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TOME 1
Identité




 
Chapitre 1
Je le crois pas ! Adam a vraiment le don d'être pote avec les mecs les plus canons du lycée ! En plus, il les amène toujours sous mon nez en sachant qu'ils m'ignorent totalement... quel enfoiré ! On dirait qu'il le fait exprès!

Cher journal,
mon grand frère est soit un idiot dépourvu d'empathie, soit un sadique de première catégorie! Il est encore rentré du lycée avec ses potes super sexy, et comme d'hab', ils font les cons juste sous ma fenêtre... sans remarquer que je les observe bien entendu. Je reste assise comme tous les jours dans cet encadrement qui délimite ma cage dorée du ciel immense qui me tend les bras. Oui, bon, d'accord je suis trop fleur bleue et toujours dans mes rêves, mais ce n'est pas çà qui me rend invisible à leurs yeux ; c'est juste qu'ils ont 17 ans, et que leurs corps de dieux grecs bourrés d'hormones ne vibrent pas pour les petites sœurs de 11 ans mal dans leur peau et relativement insociables.
De toute façon, je pourrais bien être pleine d'humour et de répartie, j'aurai toujours un corps de limace flasque, plate là où ils veulent des formes à caresser, et le ventre arrondi de sucreries là où ils rêvent d'abdos bien fermes. Je n'ai rien d'un mannequin, de ces morceaux de viande appétissante, moulés dans des bouts de chiffon ridiculement petits, comme on en voit partout ; des magazines people aux émissions de télé réalité, en passant par des jeux de guerre virtuels à la con et des pubs en tous genres. A croire qu'on peut faire acheter n'importe quoi à un homme, du moment que sa mémoire a associé l'image du produit à celle d'une nymphe nymphomane ! Non mais sans déconner, même les voitures se transforment en blonde platine, moulée de latex, et demandant à se faire inspecter par le garagiste... non mais on va où là ?
Enfin bref, j'en ai marre d'être une gamine trop mûre pour mon âge, je veux grandir et vite, pour ne plus faire partie du décor !

- « Amy ! Descends mettre la table, et en vitesse ! »
Maman, mais quand cesseras-tu de hurler ?
- « AMY ! »
- « Oui! J'arrive ! »
Pfff, les corvées c'est toujours pour les mêmes ! Et Adam lui, il s'amuse bien tranquillement pendant ce temps ! C'est à croire qu'elle me prend pour sa bonniche !
- «  J'peux t'aider mimi ? »
- «  Ah Jeff ! Oui tu tombes bien ! Merci. »
- «  Avec plaisir mademoiselle. »
Quel sourire Jeff ! Ah, lui il a vraiment le don de me faire oublier tous mes soucis... C'est à croire qu'on les a échangés Adam et lui à la naissance, tellement il est gentil et protecteur avec moi. Un vrai grand frère !

- « Amy, tu n'as pas honte de faire faire ton boulot par un invité ? »
- « C'est moi qui lui ai proposé mon aide madame ; Amy ne m'a rien demandé ; et puis je fais çà tout le temps chez moi. »
- « Oui, bon, c'est gentil à toi Jeff .»
AH AH t'es mouchée hein maman ? Ah Jeff, si seulement tu pouvais m'emmener loin d'ici, la vie serait certainement beaucoup plus facile avec toi...
Mais à peine je me prends à rêver d'un peu de douceur qu'une voix blessante bien connue se fait entendre :
- « Eh la naine, t'as pas autre chose à te mettre que ces t-shirt débiles ? »
- « Tu ne dirais pas que c'est débile si t'avais un vrai loup devant toi crétin ! Tu ferais moins ton malin ! »
- « Amy ! C'est une façon de parler à ton frère devant ses amis ? »
- « Mais maman, c'est lui qui a commencé ! »
- « AMY ! »
Putain c'est pas vrai ! Elle me fait bouillir à m'engueuler toujours pour rien, sans jamais rien lui dire à lui ! Il vaut mieux que je me barre avant que çà n'explose !
Mais à peine ai-je franchi la porte que je l'entends crier :
- « Amy reviens ici et cesse tes caprices ! Attends un peu que ton père soit rentré ! AMY ! »
Rien à foutre ! Au moins en attendant je serai bien tranquille ! Combien de fois déjà ai-je fui la maison en espérant que çà règle tous mes problèmes ? Si seulement tout çà pouvait changer... je ne sais pas moi, qu'on découvre que je ne fais pas vraiment partie de cette famille de fous et qu'on m'emmène loin, là où je serai traitée avec amour et attention... comme un enfant normal, comme un enfant aimé.

Le long de ce chemin de terre au cœur de la nature, j'ai l'impression de pouvoir tout oublier et de me remplir d'une énergie nouvelle. Accompagnés par le chant des grillons qui peuplent les bordures herbeuses, et le bruit du ruisseau qui file dans la même direction que moi, à quelques mètres de là, à l'intérieur du sous-bois, mes pas semblent me mener tout droit vers le soleil qui se couche tendrement au bout de l'horizon, baigné d'une douce lumière rose et de nuages de coton. Comme j'aimerais me blottir dans cette lumière et effacer de mon esprit tout ce qui me fait mal ; les cris de maman, l'injustice avec laquelle elle me traite, les reproches qu'elle fait à papa, et Adam qui n'en finit jamais de me chambrer... sans compter l'horreur de cette école obligatoire où on nous jette chaque jour, comme une jungle où règne la loi du plus fort. Je n'ai aucun refuge, aucun endroit où me sentir à ma place, en dehors de cette nature... sans aucun être humain !
- « AMY ! »
- « Jeff ? »
- « Mimi, je suis désolé, c'est trop bête... que tu sois obligée de t'enfuir de chez toi comme çà... »
- « Oh, tu n'as pas à être désolé tu sais... ce n'est pas la première fois... » Merde ! Les larmes me montent aux yeux ! Non, pas devant lui !
- « Mimi... »
Oh non Jeff, ne me prends pas dans tes bras... je vais...
- « Pleure... çà te fera du bien... »
Je m'agrippe à lui de toutes mes forces comme si j'avais peur de m'effondrer, et mes larmes inondent mes joues comme jamais elles ne l'avaient fait auparavant.
- « Jeff... »
- « Je sais mimi, je sais... tout çà ce n'est pas de ta faute, tu n'y es pour rien. Aucun enfant ne devrait avoir à se sentir étranger à sa propre maison. »
Comment sait-il ? Comment fait-il pour toujours trouver les mots justes ? On dirait qu'il lit en moi comme dans un livre ouvert... et qu'il n'est là que pour moi. Oui, rien que pour moi, pour me rassurer et apaiser mes peines... Ah, cette pensée me calme peu à peu, et je desserre mon étreinte pendant que mes yeux clos s'assèchent.

Les yeux de Jeff reflètent la lueur chaude du soleil couchant ; il me regarde avec une telle tendresse que je me sens plus forte tout d'un coup, prête à affronter ma triste réalité.
- « J'ai un petit cadeau pour toi princesse, je te le donnerai après manger si tu veux bien... »
Ok, je pose ma main dans celle qu'il me tend, et savoure la chaleur de sa paume tandis que nous tournons le dos à la lumière pour retourner à la maison. Jeff est beau à sa manière, je l'observe discrètement du coin de l'œil et m'amuse à penser que ses longs cheveux bruns attachés en chignon haut lui donnent une allure de samouraï... mon guerrier à moi, toujours prêt à venir à mon secours.
Une bonne odeur se dégage de la cuisine jusque sous le porche de la terrasse, mais j'hésite encore à entrer pour affronter la rancœur de ma mère.
- « Allez mimi, si tu veux ton cadeau tout à l'heure il va d'abord falloir manger... entrée, plat... et dessert ! Par ordre du docteur Jeff !»
Son air faussement sérieux me fait rire, et tout d'un coup, mes muscles contractés par ces spasmes incontrôlés se détendent profondément, faisant disparaître toutes mes angoisses... c'est la magie de Jeff !
- « Ne t'inquiète pas, lui dis-je en lui lâchant la main avant de franchir le seuil, pour le dessert j'aurai toujours de l'appétit !»
Il me sourit en coin avant de dégager une mèche de cheveux de devant mon visage pour la caler derrière mon oreille, et nous entrons dans l'arène.

Papa est rentré et lit tranquillement son journal sur le canapé de velours vert, ses vêtements sobres et sombres contrastant vigoureusement avec la décoration hippie chic de sa femme. Il relève la tête dès qu'il m'entend arriver et me fait signe de venir m'asseoir à côté de lui. Jeff est allé directement rejoindre mon frère et son autre pote devant leur console de jeu, tandis que maman continue de faire semblant de s'affairer dans la cuisine alors que la table est déjà dressée. Une fois de plus, elle a dû faire son rapport à mon père à propos de mon comportement « insupportable » et se cache en attendant que la bataille soit terminée entre lui et moi. De toute façon, elle ne prend jamais les armes quand elle sait que ses combats sont perdus d'avance.

