimes d’or dont ils été incrustés. Cependant, pourquoi prendre l’or et laisser les pierres précieuses ? C’est justement le décodage de tous ces éléments qui fait le succès de cette exposition et son intérêt auprès des plus grands musées du monde ! »
         -« Je comprends. Et donc, vous avez semble-t-il réussi à déchiffrer ces textes sur les tablettes ? C’est de là que provient la légende dont vous parlez sur ce papier ? »
         -« Tout à fait, jeune homme. Je vous souhaite de vivre une histoire aussi romantique que celle qui est écrite ici, votre amie et vous… »
Je me mets à rougir et à espérer, au moment où Jeff glisse ses doigts dans les miens en me souriant timidement, pendant que le vieil homme semble rêveur, le regard perdu dans les vitrines, par-dessus ses petites lunettes.
         -« Qui ne rêverait pas de connaître un amour à la fois maudit et éternel ? »
Maudit et éternel ? C’est beaucoup moins séduisant qu’il n’y parait quand on est dedans.
         -« Personnellement je préfèrerais avoir une vie plus banale. »
         -« Plait-il ? »
         -« Non rien, mon amie se parlait à elle-même. Excusez-nous monsieur mais nous devons y aller. Je vous remercie pour vos explications. On y va Kaïla ? »
Jeff a répondu à ma place, et je le laisse m’amener dehors.
         -« Au revoir jeunes gens, et faites attention à vous… »
Les petits yeux gris et plissés nous regardent partir par-dessus les demi-lunes de verre, et j’inspire profondément au moment où l’air frais caresse à nouveau mon visage.
         -« Ça va mieux ? »
         -« Oui, merci. Ne t’inquiète pas, je crois juste que l’âme de la déesse a reconnu des objets lui appartenant et qu’elle a pris le dessus sur moi pendant quelques secondes. »
         -« Tu allais toucher cette vitrine si je ne t’avais pas arrêtée. Est-ce qu’il y avait un objet particulièrement important à l’intérieur ? »
         -« Je ne sais pas, elle disait seulement il est là, il est là… si ces objets ont réellement été fabriqués à partir d’os de loups, il s’agit peut-être de ceux des premiers Gardiens ? »
         -« Ou bien des restes d’Amarok… »
         -« Tu crois ? »
         -« Ce n’est pas impossible. D’ailleurs, ça expliquerait davantage pourquoi l’âme de la déesse tenait tant à s’en approcher. S’il s’agit d’un reste matériel du Dieu qu’elle a aimé… »
         -« C’est vrai. »
         -« C’est pour ça que je ne voulais pas que tu y touche. Excuse-moi d’avoir été brutal, mais imagine la réaction de l’archéologue si la vitrine s’était encore ouverte à ton contact, et encore pire si l’un des éléments exposés avait eu une réaction magique en ta présence ! »
         -« Oui, mais ça m’intrigue quand même. Je n’aime pas l’idée que ces objets précieux partent en voyage. Imagine que nous en ayons besoin ? »
         -« N’y pense plus, si ça avait été le cas on nous en aurait certainement déjà informés. Allez, monte ! On y va ! »
Pendant que nous nous dirigeons vers la périphérie de la ville, nous nous arrêtons à un feu juste devant l’entrée de l’immeuble où vivent Tim et Laura. Je n’ai pas encore parlé à Jeff de mon désir d’aller au lycée avec Adam, et très vite les soucis de mon ancienne vie prennent le pas sur les désirs profonds dont semblait vouloir me faire part l’âme de la déesse. Je me souviens de ce soir où j’avais entraîné mon ami rouquin dans ma fuite, longeant ces mêmes rues jusqu’au bord de la rivière en furie. Aujourd’hui le niveau d’eau a cruellement diminué, mais les abords de la rive sont toujours aussi sales, et encombrés de déchets. Je reconnais en amont la forêt où j’ai été attaquée pour la première fois par des métamorphes sous leur forme réelle. Le souvenir de mon impuissance d’alors me fait serrer les dents de colère, mais au moment où Jeff tourne à droite vers l’aval, je me sens reconnaissante de sa présence et des risques qu’il a pris pour me sauver ce jour-là. Mes bras l’enlacent tendrement, et je découvre grâce à lui une partie de la ville que je ne connaissais pas. Je me demande jusqu’où Jeff m’emmène comme ça ? Mais la réponse ne se fait pas attendre lorsqu’il gare sa moto sur le petit parking d’un bar. J’ai l’impression que nous entrons par les coulisses, car l’entrée principale semble être de l’autre côté du bâtiment, sur une route beaucoup plus passante, mais j’aime ça. Les endroits un peu déserts et discrets où l’on ne croise personne… ça me rappelle mon petit chemin de promenade dans les bois.
         -« Je ne connaissais pas cet endroit… »
         -« Je m’en doute. Il y a beaucoup de choses que tu ne connais pas encore, mais je suis là pour te les appendre. »
Je rougis à la vue de son sourire en coin et de son regard rempli de malice, me demandant s’il pense à la même chose que moi. Jusqu’où est-il prêt à aller malgré tous les interdits dont il m’a parlé ? Est-ce le fait d’avoir cru me perdre sur le champ de bataille qui lui fait retourner sa veste et envisager de se montrer plus intime avec moi, malgré la possibilité de la venue du fameux Amarok ? Serait-il prêt à désobéir à sa famille et à son Dieu pour se mettre en couple avec moi ?
Il récupère son sac à dos chargé de victuailles en soulevant mon siège, ainsi qu’une couverture qui semble avoir été déposée exprès au fond du coffre, puis me prend doucement la main pour m’emmener vers les escaliers. La rivière semble avoir souffert d’un manque de précipitations pendant l’été tant le niveau est bas et le bruit moins assourdissant que d’habitude. Mais à en juger par le ciel de plus en plus voilé, il ne tardera peut-être pas à pleuvoir. Cependant, l’air est devenu lourd depuis ce matin, et ce malgré la présence des nuages qui cachent le soleil, et j’en profite pour ôter le blouson de Jeff en affichant fièrement mon nouveau corps sous ses yeux. Moulées dans mon petit chemisier, mes formes féminines ne semblent pas laisser mon chevalier indifférent.
         -« Viens, marchons un peu vers la forêt. »
         -« Je n’aime pas beaucoup cet endroit, tu sais ? »
         -« Ne t’inquiète pas, on ne risque pas d’être attaqués ici. »
         -« Parce qu’on est sur votre territoire tant qu’on ne passe pas la rivière ? »
         -« C’est notre territoire, oui… mais je ne crois pas qu’il soit encore question de ça aujourd’hui. Si les métamorphes reviennent, ça m’étonnerait qu’ils respectent les anciennes lois. Par contre nous n’avons senti leur présence nulle part. »
         -« Je n’ai pas peur de me battre, Jeff. C’est juste que ça me rappelle un mauvais souvenir… mais n’en parlons plus. »
         -« Parlons-en au contraire, si tu veux bien ? J’ai besoin de savoir une chose importante. »
         -« Oui, quoi ? »
         -« Quand tu es partie ce jour-là, tu avais envie de fuir, c’est ça ? Tu fuyais les disputes avec ta mère, tu refusais l’affrontement ? »
         -« Je… je voulais surtout être libre, respirer… enfin je crois. »
         -« Et aujourd’hui, est-ce que tu rêves encore d’être libre, indépendante… seule ? »
         -« Non. Non… d’ailleurs je n’ai jamais vraiment voulu être seule. Je voulais surtout qu’on fasse attention à moi… que ma mère fasse attention à moi. Quand je me retrouve seule dans cette grande maison vide comme ce matin, j’ai à nouveau envie de sortir en courant. Peut-être que je fuyais ma solitude dans l’espoir qu’on me rattrape, tout simplement. »
         -« Alors tu n’as plus besoin de courir. »
Ses pas s’arrêtent lentement, et mon prince se tourne vers moi avec un visage sérieux, ses yeux noisette profondément plantés dans les miens. De ma main, ses doigts glissent sur mon bras et remontent jusqu’à mon épaule, tandis que son autre paume, brûlante, se cale confortablement sur ma joue.
         -« Je… je ne veux plus partir. Je veux rester avec vous… avec toi. »
Son front se pose contre le mien tandis qu’il contrôle péniblement sa respiration.
         -« Bien. C’est ce que je voulais entendre… si on déjeunait maintenant ? Ça fait déjà un moment qu’on marche, non ? »
Je le laisse éloigner son corps du mien à regrets, et le regarde préparer notre pique-nique que nous prenons le temps de savourer. Pourquoi ai-je l’impression qu’il s’agit là de notre dernier instant de répit ?
Quand nous rentrons à la demeure Mimasu, nous passons l’après-midi à nous entraîner, profitant d’un dojo libre pour pratiquer sans être dérangés. Cependant, je ne peux m’empêcher de remarquer la présence de quelqu’un qui nous observe, et rapidement mes gestes s’en ressentent.
         -« Ne prête pas attention à lui, je demanderai au Professeur de lui parler pour qu’il cesse de nous observer. »
         -« Mais qui est-ce ? »
         -« Peu importe, concentre-toi ! Tu as beau t’être bien battue la dernière fois, tu as quand même failli y rester, alors j’aimerais que tu te concentre un peu pour améliorer tes réflexes de défense ! »
Pourquoi est-ce que Jeff s’énerve tout à coup ? Refusant de me fâcher avec lui, je détourne mon attention de la silhouette qui continue de passer devant les panneaux recouverts de papier de riz, et dirige toute mon énergie vers mon entraîneur. Je suis heureuse d’avoir passé la journée entière avec lui, et me sens comblée quand il me rejoint chez moi après une douche bien méritée et me propose de nous préparer un dîner de sushis. La soirée est agréable à écouter les bruits de la nuit en discutant assis, le long de la terrasse.
         -« Il se fait tard, tu devrais aller te coucher maintenant. »
         -« Encore une minute, tu veux ? Je n’ai aucune envie de me retrouver à nouveau seule dans cette maison sans vie. »
         -« Il va pourtant falloir que tu t’y habitue. »
         -« Je sais, mais… il n’y a pas si longtemps, toi et moi on discutait comme ça sur la balancelle devant chez mes parents, tu t’en souviens ? Adam était là, avec parfois un autre copain… et puis mon père rangeait la cuisine ou regardait la télé. Même les cris de ma mère, qui m’ordonnait de te laisser pour aller me coucher, me manquent. Mais ceux qui me manquent le plus je crois, ce sont mes chiens. Depuis l’âge de 4 ans, j’ai toujours compté sur leur présence pour me rassurer et me réconforter. Leur chaleur, leur patience, et leur odeur me manquent tellement… c’est quand même dur d’avoir dû grandir si vite et disparaître de chez moi comme ça, tu sais ? »
         -« Oh, Mimi. Non, pardon… Kaïla ! Sèche tes larmes s’il-te-plait. Je sais que ce n’est pas facile pour toi et que tu es trop jeune pour accomplir la tâche qu’on te demande, mais tu t’en sors à merveille, tu peux me croire. Je suis désolé de t’avoir crié après tout à l’heure, ce n’était pas de ta faute. »
Quand il se rapproche de moi et passe son bras autour de mes épaules en caressant mes cheveux, je ne peux m’empêcher de coller mon visage dans son cou afin d’y déposer mes larmes.
         -« J’étais énervé à cause d’Hatori, je n’aime vraiment pas le voir tourner autour de toi. Depuis ce jour où il t’a vue pour la première fois dans cette cuisine, je trouve qu’il porte sur toi un regard étrange. Je n’aime pas ça ! »
         -« Alors c’était lui qui nous espionnait ? »
-«  Oui, mais oublions Hatori pour ce soir, tu veux bien ? Ecoute-moi, je ne peux pas faire grand-chose en dehors de te protéger et de t’entraîner, mais si ça peut te consoler, je veux bien me transformer et remplacer Lupo pour t’aider à t’endormir ce soir. Est-ce que ça te ferait plaisir ? »
         -« Oui. »
         -« Bien. Alors, va te mettre en pyjama et au lit. Je range tout ça et je te rejoins dans une minute. »
         -« Merci Jeff. »
         -« De rien. Sèche tes larmes, et ne pense plus à rien pendant quelques heures. Tu as vraiment besoin de sommeil. »
         -« Oui, chef ! »
Un étrange sentiment se diffuse à l’intérieur de moi, tandis que je remonte vers ma chambre pour attendre la venue de mon loup préféré. Je me souviens de mon ami rouquin et des nombreuses fois où il s’est montré autoritaire avec moi, et sa présence me manque tout à coup. D’ailleurs, cela me fait penser que je n’ai pas encore dit à Jeff que je comptais reprendre les cours dès demain. J’ai tellement hâte de revoir Adam et Tim, mais aussi Lili et Mlle Bellange… J’essaierai de faire un tour au collège de temps en temps pour les croiser, d’autant plus que j’ai besoin de revoir les yeux du Proviseur pour me rassurer sur ma vision de ce matin. J’enfile un kimono délicat sur ma peau nue qui le reçoit comme une caresse, et me glisse avec délice sous la couette épaisse. Les nuits commencent à être fraîches en cette fin d’été, et j’apprécie le confort de cette maison, en comparaison à la rudesse de notre épopée dans le monde des Dieux. Quand j’entends les premières marches de l’escalier craquer sous le poids de mon visiteur, et que le son de sa respiration arrive jusqu’à moi, je me souviens alors de ce rêve que j’avais fait lors de ma nuit passée au Sanctuaire. La tête puissante de mon Gardien fait glisser la porte que j’avais laissée entrouverte, et ses yeux piqués de taches d’or brillent dans l’obscurité ambiante de ma chambre. Quand je me pousse au fond de mon lit, collant mon dos au mur pour lui laisser une place, il comprend l’invitation et s’avance vers moi. La lenteur de ses pas fait monter la pression dans mon cœur, qui se met à battre la chamade quand Jeff s’allonge enfin sur mes draps, faisant grincer les armatures de bois sous son poids. Tout en restant sous mes couvertures, je m’approche de lui pour glisser l’un de mes bras dans la fourrure chaude de son cou, et profite de sa condition animale pour me confier à lui sans qu’il puisse me répondre, ni contrecarrer mes plans.