Papa m'embrasse sur le front et me gronde gentiment une fois de plus pour m'être enfuie au lieu d'écouter ce que ma mère avait à me dire.
Enfuie ? Il plaisante ?
Si je voulais vraiment m'enfuir je peux jurer qu'ils ne me reverraient pas dans l'heure, rentrer pour le souper. Oui... je pourrais bien m'enfuir un jour, comme il dit, et peut-être que çà leur ferait les pieds de ne pas savoir où je suis !
- « Tu veux me raconter ce qui s'est passé aujourd'hui ma chérie ? »
- « Comme d'habitude papa... c'est sans intérêt... »
A quoi bon lui rabâcher tous les jours que ma mère est hystérique, qu'elle ne m'aime pas, et que si je m'enfuis dehors comme il dit c'est que je ne supporte pas qu'elle me hurle dessus pour des fautes que je n'ai pas commises ? Mon père est adorable, fort et doux, toujours d'humeur égale, mais j'ai l'impression qu'il refuse de voir la réalité en face. Tous les jours il écoute ma mère se plaindre, sans mot dire, me demande de faire des efforts – comme si çà allait changer quelque chose – et puis repart à son journal, son assiette ou les infos télévisées d'un air entendu, comme si les problèmes du jour avaient été réglés.
Bref, j'aime mon père, mais il ne m'est d'aucun secours. Encore que lui au moins me supporte et m'embrasse tendrement sur les cheveux chaque soir. A défaut de soulager mes peines, au moins il ne m'en donne pas davantage.
La chaleur des plats ne suffisant pas à réchauffer l'ambiance habituelle, les amis d'Adam tentent de raconter quelques blagues pour dérider la famille Bright.
Le repas se termine ainsi et Adam raccompagne son copain blond pendant que Jeff et moi nous attardons quelques instants sur la terrasse.
- « On s'assoit cinq minutes Amy ? Je voudrais te donner mon cadeau maintenant. »
Je rejoins mon chevalier servant sur la balancelle blanche, au milieu des coussins colorés de maman, et en attrape un au passage pour le serrer contre moi. Le siège étroit m'oblige à sentir le flanc discrètement musclé de Jeff contre mes petites rondeurs ; sa chaleur et son odeur, mélange de parfum pour homme et de transpiration légère, sont agréables... voire enivrantes.
- «  Tiens mimi, chose promise, chose due !»
Il me tend un petit paquet que je recueille dans mes mains pour en défaire prestement l'emballage ; un cadeau de sa part, rien que pour moi, et je sens la chaleur me monter aux joues. Quand je découvre enfin le flacon d'eau de toilette, je lève les yeux pour lui offrir mon plus beau sourire.
- « Je me suis dit que ce parfum de fleurs légères t'irait bien ; c'est féminin sans être pour autant sucré comme ceux qu'ils font pour les petites filles. Tu ne dis rien ? Tu t'attendais à autre chose ? »
Un parfum de femme, un vrai parfum d'adulte... je me sens tout à coup grandir aux yeux de celui qui m'a toujours protégée comme un grand frère. Peut-être commence-t-il à me voir autrement...
- « AMY ! Rentre maintenant, il est tard ! Dis au revoir à Jeff et viens te coucher ! »
Je me lève d'un bon en entendant ce cri.
- « J'ARRIVE MAMAN ! Désolée Jeff je dois y aller. Ce cadeau me fait très plaisir et je te remercie beaucoup, pour çà et pour tout ce que tu fais pour moi... je me sens toujours beaucoup plus forte quand tu es là. »
Ses yeux sont à hauteur des miens et il me sourit tendrement avant de m'embrasser sur le front.
- « Tout le plaisir est pour moi princesse, je serai toujours là pour toi. »
Lorsqu'il se lève en ramassant son sac, je ne peux m'empêcher de faire un pas vers lui avec l'idée absurde qu'il pourrait me cacher dedans et m'emmener loin d'ici.
- « Bonne nuit mimi, fais de beaux rêves. »
Sa main caresse mes cheveux au passage et il disparaît sans un bruit, comme absorbé par l'obscurité. Dans un souffle léger je lui réponds enfin, d'une voix à peine audible :
- « Bonne nuit Jeff. »

Arrivée dans ma chambre après un passage éclair dans la salle de bains, j'enfile mon pyjama, et parfume allègrement mes draps avant de me glisser dessous. Là, les bras serrés autour de mon ours en peluche, le nez plein de fleurs légères offertes par mon humble samouraï, je suis sa noble princesse et plus rien ne peut m'atteindre. Les rêves que je ferai cette nuit me promettent de belles aventures.

Je cours sans pouvoir m'arrêter et sans aucune fatigue. Un paysage immense et sauvage défile autour de moi tandis que je me sens légère et libre comme le vent. Quelqu'un m'attend droit devant et je cours encore plus vite pour le rejoindre. Mon corps commence à se faire lourd. Je ne peux pas vraiment le distinguer mais je sais que c'est Jeff qui me tend les bras, il m'appelle. J'accélère encore mais je n'arrive jamais à réduire la distance qui nous sépare. Je m'épuise peu à peu en continuant de donner tout ce que j'ai en moi comme ressource pour avancer, mais une meute de loups blancs s'approche de lui pour le cerner. Il disparaît alors rapidement dans une tornade grise, en me laissant seule et à bout de souffle.

*

Je me réveille en sursaut, trempée de sueur, assise au milieu d'un champ de bataille. Mes draps, mes oreillers et mon pauvre ours en peluche on été éparpillés autour du lit dans ma lutte nocturne. C'est la première fois que je rêve de Jeff et il a fallu que ce soit un cauchemar... moi qui n'en fais jamais d'habitude... enfin, plus depuis longtemps.
Réveillée pour de bon bien qu'il soit encore tôt, je me décide à me lever pour déjeuner au calme avant que toute la famille ne soit descendue ; et à peine ai-je ouvert la porte d'entrée que mes deux meilleurs amis me sautent dessus pour me saluer à leur façon, à la fois gauche et sincère. J'empoigne leurs grosses têtes blanches dans mes bras fragiles qui disparaissent sous leur chaude fourrure, et m'empresse de les serrer contre moi.

Je me souviendrai toujours de leur arrivée dans ma vie. J'avais 4 ans et à cette époque-là j'accompagnais souvent mon père lorsqu'il revendait son bric-à-brac dans les vide-greniers. Il me faisait parfois un petit stand à côté du sien pour que je me gagne quelques centimes en revendant deux ou trois vieux jouets ; les mamies avaient souvent la main généreuse en me voyant, et je pouvais alors m'offrir une poignée de bonbons sur le chemin du retour. Ce jour-là cependant, j'avais un autre plan en tête :
- « Papa ! Dis, j'ai combien là ? »
- « Laisse-moi voir... oh tu t'es fait quatre euro tout rond en vendant tes mini poupées... il faut dire que tu en avais une sacrée collection. Tu es sûre que tu ne vas pas les regretter ? »
Sans même prendre le temps de lui répondre, je partais en courant vers un stand voisin rempli de peluches, pour revenir avec le plus large de tous les sourires.
- «  Hmmm... c'est une belle famille de loups que tu as là ma chérie, ils sont énormes ! »
- « C'est mes copains papa, avec eux maintenant je n'ai plus peur de rien ! »
Quelques jours plus tard, il m'amenait dans un centre d'élevage canin pour y choisir un couple de chiots Berger Blanc Suisse, et depuis Lupo et Lupa ne me quittent plus.

- « Dites donc vous deux, vous étiez où hier soir quand j'avais besoin d'un gros câlin ? Encore en train de vous faire des mamours hein ? Coquins va ! »
Regardez-moi çà comme c'est beau... Le soleil se lève à peine, si bien qu'on ne l'aperçoit pas encore ; seule une lumière diffuse, à la fois rose et dorée, tranche sur le ciel de la nuit tout en éclairant la brume matinale qui s'échappe du sol humide, des bois, du ruisseau. Les oiseaux piaillent de partout et ce spectacle unique ne s'offre qu'à moi seule... j'inspire profondément pour m'imprégner de la grâce et de la quiétude de ce moment...
- « AMY ! Mais qu'est-ce que tu fais dehors en pyjama et à cette heure-ci ? Tu n'as pas un peu fini de te frotter à ces bestioles ? Tu va puer le fauve, et après tu t'étonneras que les autres se moquent de toi ! Vas te laver avant de déjeuner, et en vitesse ! »
Ah... le calme avant la tempête comme on dit ! C'était trop beau pour durer...
- « Tu te dépêches oui ou non? »
- « Oui maman ! J'y vais, j'y vais... »

Après m'être rapidement lavée et habillée avec ce qui me tombait sous la main, je me décide à aller déjeuner avec une lourdeur habituelle qui grandit dans mon estomac au fur et à mesure que je descends les marches de l'escalier. Cette boule se réveille dans mon ventre chaque matin de la semaine pour ne disparaître que le soir, quand je serre mes chiens contre moi. Je laisse glisser de mon épaule le sac lourd de livres sans aucun intérêt à mes yeux, exaspérée de devoir porter une telle charge inutile toute la journée. Heureusement qu'il y a la bibliothèque municipale entre l'arrêt de bus et l'établissement scolaire des Cordeliers, dans lequel on nous parque de l'entrée du collège jusqu'à la terminale... au moins je trouve toujours là-bas de quoi étancher ma curiosité naturelle et occuper mes longs moments de temps libre, en solitaire.
- « Dépêche-toi de manger et va vite te brosser les dents Amy ! Le bus ne va pas tarder à arriver ! »
- « Pfff... mais pourquoi est-ce qu'il faut que je prenne ce bus ? Pourquoi tu ne me déposes pas, toi, quand tu ne travailles pas? »
- « Amy ne commence pas à faire tes caprices, tu sais bien que je n'ai pas que çà à faire, et il serait ridicule que je prenne la voiture pour toi alors que ce bus s'arrête juste devant chez nous ! On a bien de la chance et tu ne vois même pas à quel point tu es gâtée ! »
- « Mais Adam pourrait bien m'amener sur son scooter au moins, puisqu'il va au lycée en même temps que moi... »
- « Ton frère a d'autres choses à faire que de s'occuper de toi, d'ailleurs il n'a pas cours avant une heure, et arrête de toujours compter sur les autres ! Maintenant va vite te brosser les dents si tu ne veux pas que je m'énerve ! »
C'est toujours la même chose avec elle, pas moyen d'avoir le dernier mot. Lupo et Lupa m'accompagnent jusqu'au bout du chemin et nous attendons le bus ensemble.
- « Dis donc ma belle, tu n'aurais pas un peu grossi toi ? On mange bien à la cantine hein ? Je devrais peut-être faire attention à te donner moins de bonnes choses ou tu ne pourras bientôt plus courir avec moi... »
Je caresse les flancs de mes amis, assis de chaque côté de moi devant le tronc d'arbre qui me sert de banc, quand un bruit de moteur lourd commence à se faire entendre.
- « Allez mes chiens, il faut rentrer maintenant ! »
Les deux silhouettes blanches filent vers la maison sans se faire prier ; je les regarde s'éloigner avec un pincement au cœur et me retourne en baissant la tête pour ne pas voir tous les regards braqués sur moi, avec leurs nez collés aux fenêtres. Je monte en saluant le chauffeur et m'assois juste derrière lui, à la place du solitaire, du mouton noir que les jeunes loups affamés de chair fraîche visent depuis leurs places de prédilection, tout au fond du bus.
Quand nous arrivons à hauteur du dernier arrêt, juste avant la bibliothèque municipale, je serre mon sac contre moi comme un bouclier et laisse descendre la horde d'adolescents en furie, prêts à se piétiner les uns les autres pour être les premiers à sortir... J'essaie de ne pas prêter attention aux sourires moqueurs et aux regards hostiles qui passent devant moi, préférant me concentrer sur leur mouvement de masse. Sont-ils si pressés que çà de s'enfermer en cours, ou ont-ils peur d'être oubliés au fond du bus ? Je n'ai jamais compris pourquoi ils mettaient tant d'ardeur à ne laisser personne leur passer devant... L'instinct grégaire les pousse-t-il à vouloir rester serrés au cœur du troupeau, ou peut-être que la loi du plus fort les oblige à montrer aux autres qu'ils ne sont pas prêts à se laisser marcher sur les pieds ? Toujours est-il qu'en ce qui me concerne j'attends toujours que la tempête soit passée pour me lever calmement, saluer le chauffeur qui me souhaite avec un sourire une bonne journée, et me diriger vers ma caverne d'Ali Baba...
Oh non ! Ce n'est pas possible ! La bibliothèque est fermée pour travaux pendant deux semaines ! Je ne pourrai pas y revenir d'ici la fin de l'année scolaire... je vais devoir tenter de combler mes besoins à la bibliothèque de l'école, en affrontant l'ambiance lugubre et austère créée par l'ancienneté du bâtiment, mais surtout par l'espèce de moine qui veille à la tranquillité des lieux. Brrrr... rien que d'y penser çà me fait froid dans le dos, je n'y ai pas remis les pieds depuis début septembre.