         -« Merci Jeff, j’ai vraiment l’impression de me coucher contre Lupo à présent. Tu sais, il y a quelque chose que je ne t’ai pas encore dite ce soir… j’ai vu Adam et Maman devant le lycée quand on est passé devant ce matin. »
L’œil brillant se rouvre et me regarde avec attention, si bien que je vois mon visage s’y refléter.
         -« Tu ne vas certainement pas aimer ça, et ta famille non plus, mais j’ai besoin de me rapprocher de lui pour savoir s’il va bien. Ils avaient l’air tellement fatigués et même déprimés Maman et lui… et puis il y a d’autres choses que je dois régler là-bas par rapport à ma vie passée. »
Mon loup ne dit toujours rien et se contente de m’écouter attentivement.
         -« Tu sais qu’il y avait des filles qui me harcelaient cette année ? Je crois que j’ai besoin de vérifier que je n’ai plus peur d’elles… que les peurs d’Amy ne sont plus en moi, tu comprends ? Et puis je m’inquiète pour mon ami Tim, et j’aimerais aussi revoir mes professeurs… »
Jeff relève la tête et me fixe maintenant d’un air sévère.
         -« Ne me regarde pas comme ça s’il-te-plaît, je sais qu’il ne faut pas qu’on se souvienne de moi et que vous avez peur que je perde mes pouvoirs si ça arrivait. Je ferai attention, je ne passerai pas tout mon temps avec eux, et je ne parlerai sûrement pas d’Amy. Pour eux je serai Kaïla, une grande brune aux yeux verts… tu sais bien que ce nouveau corps ne peut pas leur rappeler mon passé. Et puis il y a autre chose qui m’inquiète, et c’est à propos des métamorphes. C’est peut-être idiot et j’ai certainement halluciné, mais quand j’ai croisé le regard du Proviseur du collège ce matin, j’aurais parié que ses yeux étaient rouges et brillants comme ceux de ces sales bêtes. »
J’espère avoir convaincu Jeff du bien fondé de la mission que je me suis choisie. Sa tête se détourne de moi et il semble réfléchir intensément à la question. J’imagine que tous les autres Gardiens sont déjà au courant de ce que je viens de lui confier, et j’aurai peut-être même droit à une réunion de crise dès le réveil… mais pour l’heure il est tard et je tombe de sommeil. En voyant ma tête se caler dans mon oreiller, mon loup repose enfin la sienne, et je me serre un peu plus contre lui pour enfoncer mon nez dans sa délicieuse et rassurante odeur canine.
*
Mes pas sont légers dans la mousse fraîche et humide, et je me régale à suivre le vol de mon ami le papillon qui virevolte d’un rayon de soleil à un autre, butinant une fleur lorsque l’envie lui prend. Comme j’aimerais que la forêt soit remplie de créatures diverses aussi magnifiques que lui, qui pourraient vivre en parfaite harmonie avec mes chères plantes. Cette envie est tellement forte à l’intérieur de moi, que je ferme les yeux et commence à rêver de la vision idyllique de ce que serait une forêt remplie de petites bêtes en tous genres… et quand je commence à sentir des chatouilles partout sur ma peau, je relève les paupières à la rencontre d’un monde féérique. Des milliers de créatures volètent gaiement dans la lumière du sous-bois, ou rampent sur les premiers arbres morts en décomposition, chacun trouvant sa place pour réguler la vie dans son ensemble. Le tableau qui m’entoure me plait de plus en plus.
Je me réveille en souriant, mais suis rapidement déçue en découvrant l’espace vide à mes côtés. Le matin n’est pas encore levé, mais il me semble entendre du bruit dans la cuisine, et la seule pensée d’une présence dans cette maison me donne envie de descendre les escaliers sans même prendre le temps de m’habiller. Il est là. Jeff est là, dans ma cuisine, et je me régale à le regarder préparer le petit déjeuner.
         -« Bonjour, Jeff. »                                                                                   
         -« Bonjour. Déjà debout ? »
         -« Oui, mais tu es plus matinal que moi, on dirait. »
         -« J’avais besoin de réfléchir à ce que tu m’as dit hier soir. Je n’étais pas très partant pour que tu te rapproche de ton frère et de tes anciens amis, mais ce que tu as vu ou cru voir dans les yeux du Proviseur mérite que l’on s’y attarde. »
         -« On ? »
         -« Oui, le Professeur voudrait… »
         -« Bonjour, mes enfants. »
Je sursaute à l’apparition de cette voix dans mon dos, et recule lorsque je me rends compte que Kazuma n’est pas venu seul. Hatori se tient droit comme un « i », juste derrière lui.
         -« Bonjour Professeur, vous m’avez fait peur. Monsieur Hatori… »
Jeff se contente d’une révérence pour l’un, et d’un regard de défiance pour l’autre, mais les deux hommes savent ce qu’ils veulent, et notre petit déjeuner devra attendre.
         -« Kaïla-san, nous devons discuter de tes intentions avant que tu ne quitte la demeure. Tu ne peux pas décider seule de la conduite à tenir mon enfant, nous devons mettre au point un plan. Allons discuter de cela dans le salon. Jean-François, mon garçon, apporte nous donc le thé que tu viens de préparer. »
Je m’engage dans le couloir à la suite du vieil homme, suivie de près par Jeff et Hatori, et nous nous installons dans la sobriété  du salon qui se trouve à l’entrée de la maison. Le thé que nous sert mon prince ne semble pas détendre l’atmosphère, et Kazuma entre directement dans le vif du sujet.
         -« Kaïla-san, nous n’allons pas nous opposer à ton désir d’entrer au lycée, cependant cela devra se faire selon nos règles. Nous comprenons combien il peut être difficile d’abandonner ses proches, et acceptons que tu leur parle un peu afin de t’assurer qu’ils vont bien et d’apaiser ton cœur. Seulement comprends bien que si nous te permettons cela c’est pour que tu aies enfin l’esprit libre de te concentrer au combat. Sache aussi que nous ne serons jamais loin et surveillerons les pensées de ta famille et de tes amis. Au moindre doute de leur part nous n’hésiterons pas à prendre les mesures nécessaires pour t’éloigner définitivement d’eux. Nous ne savons toujours pas ce qu’il se passerait s’ils venaient à se souvenir de toi, et nous ne pouvons pas nous permettre de prendre un tel risque. Ce n’est pas parce que nous ne sentons pas franchement la présence de nos ennemis, qu’ils ne sont pas là. Tu as dit toi-même avoir vu un homme aux yeux rouges, et cette possibilité est une piste à suivre. »
         -« Vraiment ? Vous ne pensez pas que j’ai rêvé ? C’est vrai que ça m’a intriguée, mais si le Proviseur était un métamorphe vous l’auriez senti, non ? »
         -« Nous ne pouvons être sûrs de rien Kaïla-san. Jusqu’à présent, ces êtres ne se changeaient qu’en animaux, mais aujourd’hui les règles de conduite ont changé. Nous avons violé les frontières et détenons une arme capable de les détruire. Qui sait s’ils n’ont pas trouvé une manière de reprendre le dessus en se changeant en humains et en dissimulant leur odeur ? »
         -« Mais si vous ne pouvez pas les sentir, comment allons-nous faire pour savoir s’ils sont présents ? Nous ne pouvons pas regarder les yeux de tout le monde pour vérifier s’ils sont rouges… et comment être sûrs que ce ne sont pas tout simplement des conjonctivites ou je ne sais quoi ? »
         -« Hélas, nous n’avons pour l’instant pas d’autre moyen de surveillance. C’est pour cela que nous devons rester très prudents, mon enfant. »
Il se tait un instant et tourne la tête vers l’entrée de la pièce, lorsque les panneaux s’ouvrent sur mes deux nouvelles amies, qui s’inclinent humblement devant nous en saluant.
         -« Onegaïshimasu ! »
         -« Dozo… je vous en prie mesdemoiselles, entrez. »
         -« Hai ! »
C’est étonnant de les voir si disciplinées, et de les entendre répondre « oui » avec autant de soumission… surtout Alisa. Je n’ai pas encore eu l’occasion de passer du temps avec elles depuis notre retour, et suis surprise au premier abord de ne pas voir l’impulsive blonde réagir aux pensées que j’ai à son égard. Mais il est vrai qu’elle ne peut plus lire dans mon esprit à présent, à moins que je ne le veuille. J’aurais d’ailleurs bien voulu essayer de lui envoyer une gentille pique, histoire de tester mes pouvoirs télépathiques, mais mon attention est distraite par les paquets que les filles ont amenés avec elles.
         -«  Kaïla-san, mon enfant, nous avons pris soin de préparer tout ce dont tu auras besoin afin de passer pour une lycéenne ordinaire. Jean-François t’accompagnera tout à l’heure et veillera à te faire inscrire comme si de rien n’était. Nous nous chargerons de notre côté de surveiller les abords de l’établissement au cas où il y aurait effectivement quelque chose de suspect. Cependant, il serait bon que tu sois capable de nous envoyer un message par la pensée en cas de besoin. »
         -« Oui. Justement, j’avais envie d’essayer. »
         -« Bien. Alors, ferme les yeux et tente pour commencer d’envoyer un message à un seul d’entre nous. »
Je me concentre sur ma cible en suivant ses instructions.
         -« Ok, alors je vais … »
         -«  Non, non ! Ne nous dis pas à qui tu veux l’envoyer, mais contente-toi de le faire. »
         -« Pfff ! De toute façon, on se doute bien de qui elle va choisir ! »
Parfait ! Je vois que ma Gardienne n’a rien perdu de son caractère enflammé. Mais tu aurais mieux fait de te taire Alisa, car c’est sur toi que j’ai choisi de me focaliser ! Allons-y !
-« Tu as l’air tellement soumise ce matin… qu’est-ce qui t’arrive ? T’es amoureuse d’Hatori ou quoi ? »
-« Eh oh ! Non mais ça va pas ? Tu vas te calmer la gamine, sinon c’est moi qui vais m’énerver ! »
Dans le mile ! Et du premier coup, s’il-vous-plait.
         -« Hu ! Hu ! Et bien mon enfant, décidemment tu apprends vite. Alisa-san, calme-toi veux-tu ? Bien. Maintenant Kaïla-san, je voudrais que tu te concentre à nouveau, mais plus profondément, et que tu tente de te connecter à notre réseau de pensées afin de nous envoyer un message à tous en même temps. »
Je referme les paupières puis inspire lentement, et expire profondément, encore une fois, et une autre… jusqu’à ne plus penser à rien d’autre qu’à ma respiration, quand tout à coup je commence à sentir la présence, la chaleur de chacun !
         -« Continues comme ça… »
De leur chaleur semble émaner une lumière violette, qui palpite légèrement au rythme de leur respiration, et peu à peu je perçois des fils de lumière les reliant les uns aux autres.
         -« Bien. Tu y es presque mon enfant, je le sens. »
La même lumière émane maintenant de mon propre corps, mais elle est très puissante et j’ai tellement peur de me laisser dépasser et déborder que je lâche tout et me raccroche au concret, posant mes mains à plat sur le tatami.
         -« Recommence Kaïla-san ! Tu y étais presque ! Ne te laisse pas impressionner par la puissance de ta propre énergie. Tu as très bien su la gérer au combat, alors il n’y aura pas de problème ici. »
J’accepte de retenter l’expérience, étape par étape, et arrive à nouveau au moment de visualiser ma propre lumière, qui grandit et palpite au rythme de ma respiration. Je me concentre sur le réseau des loups, et un fil se détache de ma pelote énergétique pour se tendre vers les autres et se relier au circuit de toutes leurs pensées. J’y suis ! Ça y est, je les touche !
         -« Merveilleux ! Maintenant, reste bien concentrée et essaie de nous transmettre quelque chose, un message, un mot, une pensée quelconque. »
Que pourrais-je bien leur dire ? La seule chose qui me vient à l’esprit en ce moment est une sensation, une chaleur douce et diffuse, une pensée d’amour et de gratitude pour la présence de toutes ces personnes à mes côtés… et un seul mot me semble approprié.