Puisque les cours ne commencent pas avant une bonne demi-heure mais que la porte du sanctuaire des intellos est ouverte, je me décide à entrer pour trouver quelques livres sur les loups ou sur l'interprétation des rêves, en repensant à celui que j'ai fait cette nuit. Il n'y a qu'un seul élève assis en bout d'une lourde table de bois massif, le visage penché sur son livre, ne me montrant que sa tignasse rousse éclairée par la petite lampe de bureau vert bouteille. Le moine, penché au-dessus de lui, semble lui murmurer quelque chose que je n'arrive pas à comprendre, jusqu'à ce qu'il s'aperçoive de ma présence sans même que j'ai fait le moindre bruit ni émis un simple souffle. Il relève alors doucement son visage froid et dur vers moi et place un index devant sa bouche avant de s'éloigner vers son bureau. Le garçon, qui doit avoir mon âge, n'a pas bougé la tête d'un pouce mais tourne lentement la page de son livre avant de continuer sa lecture. Ces deux-là ont de quoi vous flanquer la chair de poule, je comprends pourquoi personne n'entre jamais ici.

Je file dans les rayons à la recherche d'un livre en espérant sortir au plus vite de ce tombeau, et tombe sur une étagère nommée « contes et légendes ». Le mot « Loups » en gros sur la tranche d'un vieux livre, attire mon attention, et je décide de le prendre sans chercher plus loin. Le vieux sinistre me fixe d'un air soupçonneux en remplissant ma fiche d'emprunt... il croit quoi ? Je ne vais pas le lui voler son précieux bouquin !
Je file vite dehors et suis submergée par la fraîcheur de l'air extérieur. Comment peut-on rester enfermé des heures dans un endroit pareil sans suffoquer ? Quelques nuages commencent à monter à l'horizon et je me dirige vers le muret d'enceinte, surplombant le reste de la ville. Mon collège et le lycée de mon frère, bien que publics, ont été aménagés dans de vieux bâtiments religieux, proches de la Cathédrale. D'ici nous dominons le reste de la ville et son agitation, son jardin public, ses boutiques et ses usines... mes parents travaillent là depuis leur adolescence, leurs vies n'ayant tourné qu'autour de quelques pâtés de maisons. Heureusement pour moi, la municipalité a décidé de faire revivre les anciens quartiers en y implantant une bibliothèque multimédia dernier cri, dans un complexe architectural lumineux entièrement vitré, laissant libre cours au regard de vagabonder dans les arbres alentours, ou aux promeneurs d'entrer et sortir à leur guise le long des balcons et des terrasses aménagées. Ceci dit, pendant les deux semaines de cours qu'il me reste avant les grandes vacances salvatrices, je vais devoir me contenter de vieux grimoires à lire dans ce que je pourrai trouver de plus tranquille comme coin, au milieu de la cohue.
La cloche sonne déjà pour annoncer le début des cours. Je fourre le vieux livre dans mon sac déjà bien rempli, le remets tant bien que mal sur mon dos, et me mets en marche à l'arrière du troupeau, pour rejoindre ma première salle de cours de cette longue journée. Notre prof de français, qui est aussi notre prof principal, nous annonce dès notre entrée que nous allons bientôt faire deux
sorties ; l'une à l'usine où travaillent mes parents, et l'autre au musée de la ville, où vient d'être rapportée une collection découverte sur nos terres il y a exactement 50 ans.

- « Mais avant toute chose mes enfants, je voudrais vous lire quelques-uns des plus beaux poèmes de votre exercice de la semaine dernière... »
Mlle Bellange est une vieille fille aux cheveux roux et frisés, dont les petites lunettes laissent transparaître un regard tendre et intelligent. Grande et bien proportionnée, toujours bien habillée, ordonnée, soignée et extrêmement sociable... je me suis toujours demandée comment elle avait pu rester célibataire ?
- « Voici le premier, qui s'intitule « Les cygnes du lac de Cygnard »... »
Oh merde ! Elle va lire mon poème devant toute la classe... moi qui n'aime pas me faire remarquer, surtout avec les trois furies du fond de la salle, qui ne manquent pas une occasion pour se moquer de moi et me blesser !

- « Ils étaient blancs, tout blancs,
Avec un bec orange et un nez noir.
C'étaient les cygnes du lac de Cygnard.

Ils étaient deux. Non, quatre,
Car leurs portraits apparaissaient dans l'eau,
Un doux reflet mélancolique et beau.

Et ils glissaient sur le lac de Cygnard,
Très lentement, un peu cérémonieux,
Et ils dansaient quand ils étaient heureux... »
Mais qu'est-ce que c'est que çà ? Ce n'est pas du tout ce que j'ai écrit ! A quoi elle joue ?
J'ai déjà entendu çà... quelque part. Nom de Dieu ! Mais c'est du Baudelaire ! Elle a mélangé mon poème à des vers de Baudelaire ? Et tout le monde l'écoute ; ils ont l'air médusé comme si aucun d'entre eux ne se rendait compte de la supercherie... çà leur arrive de lire autre chose que des BD ou les lectures imposées, des fois ?

- « Ils étaient deux. Ils étaient blancs.
Quatre longs cous et quatre mouvements,
Sur l'eau, dans l'eau,
Les vrais, les faux
Ronde blanche sur un miroir...

C'étaient les cygnes du lac de Cygnard. »

Tout le monde applaudit après que ma bonne fée ait relevé les yeux.
- « Ce poème est celui d'Amy Bright ici devant, bravo Amy ! »
Je rougis en me tournant vers le reste de la classe, comme elle me le demande. Tandis que Mlle Bellange continue ses lectures, mes yeux se bloquent sur trois regards noirs au fond de la classe ; de toute évidence, Jasmine, Karine et Célia n'ont pas apprécié que je leur vole la vedette... et je risque de le payer tôt ou tard.
Les cours se déroulent sans encombre jusqu'au déjeuner, où je suis obligée de me mélanger à la foule d'affamés qui se serrent de plus en plus fort les uns contre les autres, au fur et à mesure que les portes du réfectoire se rapprochent de nous. Nous descendons les premières marches vers un contrebas extérieur de la cours de récréation, et au moment où nous entrons dans le vieux bâtiment de pierres froides, l'entonnoir se resserre et nous ne formons plus qu'un seul être. Le moindre mouvement d'épaule d'un côté du couloir se fait de suite ressentir à l'autre bout, où les plus petits sont étouffés entre les corps de leurs aînés, et les plus malchanceux sont écrasés contre le mur glacé.
Mon tour arrive enfin et je passe les vieilles portes de bois pour rapidement me servir mon repas et aller m'asseoir dans un coin reculé, là où je peux passer facilement inaperçue, tout en surveillant qui s'approcherait de moi. A quelques mètres droit devant, caché derrière un énorme pilier, je devine le profil du garçon roux de la bibliothèque. Je m'amuse à penser qu'il ne mange pas que des livres, mais suis à la fois déçue et étonnée de ne pas voir son visage, une fois de plus... a-t-il toujours ainsi la tête baissée ?
Apercevant tout d'un coup les trois harpies entrer à l'autre bout de la salle, je me dépêche de terminer mon assiette, engloutis mon verre d'eau pour faire descendre le tout, et vais discrètement déposer mon plateau avant de sortir comme une petite souris, en emportant avec moi mon pain et ma portion de fromage.
Les nuages se sont épaissis depuis ce matin, c'est dommage, j'aurais bien voulu lire mon livre sous un arbre... Mais de toute façon, il vaut mieux que je ne reste pas exposée aux regards en attendant la reprise des cours de l'après-midi. Il n'y a qu'un seul endroit où je suis à peu près sûre qu'elles ne mettront pas les pieds...
La vielle porte de bois grince sur ses gonds comme dans un film d'horreur, et je suis tout de suite submergée par une odeur âcre, mélange de cire et de vieux cuir. On se croirait vraiment revenir en arrière, dans cet ancien monastère qui a servi de base à l'édification de notre école.