         -« Merci. »
         -« Dôitashimashite. De rien Kaïla-san. »
Je suis heureuse d’avoir réussi, mais les larmes coulent le long de mes joues en entendant les réponses qui fusent de partout. Non seulement des Gardiens présents dans la pièce, mais également de tous les autres, car ils ont choisi de me faire parvenir leur propre gratitude et leur respect vis-à-vis de mes efforts et de mes sacrifices, par ce réseau de pensée.
         -« Sèche tes larmes et souris. Nous sommes sur la même longueur d’ondes à présent. »
J’ouvre les yeux et relève mon visage vers celui de Jeff, qui essuie gentiment mes joues de ses longs doigts. Ma première journée de lycéenne commence bien, et je me sens prête à tout affronter maintenant que je fais partie de la meute.
         -« Sans vouloir te brusquer Kaïla-san, il est peut-être temps de te préparer maintenant. Tiens, nous t’avons apporté un sac et tous les livres de cours dont tu auras besoin, et n’hésite pas à nous appeler si jamais quelque chose ne va pas. »
         -« Merci Saku. Et merci à toi aussi Alisa… merci à vous tous ! »
Les visages sereins qui me font face cachent peut-être d’autres inquiétudes, mais ils s’inclinent tous humblement devant moi au moment où je quitte la pièce. L’estomac trop noué pour manger quelque chose, je me contente de monter me doucher et m’habiller en vitesse pour rejoindre Jeff et sa moto. L’air frais est encore sec malgré le ciel chargé de nuages gris, et la balade est agréable bien au chaud dans mes nouveaux vêtements. Quand nous nous garons enfin sur le trottoir, mon regard se fixe sur la petite voiture qui s’arrête à quelques mètres devant nous, en suivant un scooter. Les visages de Maman et d’Adam sont toujours aussi tristes et leurs traits semblent tirés par une lourde fatigue. On dirait qu’elle a voulu s’assurer qu’il ne lui arrivait rien.  Je les regarde se séparer et s’éloigner mollement, tandis que Jeff me retire mon casque avec un regard compatissant.
         -« Ne t’inquiète pas pour moi, ça va aller. »
         -« Je l’espère. En tout cas, je t’accompagne à l’intérieur. Il faut bien que quelqu’un te montre le chemin vers ton nouveau casier. »
Je lui souris et glisse ma main dans celle qu’il me tend, tandis que nous emboîtons le pas à mon frère qui avance en regardant ses pieds. Le bâtiment neuf ne ressemble en rien au collège, et je suis impressionnée de voir des couples se bécoter dans tous les coins, mais me console en me disant que mon prince et moi passons inaperçu dans ce genre de tableau. Adam n’échappe pas à la règle et se fait rapidement attraper par la jolie Laura, qui elle, n’a rien perdu de sa fraîcheur et de sa joie de vivre.
         -« Bien. Voilà ton casier, et le code est facile à retenir. »
         -« Ok. »
-« Ta première salle de cours est juste en face de toi, et tu as ton emploi du temps dans les affaires que t’ont préparé les filles. J’aurais aimé rester avec toi, mais… »
         -« Merci, mais je t’assure que ça va aller Jeff, tu n’as pas besoin de t’en faire autant. »
         -« Hmm. Bon, alors je vais faire un tour vite fait en salle des profs et dans le bureau du directeur pour manipuler un peu leurs pensées, histoire que ta présence leur semble naturelle. Les cours ont déjà commencé depuis quelques jours, alors il se peut que les autres élèves se montrent curieux… »
         -« T’inquiète, je gère. Allez, file ! Il n’y a que mon frère qui m’intéresse de toute façon, je n’ai pas l’intention de discuter avec tout le monde. »
         -« Ok, alors à ce soir… »
Il m’embrasse sur le front et me serre dans ses bras avant de s’éloigner et disparaitre au détour d’un couloir, et à peine je me retourne vers mon casier que j’ai déjà ce que je voulais. Une odeur familière, une voix qui m’apaise, et les yeux de mon grand frère qui me regardent avec une drôle d’étincelle.
         -«  Salut ! T’es nouvelle ? Je ne crois pas t’avoir déjà vue… »
         -« Euh, ouais… salut ! Je suis en terminale, j’ai mon premier cours dans cette salle à ce qu’il paraît… »
         -« Philo direct dès la première heure ? C’est cool, moi aussi ! Je m’appelle Adam. »
         -« Ouais, moi c’est… euh… c’est Kaïla. Enchantée ! »
La sonnerie retentit dans le couloir et je referme prestement mon casier avant de me retourner vers lui. Enfin je le revois sourire… ça fait plaisir. Il me tend la main comme il le ferait avec un de ses potes, et attend patiemment que je la lui serre.
         -« Enchanté, Kaïla ! »
Il y a quelque chose d’étrange dans ces retrouvailles, où je sais qui il est mais où lui a même oublié jusqu’à ma précédente existence dans sa vie… je tends lentement ma main vers la sienne, prête à reprendre contact, quand Laura lui saute dessus et s’empare brusquement de son bras.
         -« Viens vite, mon cœur ! On va être en retard… »
Sans même m’adresser le moindre regard, elle entraîne mon frère avec elle dans la salle de classe, et je les suis sans tarder. Tous les regards se tournent vers moi quand j’entre enfin dans la salle de classe. Les garçons me dévisagent et me sourient, tandis que la plupart des filles me jettent des regards de défi. Je devrais me sentir intimidée d’être ainsi le centre d’attention d’une classe entière de lycéens, mais j’imagine que la découverte récente de ma destinée ainsi que mes combats dans le monde des Dieux me donnent pas mal de recul et d’objectivité sur ce qui avant m’aurait impressionnée, car je m’assois à une place laissée libre au premier rang et m’installe en même temps que le prof qui vient d’arriver. Il me présente rapidement comme étant la nouvelle élève, sans donner plus de détails sur la raison de ma rentrée tardive, et le cours se déroule sans encombre. Je sens cependant pas mal de regards peser sur moi, dont celui d’Adam qui ignore totalement les efforts de sa copine pour attirer son attention sur elle. J’arrive même à suivre le cours sans trop de difficultés, découvrant les principes de la philo en même temps que les autres élèves qui en font pour la première fois. Sans compter que les nombreuses heures de discussion avec Leïla, pendant lesquelles on refaisait le monde autour de la pensée de tel ou tel écrivain, poète, psychothérapeute ou philosophe, ont largement contribué à ouvrir mon jeune esprit. Les débats menés pendant ces deux premières heures de cours sont passionnants, mais je brûle d’impatience d’en savoir plus sur l’état de mes proches, rêvant d’une vraie discussion avec mon frère, et peut-être avec un peu de chance de retrouver mon ami Tim à l’heure du déjeuner. Je respire donc enfin au moment de sortir dans le couloir de ce bâtiment entièrement refait à neuf, et aussi spacieux et lumineux que les lycées de séries américaines. Quelques mecs de la classe essaient de me draguer lourdement au passage, mais je leur échappe habilement pour chercher l’air frais de la cour de récréation. Les couloirs dans lesquels j’avance ressemblent à un vrai labyrinthe, et je pense m’être perdue dans une cage d’escaliers non fréquentée quand je tombe sur une drôle de fille à l’allure gothique. Assise dans l’encadrement d’une large fenêtre, en plein milieu du palier, elle ne semble même pas remarquer ma présence.
         -« Salut ! Excuse-moi, je me suis perdue. Tu pourrais me dire où est la cour ? »
Très lentement, elle cesse de prendre des notes et relève son visage froid vers moi. Ses sourcils presque invisibles se froncent sur sa peau blafarde au moment où elle plante son regard sur moi. Ma présence n’a pas l’air de lui plaire.
         -« Ecoute, je ne veux pas te déranger. Je cherche seulement à prendre l’air. »
Son sourcil se lève sur un regard condescendant, et du bout de son stylo elle me montre la fenêtre, sans pour autant me quitter des yeux. Il semblerait qu’elle ait trouvé un poste de vigie idéal, car on voit effectivement tout l’extérieur du lycée depuis son siège, ainsi que la grande majorité des profs et des élèves. Je la remercie et la quitte sans avoir entendu le son de sa voix, et quand je jette un dernier regard en arrière vers elle, je manque de rentrer dans quelqu’un au pied de la dernière marche.
         -« Jeff ? Qu’est-ce que tu fais encore là ? »
         -« J’avais oublié de te donner ton casse-croûte, au cas où tu finirais par avoir faim… »
         -« C’est gentil, merci. Tu peux me laisser seule maintenant. Va rejoindre le Professeur, je suis sûre qu’il a plus besoin de toi que moi. »
Il lève des yeux graves vers la fausse brune qui le fusille du regard, et me prend par les épaules pour m’emmener dehors avec lui.
         -« Tu es sûre que ça va aller ? »
         -« Bien sûr, tout s’est bien passé jusque-là. Vas-y ! On se revoit ce soir. »
         -« Ok, alors on pourrait encore dîner ensemble et tu me raconteras ta journée ? »
         -« Ça marche, à ce soir Jeff. »
Il m’embrasse sur la joue en caressant mon visage, et se fait surprendre par Adam qui rentre en cours, surpris de voir son meilleur ami ici.
         -« Salut mec ! Qu’est-ce que tu fous là ? »
         -« Ah, salut ! Je disais juste au revoir. »
         -« Vous vous connaissez tous les deux ? »
         -« Très bien, oui. »
J’ai préféré répondre à la place de mon Gardien, qui semble mal à l’aise et ne s’attarde pas.
         -« Ok, je vous laisse. J’ai des choses à faire. »
         -« A plus, mec ! »
         -« A ce soir ! »
Enfin, quand nous ne sommes plus que tous les deux, Adam me presse de questions indiscrètes.
         -« Vous vous revoyez ce soir ? Ça fait longtemps que tu le connais ? Vous sortez ensemble, ou quoi ? »
Je regarde mon frère sans lui répondre, en me demandant où il veut en venir. Lui qui ne nous a jamais parlé de ses copines, je me dis que la vie privée de Jeff ne le regarde pas. Mais il continue…
         -« Tu sais, depuis quelques temps je ressens un drôle de vide en moi. Mais quand je t’ai vue ce matin… je ne sais pas, j’ai eu une drôle d’impression… »
Laura arrive d’un bond, et s’empare de la main d’Adam avant qu’il n’ait eu le temps de toucher le bout de mes doigts. Les cours reprennent et nous devons remettre notre discussion à plus tard pour suivre le mouvement général. C’est dommage, juste au moment où il commençait à ouvrir son cœur… j’ai l’impression qu’une partie de lui m’a reconnue, qu’il sait que je suis sa petite sœur disparue. Je me demande ce que vont en penser les Mimasu, mais je remonte les escaliers, faisant comme les autres et essayant pendant deux nouvelles heures de ne pas me faire remarquer. C’était sans compter sur ma nouvelle apparence, car les gars de la classe continuent de me faire les yeux doux et je suis rapidement intégrée dans le nouveau groupe d’amis d’Adam et Laura. Je n’ai donc pas à réfléchir à l’heure du déjeuner, car ils me guident tous sur le chemin qui mène au collège et nous nous retrouvons rapidement à longer les couloirs de vieille pierre où Lili avait exposé les dessins de ma classe. Je retrouve avec un certain plaisir l’endroit où j’avais surpris Jeff agenouillé devant mon loup noir, mais suis parcourue d’un frisson à l’idée de ce que ces yeux d’or pouvaient représenter pour lui. Une main posée sur le mur froid, je me laisse doubler par les jeunes loups affamés le temps d’une pause où plus rien ne peut m’atteindre. Mes oreilles ne reçoivent plus aucun bruit, et je me laisse envahir tout doucement par les sentiments étranges que me procure ce léger courant électrique parcourant ma chair. Le chant d’un oiseau perché dans une glycine du patio me ramène à la réalité et attire mon regard vers le potager qui a été aménagé par certains élèves dans ce jardin fermé. Je me remets en marche quand j’aperçois à nouveau cette fille étrange entièrement vêtue de tissus noirs et déchirés. Elle est assise dans un coin de la petite cour végétalisée, appuyée nonchalamment au mur, et occupée à mâcher quelques herbes qu’elle a dû ramasser dans ce jardin de curé. Adam et les autres se sont retourné pour m’attendre et ne cessent de m’appeler sans même faire attention à elle… suis-je la seule à la voir ?
         -« Allez Kaïla, dépêche ! On va se faire piquer les meilleures tables si tu restes plantée là ! »
Un des garçons vient me pousser aux épaules tandis que je regarde cette drôle de sorcière lever ses yeux méfiants vers moi. Mes pieds se remettent en marche et je la perds rapidement du regard. Ne voulant pas éveiller de soupçons sur mes perceptions extra-sensorielles, je préfère ne pas poser de questions à son sujet pour l’instant. Le déjeuner se déroule calmement étant donné que peu de collégiens osent se mêler à nous. Cependant, je suis déçue de n’apercevoir aucune de mes profs préférées ou de mes anciennes ennemies, mais c’est surtout la tête rousse de ce cher Timmy qui me fait défaut. Quand nous ressortons enfin, nos ventres bien pleins, tous les membres de la bande se dépêchent de rejoindre les couloirs du lycée pour récupérer leurs affaires.