Un silence sinistre règne dans la grande salle déserte, mais si la porte est ouverte c'est bien qu'on a le droit d'entrer. De toute façon je n'ai pas l'intention de montrer le bout de mon nez dehors après les regards menaçants de ce matin ; j'aurai bien assez de les affronter pendant les cours de l'après-midi. En plus, avec le ventre bien rempli je commence à me sentir lourde et je risque d'avoir bientôt envie de m'assoupir ; autant dire que si je ferme les yeux il vaut mieux que je le fasse dans un endroit où je ne risque pas de me faire agresser pendant mon sommeil. Je m'avance vers le fond de la bibliothèque en passant entre les rangées de tables encerclées de hautes étagères de bois massif, lourdement chargées de vieux ouvrages odorants... il n'y a manifestement pas ici âme qui vive. De hautes fenêtres de style gothique laissent entrer de timides sources de lumière tout au bout du bâtiment ; c'est là que je décide de m'installer pour découvrir le vieux grimoire sur les légendes de loups que j'ai emprunté ce matin, assise au pied d'un rayon de soleil dans le mince espoir qu'il me réchauffe un peu... et peut-être aussi qu'il garde loin de moi les éventuels fantômes susceptibles de hanter ce lieu.
Je me décide enfin à sortir le livre imposant de mon sac à dos et l'ouvre largement sur la table, faisant voler de la poussière dans la lumière céleste. Des légendes de tous les coins du monde sont réunies ici, comme celle du Loup blanc :

« La légende du Loup blanc

L'histoire que je vais vous raconter remonte à la nuit des temps.
A cette époque, la Terre était recouverte de vastes forêts sans fin,
certaines étaient inextricables et les voyageurs égarés retrouvaient rarement leur chemin.
En ces temps-là, les loups vivaient nombreux, ils formaient des clans très hiérarchisés.
Intelligents, forts et courageux, ils n'avaient d'autres ennemis que les hommes.
Les hommes quant à eux nourrissaient une haine profonde envers les loups,
et lorsqu'ils se trouvaient face à face, il était rare que tous deux survivent à cette rencontre.
A peine l'enfant des hommes marchait, qu'il avait appris à haïr le loup.
Chaque décennie écoulée, les loups, uniquement les chefs de clan
et quelques élus entreprenaient le grand voyage.
De toutes les régions du Nord de l'hémisphère, ils convergeaient en un même lieu,
une vaste clairière au centre d'une forêt profonde et noire,
quelque part dans un pays que l'on appellera plus tard la France.
Certains venaient de très loin, c'était le grand rassemblement
au cours duquel les loups mâles et femelles encore solitaires allaient sceller une nouvelle alliance,
ils venaient là trouver le compagnon d'une vie.
Les chefs partageaient leur savoir et les jeunes bâtissaient leur descendance.
Cette année là, Loup blanc, chef de clan encore solitaire
venait pour y trouver une compagne, chemin faisant il pensait au lourd secret qui était le sien.
Quelques mois plus tôt, au cours d'une chasse, il avait découvert une jeune femme évanouie dans la neige fraîche.
Il s'était approché d'elle doucement, avec méfiance comme on lui avait toujours appris.
De longues minutes s'étaient écoulées ainsi, quand soudainement la jeune femme bougea,
elle entrouvrit les yeux, et loin d'être terrifiée par la vue du loup, elle lui sourit.
Elle tendit une main et caressa la fourrure de l'animal,
celui-ci accueillit cette marque d'affection d'abord avec surprise puis bientôt avec plaisir.
Sans savoir qu'il pouvait la comprendre, elle lui expliqua sa peur
lorsqu'elle s'était vue égarée dans la forêt, en entendant du bruit,
elle s'était mise à courir sans voir une grosse branche qui barrait le chemin,
elle avait trébuché lourdement et s'était évanouie.
Tout en lui parlant elle n'avait cessé de le caresser.
Elle le regarda droit dans les yeux et lui demanda de l'emmener jusqu'au village,
seule dit-elle, je ne retrouverai jamais ma route.
Il s'exécuta, il la reconduisit jusqu'à l'entrée du village et longtemps il resta là,
à la regarder partir, même lorsqu'il ne pouvait plus la voir.
De retour dans la tanière du clan, il comprit qu'il ne serait plus jamais le même,
jamais plus il ne verrait les hommes de la même manière.
Il se prit même à revenir guetter l'entrée du village dans l'espoir de l'apercevoir.
A de nombreux kilomètres de là, une louve et son frère cheminaient au côté d'un chef de clan,
ils faisaient eux aussi route vers le grand rassemblement.
La louve Calypsone venait y faire alliance, elle l'espérait depuis longtemps mais depuis l'été dernier,
elle était habitée par la peur, son chemin avait croisé celui d'un gentilhomme blessé.
Au lieu de le dénoncer à la meute comme il se doit, elle l'avait caché,
recouvert de feuilles et de branchages et l'avait nourri jusqu'à ce qu'il puisse se débrouiller seul.
L'homme n'avait jamais manifesté la moindre crainte face à la louve,
au contraire il aimait à lui parler, à la caresser,
il lui faisait des confidences comme il l'aurait fait à l'un de ses semblables.
Il rêvait d'un monde où les hommes et les loups feraient la paix, un monde où la haine de l'autre n'existerait plus.
Un soir alors que Calypsone venait le retrouver,
il était parti en laissant sur le sol son écharpe, un peu de son odeur qu'elle prit plaisir à renifler.
Souvent, depuis lors, elle venait s'allonger au pied de l'arbre qui avait été le témoin de leur amitié.
La clairière sacrée était prête, tous les participants s'étaient rassemblés en plusieurs cercles.
Au milieu se trouvaient les solitaires, il était de coutume de s'observer
et lorsqu'un loup mâle trouvait une louve à sa convenance,
il s'avançait au milieu du cercle, puis de là en rampant il se dirigeait vers l'élue.
Ce soir sacré, lorsque Calypsone aperçut Loup blanc,
elle reconnut immédiatement le compagnon qui habitait ses rêves, celui qu'elle avait toujours attendu.
Aussi, bousculant toutes les règles, elle s'avança vers lui, sans crainte, le regardant au fond de ses prunelles dorées.
Loup blanc, comme s'il avait toujours su ce qui allait arriver,
accepta Calypsone comme compagne sans se formaliser de la façon cavalière
qu'elle avait utilisée pour arriver à ses fins.
La nuit même leur union fut scellée. Le grand sage donna son accord après avoir vérifié qu'ils n'appartenaient pas au même clan et que leurs deux statures s'harmonisaient entre elles.
La louve fit ses adieux au clan qui l'avait vu grandir et se prépara au voyage de retour.
Leur périple fut sans histoire.
Inconsciemment ou pas, Loup blanc construisit leur gîte non loin de l'endroit où il avait découvert la jeune femme l'hiver dernier.
Au printemps de l'année qui suivit, Calypsone donna naissance à deux louveteaux, un mâle et une femelle.
Avant de mettre bas, elle avait avoué à Loup blanc le parjure qu'elle avait fait à sa race en cachant et en nourrissant un humain.
Loup blanc lui avait à son tour confié son secret et depuis lors ils ne formaient plus qu'un.
Une nuit, ils furent réveillés par des cris qui les firent sortir de leur tanière,
ils aperçurent au loin une fumée épaisse, un incendie embrasait le ciel.
Les cris durèrent longtemps et au petit jour une odeur âcre parvint jusqu'à eux.
La magie des loups en ces temps-là était grande et leur haine des humains encore plus grande,
plusieurs clans s'étaient unis pour détruire un village qui avait tué plusieurs des leurs.
Ceux qui n'avaient pas péri dans l'incendie, furent dévorés pas les loups.
Loup blanc rassembla sa compagne et ses petits et décida de s'éloigner à tout jamais de ces contrées barbares, il voulait un monde différent pour sa descendance.
Au même moment, un homme et une femme, seuls survivants du massacre, fuyaient eux aussi l'horreur de la nuit.
La légende dit que la route des loups croisa celle des humains,
que Loup blanc reconnut la jeune femme qu'il avait secouru de même
que Calypsonne reconnut l'homme comme étant celui qu'elle avait caché dans les bois.
On dit aussi qu'ils firent chemin ensemble jusqu'à une grande clairière.
Uniquement avec leur courage, ils bâtirent un monde nouveau
où tous ceux qui vivaient sans haine furent les bienvenus. Les humains comme les loups...
Loup blanc fut à l'origine d'une nouvelle race de loups, plus proche de l'homme, et qui bien des années plus tard donnera naissance à cette race de loup civilisé que l'on appellera le Chien . »

Je me prends gentiment à rêver que mes chiens descendent de ce Loup blanc courageux, et mes yeux commencent à se fermer malgré moi. Dans un bâillement à m'en décrocher la mâchoire, je laisse glisser mes coudes sur la table poussiéreuse et cale confortablement mon visage contre mon petit bras moelleux.

Je reconnais ce paysage où j'ai déjà couru à en perdre haleine. Des montagnes et des forêts m'entourent à perte de vue, au-delà de mille et une collines herbeuses, dont les ondulations me font perdre le sens de l'équilibre. Je me sens fébrile et à bout de forces, comme si j'étais à nouveau dans ce rêve où mes courses sans fin avaient épuisé toute mon énergie. Jeff apparaît à nouveau droit devant moi, et les loups blancs sont là aussi. Ils me semblent bien plus forts et grands que la normale malgré la distance qui me sépare d'eux ; mais ne sont pour autant pas menaçants. Ils entourent mon ami comme s'il faisait partie de leur famille. Cependant une ombre noire monte de l'horizon comme un nuage de fumée et les loups deviennent nerveux, tournent les uns derrière les autres en menaçant l'ennemi de leurs crocs, autour de la silhouette de Jeff dont je ne distingue plus que le tendre regard noisette... Ces iris qui m'ont si souvent rassurée, réconfortée, je les connais par cœur et saurais en dessiner la moindre nuance les yeux fermés... Les loups ne sont plus qu'une tornade de poussière blanche s'élevant face à la fumée noire, et je ne vois que ses yeux qui deviennent de plus en plus grands, se rapprochent de moi ; les yeux de Jeff foncent vers moi remplis de lumière...
Mais... pas çà ! Non ! La fumée est entrée en lui et ses iris deviennent noirs, sombres, inquiétants... seules quelques traînées d'or subsistent du regard bienveillant. Il fonce droit vers moi ! Je brûle !