         -« Vous allez où, là ? »
         -« Ben, on rentre chez nous ! Il y a grève des profs tout l’après-midi. T’étais pas au courant ? »
         -« Ah ? Non. »
         -« Je te ramène chez toi, si tu veux. J’ai un deuxième casque. »
         -« Hey ! De quoi tu parles ? C’est MON casque ! Tu ne vas pas me laisser là pour la ramener ELLE, quand même ? »
Laura n’a pas tardé à nous refaire une belle crise de jalousie, et mon frère a droit à une scène devant tous leurs copains. Cependant, il ne se laisse pas démonter.
         -« C’est bon, tu peux rentrer avec la navette, et même à pieds. T’es vraiment pas loin ! »
         -« Et alors ? Elle habite peut-être encore plus près que moi, si ça se trouve ? »
         -« C’est vrai ça, je ne sais même pas où t’habites ? »
L’attitude d’Adam et sa façon de me regarder commencent à me mettre mal à l’aise, et je préfère ne pas provoquer la colère de Laura en me collant à lui sur son scooter. De plus, il est préférable qu’il ne sache pas que je vis chez les Mimasu si je ne veux pas qu’il se pose trop de questions à mon sujet. L’orage bat son plein entre les tourtereaux qui ne me regardent même plus, et je me lance pour calmer la tempête.
         -« Laissez tomber, je préfère rester ici en étude pour rattraper mon retard. On se voit demain ? »
Victorieuse mais encore furieuse, Laura n’attend pas une seconde de plus pour se diriger vers la sortie.
         -« Bon, tu viens Adam ? »
Celui-ci me regarde, déçu.
         -« Tu es sûre de toi ? »
         -« Certaine. C’est mieux comme ça, crois-moi. »
Quand ils disparaissent tous, je réalise que c’est pour moi l’occasion idéale de pouvoir me déplacer dans l’établissement sans chaperon et endosse mon sac au moment où le directeur du lycée me passe devant tel un fantôme, me lançant un regard sec et assassin. Décidemment il y a pas mal de personnages étranges ici ! Je n’hésite pas à lui emboîter le pas tout en gardant mes distances, et le suis discrètement à chaque détour de couloir, retournant dans l’enceinte des vieux murs de pierre du collège, puis sous les arcades… avant de le voir tourner la poignée de la lourde porte de la bibliothèque. Ça ne m’étonnerait pas qu’il soit ami avec ce vieux fou d’Hermano celui-là ! Même si ses pupilles n’étaient pas rouges comme celles du Proviseur du collège hier matin, il dégage quand même quelque chose de très désagréable… et j’ai envie d’en avoir le cœur net. Sortant de ma cachette derrière un large poteau, je marche lentement sous les arcades désertes, à l’heure où tous les collégiens doivent terminer leur repas. Savoir ces deux hommes ensemble ne me dit rein qui vaille… pourtant, mon corps s’arrête net lorsque j’aperçois de l’autre côté de la cour une frimousse aux cheveux roux.
         -« Timmy… »
J’abandonne ma mission de surveillance pour aller lui adresser quelques mots, heureuse de le savoir en plein air plutôt qu’enfermé dans sa grotte. Bien sûr je préfèrerais le voir accompagné d’amis de son âge, mais sa solitude ne m’étonne pas.
         -« Bonjour ! Tu ne manges pas avec les autres ? »
Quand il lève les yeux vers moi, je suis troublée de le voir amaigri.
         -« Non, je n’avais pas faim… »       
         -« C’est dommage… parce que c’était bon, tu sais ? Tu n’as pas d’amis avec qui tu pourrais aller manger ? »
Son silence m’inquiète, sans que je sache pourquoi, et ses yeux toujours aussi noirs posent sur moi un regard lourd de tristesse.
         -« Si tu veux je pourrais manger avec toi demain ? Je suis au lycée… »
Maintenant que j’y pense, je suis étonnée que Laura ne s’occupe pas davantage de son petit frère. Elle ne voit pas dans quel état il est ? Mais j’imagine que son amourette avec mon frère focalise toute son attention…
         -« Je ne te connais pas. Je ne sais pas qui tu es. »
         -« Ah, oui… pardon ! Je ne me suis pas présentée, je m’appelle Kaïla. Je suis dans la classe de ta sœur. Laura… c’est bien ta sœur ? »
Il me regarde un long moment, avec ce visage inexpressif que je lui connais bien, comme s’il doutait que sa sœur ait pu me parler de lui. Je ne peux pas lui en vouloir d’être méfiant face à une inconnue, surtout quelqu’un qui cherche à s’occuper de lui comme ça, sur un coup de tête… sans même lui avoir été présenté.
         -« Tim ? Que fais-tu encore ici tout seul ? Ce n’est pas bon de sauter des repas comme ça, tu sais ? »
Cette voix, si douce… je la reconnais ! Un ange arrive vers nous et s’agenouille auprès de mon ami pour essayer de capter son regard, et quand elle lève les yeux vers moi pour se présenter, sa phrase se coupe un instant, et elle me sourit tendrement tout en se redressant avec grâce. Son regard doux et lucide semble caresser mon visage au moment où elle entame la conversation.
         -« Bonjour. Etes-vous une amie de Timothée ? »
         -« Bonjour, je… en fait je suis au lycée, dans la classe de sa sœur, Laura. Je l’ai vu ici seul et j’ai pensé qu’il avait peut-être besoin de quelqu’un à qui parler… et avec qui partager ses repas… »
Son sourire s’étend lentement sur ses joues, tandis que ses prunelles gardent le contact avec mes yeux, comme si elle tentait d’y lire mon âme. Malgré toute la tendresse que j’éprouve pour cette femme, je ressens un malaise qui me pousse à les quitter tous les deux et à sortir du bâtiment. Tant pis pour mes recherches et mon enquête, je crois que j’en ai assez fait pour aujourd’hui. J’aimerais que Jeff soit là pour me ramener à la maison et ne plus penser à rien pendant quelques temps… je voudrais simplement passer la soirée à me reposer et laisser mon esprit se vider de tout ce qu’il a accumulé dans la journée.
         -« Je t’en prie Jeff, entends-moi… »
Mes pieds sont lourds et mes jambes titubent à travers les nombreux couloirs. La sortie du collège étant fermée à clé, j’ai dû retourner sur mes pas pour trouver une issue à cette situation oppressante. Moi qui voulais tant pourvoir leur parler à nouveau… pourquoi ces retrouvailles me mettent-elles dans un tel état ? Les battements de mon cœur accélèrent et j’ai l’impression de les entendre résonner contre les murs lisses, dans le silence des couloirs déserts. Je suis bête ou quoi ? Pourquoi est-ce que je ressens de la peur tout à coup ? Personne ne va me faire du mal ici ! Mais à peine ai-je pensé ça, visant droit devant moi la lumière extérieure au travers des portes de sortie, que je découvre que le maître du lycée est revenu dans son château accompagné de son horrible ami, le vieil Hermano. Les deux hommes me coupent la route en sortant du bureau d’accueil, visiblement surpris eux aussi de ma présence. Les mains crochues du bibliothécaire s’empressent de cacher un livre dans son dos tandis que ses yeux me menacent d’un regard froid et tranchant. L’autre homme ne prend même pas la peine de me demander ce que je fais là, et ils me dévisagent tous les deux fixement sans desserrer leurs lèvres sèches.