Non ! Je me réveille haletante, surprise par une vague de chaleur venant de me frôler. Aucun bruit ne semble pourtant avoir troublé la quiétude du lieu, je dois être encore seule. Je décolle mon visage moite de mon bras et découvre avec stupéfaction que le rouquin est en train de s'asseoir dans l'ombre, face à moi. Ses gestes parfaits qui n'émettent aucun son, témoignent sans doute de son habitude à errer avec respect dans ce lieu pour le moins austère. Bien que sa silhouette n'ait rien de séduisant, je me surprends à observer chacun de ses mouvements, incapable même de détacher mon regard de lui. Cette seule présence humaine dans ce décor quasi irréel a quelque chose d'hypnotisant. Son livre installé face à lui, il tend lentement le bras vers la chaînette dorée et quand la lumière de la lampe verte éclaire sa table, il commence à lever doucement la tête vers moi. Aurait-il décidé de répondre à mes attentes en me dévoilant son visage ? Je suis excitée comme s'il s'agissait d'un jeu. Son visage poupin dévoile des tâches de rousseur dans la lueur artificielle, et j'espère encore qu'il relève ses paupières pour me regarder dans les yeux... mais qu'est-ce qu'il attend ? Allez, regarde-moi ! Je me lance et lui adresse un salut enjoué :
- « Bonjour ! »
D'un coup sec il dirige vers moi un regard que je ne lui aurait jamais imaginé... deux prunelles profondément noires, maculées d'éclats dorés par la lampe électrique qui brûle son visage. Mon sang se glace au souvenir de mon dernier rêve venant me hanter, ces yeux effrayants qui se jetaient sur moi sont à présent en train de me fixer intensément, et je suis incapable de bouger.
Le maître des lieux, certainement dérangé par mon salut, s'approche dans le dos du garçon en me regardant avec la même méfiance que ce matin.
Oui d'accord j'ai osé parler dans une bibliothèque, et après ? La belle affaire !
Il se penche à l'oreille du rouquin pour lui murmurer quelque chose que je suis incapable d'entendre, et celui-ci baisse les yeux et le visage vers son livre. Qu'est-ce qu'il a bien pu lui dire ? De ne pas parler aux inconnus, ou de se méfier des filles ? Un brin d'humour me détend, et quand la cloche sonne pour m'ordonner de rejoindre ma salle de classe, je découvre que ce son a tout d'un coup pour moi une signification bien plus positive que d'habitude... je dirais même salvatrice.

Attrapant mon vieux grimoire de légendes lupines, je le serre fermement sous mon bras, tandis que de l'autre je jette avec force mon sac à dos par-dessus mon épaule. Ma petite sieste semble avoir ranimé des forces que je ne me connaissais pas, car je sors de là à une vitesse incroyable pour courir en haut des escaliers en doublant tout le monde. Cependant, au fur et à mesure que je passe les différents paliers, ma véritable nature refait surface et je me sens de plus en plus accablée par la fatigue. Comme si j'avais utilisé toutes mes ressources en un seul instant crucial, je me retrouve à traîner les pieds de marche en marche, incapable de me tenir fermement à la rampe. Le dernier obstacle arrive enfin, et tandis que je me crois sauvée, mon pied accroche la pierre au lieu de passer par dessus. Trahie par mon propre corps dans un moment d'inattention, je m'étale lourdement au sol sous les rires moqueurs de trois chipies.
La douleur de l'humiliation dépassant largement celle de ma chute, je sens le rouge me monter aux joues mais décide de me relever pour faire bonne figure et entrer en classe sans trop de retard. Du coin de l'œil, je vois que mes sorcières attendent de me regarder avancer, comme pour savourer la jouissance de cet instant ; et au moment où j'inspire profondément pour passer à leur hauteur, un croche-patte me fait chuter de plus belle. Dans la surprise, je n'ai pas le temps de me rattraper et me cogne la tête contre le carrelage. Le choc de la douleur associé à la colère me font bouillir le sang, et jetant mes affaires au sol, je me rue sur elles et les pousse violemment sur la paroi chargée de porte-manteaux. Leurs têtes ont cogné les crochets de ferrailles et je me sens à la fois victorieuse et inquiète de la façon dont elles se vengeront de ce geste impulsif. Les laissant dans leurs plaintes, je ramasse mes affaires et entre en classe en même temps que les retardataires. Ceux-ci ont sûrement vu l'affront que j'ai osé infliger à mes tortionnaires et je m'en réjouis intérieurement, sans oser cependant les regarder en face, tout de même honteuse de ma double chute...
- « Monsieur ! Monsieur ! Amy nous a frappé toutes les trois ! Elles nous a poussé contre les porte-manteaux dans le couloir alors qu'on n'avait rien fait ! »
Quel toupet ! Elles osent retourner la situation à leur avantage! Je suis fichue...
- « Elles mentent monsieur, on a tout vu, c'est elles qui ont commencé à faire tomber Amy dans le couloir ! »
- « C'est vrai, on les a vues ! Et même qu'Amy s'est cognée la tête en tombant, çà a fait un gros « boum » ! »
Les élèves qui rentraient en même temps que moi ont effectivement tout vu. Je pensais qu'ils se moqueraient... au moins un peu... mais non ! Ils se mettent tous à me défendre, même les garçons !
- « Alors vous trois, vous avez quelque chose à dire contre çà ? »
La sévérité de notre prof d'histoire est bien connue, mais c'est surtout quelqu'un de droit, qui ne tolère ni l'agressivité ni le mensonge. En regardant soudainement leurs pieds, mes sorcières bien que muettes, avouent malgré elles leur crime.
- « Très bien, puisque c'est comme çà vous allez me suivre jusqu'au bureau du directeur ! »
S'avançant vers elles de son allure massive, il leur fait faire demi-tour et nous donne une page de notre manuel à lire, avant de disparaître avec ses prisonnières dans le couloir de la honte.
En rangeant tristement mon vieux trésor au fond de mon sac, je le remplace par un livre d'Histoire, beaucoup moins intéressant. Si je m'endors là-dessus je suis à peu près sûre de rêver de guerres et de meurtres en tous genres. Les humains semblent en être assez fiers pour se raconter leurs tristes prouesses de génération en génération...

« 21 avril 753 avant JC

Fondation légendaire de Rome

Le 21 avril de l'an 753 avant JC est une date mémorable dans l'Histoire de l'Occident. C'est ce jour-là que Rome fut fondée si l'on en croit la légende.
Des festivités commémorent encore cet événement dans la Ville éternelle tous les 21 avril.
Une légende épique.
La fondation légendaire de Rome a été racontée et embellie par Virgile dans L'Enéide. D'après le poète, le héros Énée, fils du roi Anchise et de la déesse Vénus, s'est réfugié sur les bords du Tibre après la chute de Troie (voir l'Iliade d'Homère). Son fils Ascagne a fondé la ville Albe la Longue... »

Blablabla... Mon Dieu que ces livres d'Histoire sont barbants... Je survole les titres des différents paragraphes et tombe enfin sur quelque chose d'intéressant :

« La Louve

Romulus et son frère jumeau Remus sont les fils de la vestale Rhea Silvia et - prétend la jeune fille - du dieu Mars. Rhea Silvia est la fille de Numitor, roi de la légendaire ville latine d’Alba Longa (fondée par Ascagne, fils d’Enée) et dépossédé du trône par son frère Amulius. Celui-ci, craignant que ses petits-neveux ne réclament leur dû en grandissant, les fait jeter dans le Tibre en crue.
Mais l’ordre est mal exécuté, les nouveaux-nés sont abandonnés dans une fondrière du fleuve et survivent miraculeusement. Ils sont nourris par une louve et par un pivert, l’oiseau de Mars (Ovide, Fasti III), puis découverts par le berger Faustulus et sa femme Larentia (selon Tite-Live, une prostituée que les bergers surnommaient Lupa, la Louve, d’où l’histoire) qui les élèvent. Plus tard, les jumeaux, à qui est révélé le secret de leur naissance, tueront Amulius (égorgé par Remus selon certains, transpercé par l’épée de Romulus selon d’autres) et restaureront leur grand-père Numitor sur le trône d’Albe.

Les vautours

Ensemble, ils décident alors de fonder une ville et choisissent « l’endroit où ils avaient été abandonnés et où ils avaient passé leur enfance ». Selon Tite-Live, c’est le droit de nommer la ville et donc celui de la gouverner qui serait à l’origine du conflit fratricide.
Pour se départager, les jumeaux consultent les auspices ; Romulus se place sur le Palatin, Remus sur l’Aventin. L’interprétation du présage est problématique : Remus a le premier aperçu six vautours, mais Romulus a fini par en observer douze.
L’historien rapporte deux versions de la mort de Remus (Histoire romaine, Livre I, 6). Selon la première, Remus tombe (victime d’un coup de pelle du centurion Celer) pendant la bagarre qui suit le décompte des auspices ; selon l’autre, il franchit par dérision le sillon sacré (pomœrium) que vient de tracer Romulus qui le tue sous le coup de la colère.
Une légende tardive veut que Remus n’ait pas été tué, mais simplement chassé et soit parti fonder Reims ; le nom de la ville et son rôle historique dans le sacre des rois de France ont pu lui donner naissance.

L’enlèvement des Sabines

Romulus continue la construction de sa ville, qu’il nomme Rome d’après son propre nom. Mais la Ville, lieu de refuge pour les esclaves en fuite et les hommes libres souhaitant changer d’existence, manque singulièrement de femmes. Comme les tentatives de mariage dans les « villes » avoisinantes trouvent toutes de méprisantes fins de non-recevoir, il décide de voler des femmes. Il instaure la fête de « Consualia » en l’honneur de Neptune et y convie les Sabins et les peuples de plusieurs « villes » alentour : Caenina, Crustumerium, Antemnae. Tandis que l’attention des hommes est détournée, les femmes sont enlevées par surprise... »



Mouais... Pas si intéressant que çà au final... Encore et toujours des histoires de meurtres et de viols, des conflits de pouvoir bestiaux pour se disputer des territoires. Les Humains arriveront-ils un jour à se défaire de leur condition animale pour dépasser la loi du plus fort et se serrer les coudes dans l'adversité au lieu de s'entre-tuer ? Des meurtres fratricides, des femmes prises de force, des enfants que l'on envoie à la mort de peur d'être dépassés par eux... une agressivité qui semble ne pas vouloir quitter le genre humain. La réalité de notre monde actuel contient toujours cette même violence latente dont on a réussi à faire un divertissement. Il n'y a qu'à voir les programmes TV, les jeux vidéos dont Adam et ses potes sont accros, ou même les rayons BD et manga de la médiathèque. Depuis tous petits, on nous incite à nous marcher les uns sur les autres en classe pour avoir les meilleures notes, comme si celles-ci allaient nous conduire aux meilleures places dans la société... les couples se disputent sans cesse, puis les parents avec leurs enfants, les frères et sœurs entre eux comme Adam et moi presque tous les jours ! Je suis sûre que c'est cette même énergie qui induit tous les conflits dans le monde, et on en est tous à la fois responsables et victimes...
Si seulement il y avait une sortie à ce cercle infernal...

- « Bon, j'espère que vous avez bien lu cette leçon, car nous allons passer à un petit contrôle surprise ! »
Et merde ! Monsieur « grand costaud » est revenu avant que je n'ai eu le courage de tout lire... une bulle de plus avant la fin de l'année !

Les deux heures d'Histoire terminées, la cloche sonne pour nous offrir un temps de répit. Cependant, je n'ose pas descendre dans la cour où je ne me sentirais pas en sécurité, et décide d'aller directement à la prochaine salle de classe, ma préférée ! Je toque timidement à la porte :
- « Bonjour Lili... »
Notre prof de dessin est jeune et très sympa, et elle insiste pour que nous l'appelions par son prénom, bien que cette modalité lui soit fortement réprimandée par le reste du corps enseignant. J'aime beaucoup cette fille forte sous ses apparences légères, elle me rappelle ma grande sœur... Leïla me manque tellement depuis qu'elle est à la fac ! Lili m'adresse un grand sourire et m'invite à entrer, elle a la délicatesse de ne pas me demander pourquoi je suis déjà là, alors que la récréation vient à peine de commencer. J'aimerais pourtant me confier à elle, et lui dire combien je regrette de ne pas avoir eu cette idée plus tôt; çà m'aurait évité bien des jeux de cache-cache dans la cour ou dans les couloirs, à essayer d'échapper à de fausses ingénues.
- « Puisque tu es là Amy, est-ce que tu veux commencer le dessin d'aujourd'hui ? Je pensais vous faire faire un travail d'expression libre, à partir de feuilles colorées et de pastels secs... »
Elle me désigne une table couverte de grandes feuilles de papier épais, de différentes couleurs. Décidée à lui faire plaisir et aussi parce que j'adore le dessin, je choisis une feuille à l'image de mon humeur du jour et attrape une boîte de pastels, puis me tourne vers Lili avec un sourire timide pour lui demander son assentiment.
- « Du papier noir ? Très bon choix Amy, tes couleurs seront bien mises en valeur. Que penses-tu dessiner aujourd'hui ? »
Je sais qu'elle apprécie mon coup de crayon, et son affection me donne beaucoup de confiance en moi... c'est un sentiment merveilleux, même s'il ne dure que dans l'espace-temps magique d'une heure de cours par semaine.
- « Je crois que je vais dessiner des yeux, deux grands yeux dorés qui me regardent avec force... »
- « Hmm... je vois... un ange gardien en quelque sorte ? »
Son regard malicieux et son sourire me font fondre, mais en même temps me pincent le cœur... qu'est-ce que j'aimerais que Leïla soit déjà là pour me prendre dans ses bras et m'écouter lui raconter toutes mes misères ! Seulement elle ne rentre pas avant dix jours, alors je respire un grand coup et attrape un crayon de papier pour commencer mon œuvre. Au bout de quelques minutes les autres élèves de ma classe font leur entrée, mais je les entends à peine, trop concentrée sur les superpositions de craies colorées qui donnent peu à peu vie à deux énormes iris. D'abord les bases foncées, puis les teintes plus claires, le noir, les ombres et les lumières... je ne peux plus m'arrêter et mes mains continuent mon dessin en déformant les contours des yeux. Les paupières deviennent plus basses et le coin interne de l'œil descend abruptement vers l'arrête d'un nez invisible. Bientôt des jeux d'ombres et de lumière viennent encadrer ce regard d'une matière vibrante, dansante... je suis hypnotisée par le mouvement de mes mains sur le papier, incapable de comprendre ce qui m'arrive sans pour autant en être effrayée. Non, je me sens véritablement fascinée...
- « Ah... des yeux de loup hein ? J'aurais dû m'en douter venant de toi. »
Lili m'adresse un clin d'œil, penchée par-dessus mon épaule, et je la regarde hébétée. Son intervention a rompu la magie et mes mains ont cessé de travailler. Je me rends compte alors que mes camarades ont tous terminé et rangent déjà leurs affaires en attendant la dernière sonnerie de la journée. Je me décide à faire comme eux avant de me mettre en retard pour le bus, et range les pastels à moitié dévorés dans leur boîte avant d'attraper la bombe de fixatif pour en recouvrir mon œuvre.
- « Laisse-le là Amy, j'en prendrai soin. Tu pourras le récupérer la semaine prochaine. En tout cas ce dessin est vraiment magnifique, tu t'es surpassée, bravo ! »
Je plonge mon regard une dernière fois dans celui que mes doigts viennent de créer, des yeux d'or brûlants entourés d'une épaisse fourrure sombre... moi qui voulais dessiner les yeux noisette de Jeff ! Ce dessin me fascine et me trouble à la fois, je ne sais si je dois l'aimer ou le craindre... mon cœur s'emballe mais je ne saurais décrire les sentiments qui m'animent.
Tu parles d'un ange gardien, j'ai dessiné le regard du grand méchant loup prêt à me dévorer, oui !
Mon humeur s'est considérablement allégée pendant que je perdais la notion du temps, et je descends rapidement les escaliers de pierre blanche pour courir vers l'arrêt de bus ; ma journée est terminée et je vais enfin rentrer chez moi retrouver mes chiens et la nature que j'aime tant ! Mon vaisseau est déjà là quand j'arrive, et ma place m'attend derrière son capitaine ; je lui adresse un sourire et m'installe dans l'espoir que nous démarrions vite.
- « Tout le monde est là ? » demande-t-il en se levant pour scruter l'ensemble de son équipage. Des « oui » fusent de partout et il se rassoit avant d'actionner la fermeture des portes... mais à peine commence-t-il à démarrer que des poings tambourinent à la vitre en contrebas des hautes marches.
- « Excusez-nous, on doit prendre ce bus aujourd'hui, on va dormir chez une amie !»
Oh non ! C'est pas vrai, ces filles sont folles ! Mais jusqu'où vont-elles me traquer ? J'ai envie de crier au chauffeur de foncer sans les écouter, mais elles passent déjà devant moi avec de larges sourires vainqueurs et s'installent juste derrière en chassant d'autres élèves de sixième. Leur statut de redoublantes les rend à la fois confiantes en leur force physique, et honteuses face à leurs capacités intellectuelles... un mélange qui ne fait pas bon ménage ! Elles commencent à me chahuter doucement en secouant mon siège, puis les menaces commencent à pleuvoir crescendo, sans pour autant hausser la voix. Je sens la chaleur de leurs visages qui se postent tour à tour entre les deux appuis-têtes pour me faire part de leurs plans avec délectation.

- « T'es fière de toi hein ? »
- « Tu croyais avoir gagné la partie en nous faisant envoyer chez le dirlo tout l'après-midi ? »
- « Il nous a passé un sacré savon à cause de toi sale petite peste ! »

Et puis chacune leur tour elles reprennent de plus belle :

- « Si tu crois qu'on va s'arrêter là c'est que tu nous connais mal ! »
- « On va te suivre jusqu'à chez toi et on te lâchera pas ! »
- « Ouais, même que maintenant on saura où t'habites et on pourra venir s'amuser pendant les vacances... »

Les larmes commencent à me monter aux yeux et des sueurs froides me glacent le dos. Elles ne vont quand même pas oser ? Il vaut mieux que je me prépare à sauter du bus dès qu'il arrivera devant chez moi, si Lupo et Lupa sont là elles n'oseront pas descendre !
Après plusieurs arrêts, nous approchons lentement de mon décor familier, et tandis que je m'efforce de me tenir prête en toute discrétion pour éviter qu'elles ne comprennent que nous arrivons au but, le bus se gare devant ma boîte aux lettres. J'empoigne mon sac et me jette hors du siège d'un seul geste, mais découvre avec effroi en sautant la dernière marche que mes chiens ne sont pas là ! C'est pas vrai, mais qu'est-ce qui leur prend en ce moment ? Jamais là quand j'ai besoin d'eux ! Lourdement chargée, je cours cependant sans me retourner et très vite je les entends ramasser des poignées de gravier avant de se jeter à mes trousses. Elles courent plus vite que moi et me jettent leurs projectiles en me lançant des insultes en tous genres. Plutôt que de me diriger vers la maison vide et fermée à clé, je file vers la grange où nichent mes gardiens.
En entendant la porte s'ouvrir brutalement, Lupo se jette hors de son abri et se plante devant moi, prêt à en découdre.

- « C'est moi mon chien, c'est moi... »
Rassuré, il me laisse passer, mais il n'a pas le temps de détendre ses muscles car l'ennemi fait irruption. Stoppées net dans leur élan, Jasmine, Karine et Célia font maintenant face à un Lupo hors de lui, les menaçant de ses crocs comme jamais il ne l'avait fait à qui que ce soit. Tandis que je me love contre le ventre chaud de ma chienne occupée à me lécher les doigts, j'observe avec appréhension la scène qui se joue devant moi... pourvu qu'il les impressionne et qu'elles ne lui fassent pas de mal !

- « Tout doux le chien, tout doux, on s'en va... »

Jasmine parle d'une voix à peine audible et toutes les trois lâchent leurs graviers en lui présentant leurs mains comme pour lui signifier qu'elles ont abaissé les armes. Elles font quelques pas en arrière lentement, et quand la menace s'apaise elles me font des adieux à leur façon :

- « T'inquiète pas Bright, on t'aura, ici ou ailleurs ! »
- « Ouais, ton chien ne sera pas toujours là pour te défendre ! »

J'ai envie de pleurer, mais je ris en voyant Lupo excédé faire un bond menaçant vers elles en lâchant un aboiement rauque ; elles détallent comme des lapins et cette image valait vraiment la peine de me faire courser ainsi...
Mon ami à fourrure nous rejoint sa femelle et moi dans la cabane que papa leur avait aménagée dans le fond de la grange, et nous nous couchons bien serrés tous les trois. Je me souviens m'être souvent endormie ainsi avec eux quand ils étaient bébés et que maman refusait qu'ils entrent dans la maison pour y passer la nuit. Les entendre pleurer alors qu'on venait de les arracher à leurs mères m'était insupportable, et je venais ici tous les soirs après manger pour les aider à s'endormir, en leur racontant ce que j'avais fait dans ma journée. Au milieu des vieilles couvertures et d'une montagne de gros coussins, le confort et la chaleur de mes deux chiens m'apaisent et je m'endors profondément.