         -« Pardon ! »
Je serre mon sac sur mon épaule comme la fois où j’étais sortie de la chambre de Tim, et me tourne légèrement sur le profil pour faire un pas entre eux. Préférant ne pas me retourner pour savoir s’ils me regardent m’éloigner, je remets mon corps en marche et me presse de franchir les portes de la liberté. L’air frais emplit mes poumons de grandes goulées jusqu’à ce que je retrouve une parfaite maîtrise de mon corps et de mon esprit, puis je m’éloigne rapidement dans l’intention de rentrer à pieds chez les Mimasu. C’était sans compter sur mes nouvelles capacités télépathiques, car mon carrosse à deux roues remonte la rue au moment où je m’apprêtais à la descendre. Je souris de plaisir et de soulagement en voyant mon chevalier se garer à mes pieds en me tendant mon casque, et sans un mot je m’agrippe à lui jusqu’à la demeure où nous rentrons sans attendre. Les grandes portes de bois s’ouvrent devant nous, et Jeff se dirige lentement vers le garage dont la porte se soulève pour nous laisser entrer. Dès que l’appareil se stabilise, mon prince retire son casque et m’aide à descendre.
         -« Tout va bien ? J’ai été surpris et inquiet d’entendre ton appel, et je t’avoue que j’ai été soulagé de te voir. Qu’est-ce qu’il s’est passé, dis-moi ? »
         -« Je suis désolée. Je ne sais pas vraiment, en réalité. J’ai d’abord suivi le directeur du lycée jusqu’à la bibliothèque du collège, et j’étais sur le point d’y entrer quand j’ai aperçu mon ami Tim. Je suis allé lui parler et très vite Mlle Bellange qui était ma prof de français est arrivée… »
         -« Oui ? Et après ? »
         -« Je ne sais pas… j’adore cette femme et son regard était plein d’une infinie tendresse, mais je me suis sentie très mal tout à coup quand elle a plongé son regard en moi. »
         -« Tu penses qu’elle t’as reconnue ? »
La voix de Jeff est devenue fébrile et il s’empare de mon menton pour m’obliger à le regarder dans les yeux pour lui donner une réponse sincère.
         -« Non, je ne pense pas… ce n’est pas ça. Mais c’était… je ne sais pas, bizarre. »
         -« Bon, n’y pensons plus pour l’instant, je tâcherai de m’approcher d’elle demain pour en avoir le cœur net. Pour l’instant j’ai quelque chose à te montrer qui devrait te changer les idées. »
Il m’entraîne avec lui jusqu’à notre nid d’amour et me fait lever les yeux vers le mur extérieur lorsque nous longeons la terrasse.
         -« Une nouvelle fenêtre ? »
         -« Oui, elle donne sur la cuisine. Comme ça tu ne te sentiras plus jamais prisonnière dans ta propre maison. »
         -« Merci Jeff, c’est adorable d’avoir tenu ta promesse. »
         -« Oh, je n’ai aucun mérite, je n’ai fait que transmettre le message aux ouvriers. »
         -« Alors, tu les remercieras de ma part, tu veux bien ? »
         -« C’est bon, tu viens de le faire. Ils sont déjà au courant. »
         -« Comment ça ? Tu veux dire que ce sont des Gardiens qui l’ont fait ? »
         -« Bien sûr. Personne d’autre ne pénètre ici je te rappelle. Et puis, nous sommes touts contents de pouvoir contribuer à ton bien-être ici. Je crois que les autres me jalousent un peu de pouvoir être si proche de toi, alors dès qu’ils ont l’occasion de te faire plaisir ils se disputent même la tâche à accomplir. »
         -« Oh ? Vraiment ? Je ne me pensais pas si célèbre… »
         -« Tu es notre déesse quand même, ne l’oublies pas. »
         -« Oui, enfin… disons que j’abrite son âme, ce n’est pas exactement pareil. »
         -« Pour nous si, car nous sentons sa présence. »
         -« C’est pour ça que le vieil homme est devenu fou en me voyant l’autre soir ? Il répétait Kamisama, kamisama… »
         -« Kuréno ? Ne t’inquiète pas pour lui, ça fait bien longtemps qu’il est dans cet état. A vrai dire je ne l’ai jamais vu autrement. Il paraît qu’il a sombré dans la folie un jour, et qu’en grandissant son fils est devenu le second du Professeur à sa place. »
         -« Son second ? »
         -« Oui. Son bras droit si tu préfères, son assistant, son secrétaire. Hatori est l’homme de confiance de Kazuma Senseï, il y a un lien particulier entre eux qu’aucun autre Gardien ne peut comprendre. »
         -« Vraiment ? Je croyais pourtant que c’était toi qui étais le plus proche du Professeur ? »
         -«  Moi je ne suis que son fils adoptif et son successeur.  Si Kazuma Senseï venait à disparaître je prendrais alors sa relève à la tête de la famille, mais je serais quand même secondé par Hatori. »
         -« Et tu connaîtrais alors leurs secrets ? »
         -« Peut-être… ou peut-être que le Professeur les amènera dans la tombe avec lui. Mais je n’ai pas envie d’aborder ce genre de sujet aujourd’hui. Ce soir c’est fête ! »
         -« La fête ? Mais on va fêter quoi ? »
         -« Nos anniversaires bien sûr ! Viens avec moi ! »
Sans lâcher ma main, il m’entraîne avec lui dans le couloir où diffuse un délicieux parfum de chocolat, et quand nous arrivons enfin dans la cuisine, j’ai la surprise de voir sur la table le même gâteau qu’il avait préparé chez mes parents un soir. Ma gorge se noue et les larmes menacent de couler sur mes joues au souvenir de cette soirée en famille où je m’étais sentie si bien, mais mon Gardien, toujours aussi attentif à mes moindres mouvements d’humeur, s’aperçoit de ma profonde tristesse et me prends dans ses bras jusqu’à ce que nos corps ne puissent plus s’emboîter davantage.

2 commentaires:

  1. ça me presse qu'il sorte
    daphné 10 ans

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  2. super!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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