Je me réveille en sursaut dans mon lit, encore habillée et simplement enroulée dans une couverture. J'ai manqué un épisode ou quoi ? Comment est-ce que je suis arrivée ici ? Je me suis bien endormie dans la niche pourtant, l'odeur imprégnant ma peau et mes vêtements en atteste. Le jour pointe encore timidement à travers mes volets entrouverts et j'entends maman qui se dispute en bas, contre une voix grave... on dirait celle de papa.
La porte d'entrée claque et j'entends maman râler toute seule au moment où je me décide à descendre discrètement ; je n'aime jamais me retrouver au milieu d'une bataille qui n'est pas la mienne. Feignant de n'avoir rien entendu, je m'approche de la porte de la cuisine et demande innocemment si mon père est déjà rentré.
- « Qu'est-ce que tu fais là toi ? Et de quoi tu parles ? Bien sûr que non ton père n'est pas encore là ! Pourquoi tu demandes çà ? Va plutôt appeler ton frère et son copain pour qu'ils viennent manger, il va être temps de vous mettre au lit. Je te rappelle que tu as école demain ! »
- « Ouais enfin... école... c'est juste une visite au musée... »
- « Qu'est-ce que tu as à dire encore ? Tu sais que j'ai horreur de çà quand tu marmonnes ! »
- « Non, non, rien ! Je vais appeler les garçons... »
Mes chiens m'attendent sur le pas de la porte comme si on m'avait arrachée à eux de force... ils sont vraiment attendrissants quand ils me montrent autant d'affection !
Jeff et Adam échangent quelques coups de sabre en bois. Découpés en silhouettes noires devant le coucher de soleil, leurs mouvements sont harmonieux et parfaitement synchronisés comme s'il s'agissait d'une danse ; mais Adam ayant arrêté de suivre son entraînement depuis plusieurs années, il se fait toucher à tous les coups par mon cher samouraï. Ils ne me voient pas les épier et j'en profite pour écouter quelques bribes de leur conversation :

- « J'ai déjà vu ces filles... »
- « Ouais, moi aussi je les connais, elles et leur réputation... »
Chouette, on dirait qu'ils parlent de nanas, je vais peut-être en apprendre plus sur les goûts de Jeff... mais le ton monte et les coups de bâton se font plus vifs, on dirait qu'Adam est énervé.
- « Eh oh ! C'est ma sœur quand même ! »

Quoi ? Ils parlent de moi là ou quoi ? Est-ce que Jeff a dit quelque chose à propos de moi ? Merde ! Je suis repérée !

- « Amy ? Qu'est-ce que tu fous là ? »
Oh ? Mon frère qui m'appelle par mon prénom, çà c'est une première !
- « Euh... maman m'envoie vous dire de venir manger, et je crois qu'elle est un peu énervée... »
- « Pfff... fait chier ! »

Adam tend son bâton à Jeff qui le récupère prestement, puis rentre nerveusement vers la maison. Mais qu'est-ce qu'ils ont tous aujourd'hui ? C'est la pleine lune ou quoi ?

- « Salut Jeff, euh... c'est toi qui m'a mise au lit ? »
Il a un mouvement de recul et me regarde avec des yeux ahuris...
- « Non mimi, je viens juste d'arriver. Viens ! »

Ses deux mains occupées par les sabres d'entraînement, il ne peut pas les poser sur mes épaules comme d'habitude et se contente de m'indiquer la direction à suivre d'un mouvement de tête.
Le dîner est vite expédié et la vaisselle se fait en silence sans que je sache, pour une fois, d'où provient cette tension qui plane. Du coup je n'attends même pas que mon père soit rentré pour aller me laver et me mettre au lit, en espérant que mes rêves soient un peu plus beaux que ma journée d'aujourd'hui...



Cher journal,
La journée a été longue et difficile, on dirait que tout le monde est sur les nerfs comme s'ils marquaient la pleine lune. D'abord le fou de la bibliothèque du collège avec son protégé au regard noir, ma chute dans les escaliers, les trois furies qui m'ont couru après en me lançant des cailloux jusqu'à la niche de mes chiens (soit dit en passant, heureusement que j'ai ces deux-là pour me défendre et me tenir compagnie, sinon je deviendrais folle!), ensuite maman énervée sans raison (bon d'accord, elle, elle crie tout le temps, mais d'habitude c'est plutôt contre moi, et là je ne savais pas pourquoi elle était énervée et je n'aime pas les secrets...) et encore Adam qui s'énervait contre Jeff, puis contre moi quand je suis arrivée. L'ambiance du jour était vraiment pourrie!!! J'aimerais bien savoir quoi faire pour tout arranger, mais je n'ai pas de baguette magique ! Enfin, espérons que la nuit porte conseil.

*

Est-ce que je dors ?
Il fait tellement noir que je dois avoir les yeux fermés... pourtant j'ai l'impression qu'ils sont grand ouverts. Je tourne la tête pour regarder autour de moi, mais sans distinguer la moindre source de lumière... je tâtonne pour chercher l'interrupteur, pensant être à moitié endormie dans mon lit, mais je ne sens même pas le mur, ni mon lit. Seul un sol dur et froid me sert de repère, mais je n'arrive pas à me relever tant j'ai peur de tomber. La lune apparaît peu à peu dans le ciel, mais bien qu'elle soit ronde et pleine, elle ne m'offre aucune lumière. J'ai l'impression désagréable qu'elle se contente de m'observer, moqueuse. De quoi se réjouit-elle ? Quelque chose me frôle, un vent froid, puis un autre. J'entends des voix chuchoter et je sais que c'est à mon sujet... je me sens encerclée... je respire de plus en plus vite et tente de forcer mes yeux à s'ouvrir pour apercevoir le danger, mais rien n'y fait ! L'angoisse m'étrangle !

Je me réveille en repoussant tout autour de moi, à la recherche d'oxygène comme si je remontais des profondeurs obscures d'un océan glacé. Rassurée de sentir mon lit sous mes mains, je réussis à atteindre l'interrupteur et mets fin à ce cauchemar horrible. Qu'est-ce qu'il me prend en ce moment de faire des rêves pareils ? C'est çà les affres de la puberté ou quoi ? Frigorifiée par la sueur qui perle de tout mon corps, je file sous une douche brûlante qui me réconforte et me ramène dans le monde des vivants. La maison est endormie et je descends me préparer un énorme bol de chocolat chaud, emmitouflée dans ma robe de chambre d'hiver. Mes amis ne sont pas derrière la porte aujourd'hui et je me sens bien seule dans l'obscurité, à attendre que le soleil daigne éclairer les nuages et réveiller les oiseaux pour qu'ils animent le décor de leur concert habituel. J'entends du bruit dans la cuisine et me dépêche de rentrer avant de me faire réprimander une fois de plus par ma mère, car je n'ai vraiment pas besoin de çà aujourd'hui.

- « Adam ? T'es déjà levé ? »
- « Ben ouais, et toi ? Pressée d'aller en cours ? »
- « Bof, j'ai pas très envie d'y aller. En plus on n'a pas cours aujourd'hui, on va en bus au musée pour y passer la matinée. Je serais mieux ici avec mes chiens que là-bas au milieu de tous ces vieux machins... »
- « J'imagine, mais maman ne te laissera pas rater un seul jour d'école, même si les derniers de l'année ne sont pas très intéressants. »
- « Je peux toujours essayer... »
- « Non Amy crois-moi, elle ne voudra pas. Mais si tu veux je t'emmène, c'est sur mon chemin. »
- « Mais tu n'as pas cours ce matin, si? »
- « Non, mais... euh... j'ai un truc à récupérer, et je me suis dis que je pourrais t'amener au musée à 8 heures, plutôt que de te laisser prendre le bus si tôt et attendre là-bas pour rien. Je pensais te laisser dormir un peu plus du coup, mais tu étais debout avant moi. Tu as mal dormi ? T'as une sale tête, tu sais ?»
- « Eh oh ! Merci ! J'ai encore fait un cauchemar... j'avais besoin de voir la lumière du jour et de me réchauffer un peu. »
- « Quand tu dis « encore », çà veut dire que tu en fais souvent ? »
- « De quoi ? »
- « Des cauchemars, Amy. »
Mon frère est incroyablement poli, patient et attentionné ce matin... il a mangé de l'agneau ou quoi ? Ah... mes jeux de mots pourris, je me fais rire toute seule.
- « T'inquiète, c'est juste la deuxième fois en deux jours. Enfin, j'en fais aussi pendant la sieste mais bon, çà va s'arrêter c'est sûr ; je n'en fais jamais d'habitude... plus depuis que mes deux gros loulous sont là en tout cas. »
Quand on parle du loup... j'entends pleurer derrière la porte d'entrée. J'en connais deux qui ont enfin fini leur grasse matinée.
- « Ah, au fait, je veux bien que tu m'amènes au musée si l'offre tient toujours ! »
- « Elle tient, elle tient, mais ne traîne pas trop quand même ; je ne voudrais pas que tu sois en retard à cause de moi ! »
Ouahou j'ai même droit à un sourire ! A croire que la complicité fraternelle çà peut nous tomber dessus comme le fameux « coup de foudre » amoureux... Cette journée s'annonce peut-être belle finalement !

Je m'agrippe au blouson de mon frère tandis que nous progressons à travers les chemins de campagne, puis dans les rues de la ville. Adam s'assure de temps en temps que mes mains soient bien accrochées, et me demande si çà va en hurlant à l'intérieur de son casque à chaque feu rouge où nous devons nous arrêter.

- « Merci pour la ballade, et pour avoir eu du temps tranquille avec les chiens ce matin. »
J'offre à mon frère le beau sourire que je réserve habituellement à son meilleur ami tout en lui tendant mon casque, puis me dirige prestement vers l'entrée du musée, où les élèves de ma classe et ceux d'une autre sixième commencent à entrer. »
- « A quelle heure je dois venir te chercher ? »
Sa question si généreuse me déstabilise ; çà me réchauffe le cœur de savoir que je n'aurai pas non plus à prendre le bus au retour.
- « A midi, c'est bon ? »
- « Pas de soucis, je serai là ! Allez, à tout à l'heure ! »
Il file à travers les rues en me laissant remplie de joie. Je pense que j'ai maintenant deux gardes du corps, et avec eux les merdeuses n'ont qu'à bien se tenir !
- « Amy, tu es là ! Dépêche-toi, on t'attend ! »
- « J'arrive mademoiselle ! »
Mlle Bellange m'accueille avec son regard lumineux habituel... je me demande parfois ce qu'elle peut bien voir de moi avec ces yeux-là. J'entre dans le musée récemment rénové et me mets au pas pour commencer la visite. De nombreuses salles remplies d'objets aussi barbants les uns que les autres se succèdent. Je n'aime vraiment pas tout ce qui a trait à l'Histoire ; je suis extrêmement curieuse de tout ce que l'être humain peut faire dans le présent, ou même de ce qu'il imagine pour un avenir meilleur, mais je me contrefous de la forme de la fourchette qu'a utilisé un paysan du moyen-âge ou des dés à coudre en porcelaine de la reine machin chose. Ils auraient pu s'enfoncer leurs fourchettes et leurs aiguilles là où je pense, que je trouverais çà tout aussi passionnant !
- « Nous entrons à présent dans le cœur de notre musée, avec une exposition d'objets indiens découverts dans notre région il y 50 ans, presque jour pour jour. »
Le guide, bien plus passionné que moi, nous fait avancer entre les vitrines pour observer des ossements, poteries et autres objets du quotidien dont il raconte l'utilisation avec une éloquence que je me dois de reconnaître ; tout son public semble captivé... à l'exception de moi bien entendu, même si j'essaie de donner le change par respect pour ma prof de Français. Tiens ? Le rouquin est là lui aussi ? A l'écart comme moi, ce n'est pas étonnant...
Une colonne de verre se dresse au milieu de la pièce, juste entre lui et moi, et tandis que je l'observe au travers, je sens que quelque chose y attire mon attention. Je suis ramenée à la réalité par notre orateur qui dirige toute la troupe à encercler cette vitrine. Il leur raconte une vieille légende indienne, héritée de la culture Inuit, à propos d'une déesse qui aurait scellé son amour pour son amant maudit dans un collier orné d'une pierre de Turquoise. Son histoire ressemble à un conte à dormir debout, à la Roméo et Juliette, mais il capte toute mon attention quand il mentionne les dents de loup surdimensionnées ornant ce même bijou, et qui auraient appartenu à l'esprit du Loup « Amarok ».
La foule se remet en marche comme un seul homme pour rejoindre la salle suivante, mais je reste plantée là, tout comme le rouquin qui m'observe à présent. Ignorant ses yeux noirs, je ne peux résister à la curiosité et m'avance vers la paroi de verre ornée d'un cadenas incrusté. Dommage, j'aurais bien voulu toucher ces dents de loup... mais tandis que je colle mes mains sur la porte vitrée, celle-ci tourne sur ses gongs comme par magie. Quelle chance ! Le guide a sûrement montré les objets aux autres, et a dû mal refermer.
Je lève les yeux vers mon épieur en espérant qu'il ne joue pas au traître, mais il se contente d'observer mes faits et gestes avec une sorte de crainte, reculant peu à peu vers le mur du fond. Je tends les mains vers le bijou ; ces dents sont vraiment énormes, il ne peut s'agir de véritables dents de loup... mais cette pierre, quelle couleur... quelle force il s'en dégage ! Je veux juste le toucher, peut-être le prendre dans mes mains... mes doigts se posent doucement sur l'objet...

J'ai mal à l'arrière du crâne et le sol est froid sous mon corps peu couvert. J'entends une foule qui murmure autour de moi et mes paupières closes m'infligent un noir complet.
- « Reculez-vous, laissez-la respirer ! »
Mlle Bellange ?
- « C'est insensé, que fait ce collier sur son cou ? La vitrine est pourtant parfaitement hermétique, et seul le directeur en a la clé ! »
Monsieur barbant semble affolé et je sens un poids énorme être retiré de dessus ma gorge. J'ouvre les yeux péniblement pour découvrir deux tignasses rousses penchées au-dessus de moi.
- « Timothée, dis-moi ce qu'il s'est passé. Tu as tout vu n'est-ce pas, puisque c'est toi qui nous a appelés ? Allons, parle-moi... »
La voix de mon ange se fait plus douce, mais le rouquin ne crachera pas le morceau et se contente de river ses yeux troublants sur moi. Ma vue s'éclaircit et un frisson me parcours de la tête aux pieds au moment où je plonge enfin mon regard dans le sien. Soit-disant que les yeux sont le reflet de l'âme, mais on dirait que celle-ci n'a pas sa place dans ce corps... enfin, ces yeux noirs sont simplement mal assortis à sa peau pâle mouchetée et ses poils de carotte. Je détourne mon visage du sien et me relève péniblement comme si un train m'était passé dessus.
La matinée est enfin terminée et nos guides nous escortent jusqu'à la sortie, où un bus attend de ramener ses brebis au bercail.
- « Amy, tu ne montes pas ? »
- « Non mademoiselle, mon frère vient me chercher, il va arriver d'une minute à l'autre... »
- « Je comprends, mais je ne peux pourtant pas te laisser seule ici... »
- « Je reste avec elle. J'ai mon téléphone pour appeler en cas de besoin. »
Notre professeur ne semble pas rassurée par le rouquin ; malgré son assurance il reste quand même un enfant de mon âge.
- « Ne vous inquiétez pas mademoiselle, ma sœur va venir me chercher et je peux prévenir mon tuteur en cas de problème... il n'est jamais très loin. »
Un tuteur ? De quoi il parle ?
- « Bon, dans ce cas je vous laisse. A demain les enfants. »
Elle monte dans le bus mais continue de nous suivre du regard jusqu'à ce que son carrosse la fasse disparaître au premier tournant... et voilà justement Adam qui arrive sur son scooter.
- « Tiens, mon frère est déjà là, je vais devoir te laisser. »
Le garçon ne dit rien, son regard dur perdu vers ma monture qui s'avance.
- « Tu t'appelles Timothée c'est çà ? J'ai entendu la prof te parler quand j'étais par terre... »
J'essaie de briser la glace, mais aucune émotion ne transparaît sur son visage qui semble presque de cire ; c'est très déconcertant. Il me regarde longuement avant de me répondre.
- « C'est Tim, ou Timmy, je préfère... »
- « Tu as raison, Timmy çà fait moins formel. Moi c'est Amy. »
- « Je sais. »
Ah bon ?
Adam ralentit un peu plus loin en saluant une brunette qui fait partie de son groupe d'amis. Ils avancent ensemble vers nous si bien que j'entends leur conversation.
- « Salut Laura, tu te promènes ? »
- « Ah, salut Adam çà va ? Qu'est-ce que tu fais là ? »
- « Dis donc, je t'ai posé la question en premier il me semble... »
Mon frère en plan drague, c'est assez divertissant à voir. La pauvre fille rougit jusqu'aux oreilles et bafouille timidement en entortillant ses doigts fins dans ses longs cheveux châtains.
- « Ah Timmy tu es là ? Euh, pardon Adam, je venais juste chercher mon petit frère... »
Je me demande bien ce qu'elle peut lui trouver pour être troublée à ce point par sa présence. Ok il est sympa avec moi depuis ce matin, mais en général il ne fait pas dans la dentelle...
Tim brise le silence gênant qui nous calfeutre, de sa voix sérieuse et
monocorde :
- « Amy est tombée et s'est cognée la tête, au musée. Il faudra surveiller qu'elle aille bien. »
Il s'adresse à Adam comme un adulte parlerait à un gamin, et son ton autoritaire fait s'arrondir les yeux de tout le monde.
- « Dis donc, de quoi tu te mêles toi ? Arrête de parler aux gens comme çà, tu sais que çà m'énerve ! Je suis désolée Adam, ce n'est pas un enfant facile. »
- « Pas de problème, c'est plutôt bien de jouer les terreurs à son âge, au moins il doit savoir se défendre tout seul... mais t'es peut-être un peu jeune toi aussi pour le gronder comme une mère non ? »
Le ton léger de mon frère semble jeter un froid, et tandis que Tim le fixe toujours de ses iris noirs imperturbables, Laura nous fait un aveu touchant.
- « Je suis bien obligée, nos parents sont morts et nous avons grandi à l'orphelinat pendant plus de dix ans. Notre tuteur a accepté qu'on en sorte cette année quand j'ai demandé mon émancipation, mais je me rends compte que c'est plus dur que je croyais de prendre soin de moi et de lui en même temps... »
Adam ne connaît pas très bien ses amis on dirait, il reste bouche bée avant de se confondre en excuses.
- « Je suis désolé... je ne savais pas ! Je parle toujours sans réfléchir tu sais ? Mais dis-moi toi, comment tu t'es débrouillée pour te cogner la tête dans un musée ? T'as voulu t'échapper en courant ou quoi ? »
Formidable diversion, bravo Adam, mais que puis-je répondre à çà ?
- « Je n'en sais rien, je me suis approchée d'une vitrine et elle était ouverte, et il y avait ce bijou avec des dents de loup énormes, et quand j'ai posé les mains dessus çà a été le trou noir. Je me suis réveillée par terre avec une douleur derrière la tête, et tout le monde était autour de moi. »
- « Et bien, t'en loupes pas une ! Encore des loups hein ? Allez enfile çà qu'on rentre à la maison ! »
Il me tend mon casque et je prends place derrière lui sur son engin. En disant au revoir à Tim et Laura, je vois apparaître à travers ma visière le bibliothécaire de l'école, sortant de derrière le musée. Il arrive dans le dos des orphelins d'un pas silencieux mais déterminé, tout en me fixant de son regard inquisiteur habituel.
- « Harry ? Vous étiez là ? Je ne vous avais pas vu... »
L'homme ne prend même pas la peine de répondre à Laura et s'adresse directement à moi :
- « Il me semble que vous avez un livre qui m'appartient mademoiselle, et je vous serais reconnaissant de me le rendre rapidement. Il est hors de question que cet ouvrage reste entre vos mains pendant les vacances scolaires. »
- « Je vous le rendrai dès que je l'aurai lu, il nous reste encore dix jours de cours il me semble. Fonce Adam, ou on va être en retard ! »
Cet espèce de fou me glace le sang, mais je ne le laisserai pas avoir le dernier mot. Adam file dans la rue et j'ai à peine le temps de me retourner pour faire un signe de la main à mes nouveaux « amis », que je les vois se faire emmener par ce type bizarre qui les tient tous les deux par les épaules.
Au premier feu rouge, Adam hurle dans son casque :
- « Dis donc petite, t'as la cote avec le vieux on dirait ! Tu lui as volé un bouquin ou quoi ? »
« Petite » ? Bof, c'est déjà mieux que « la naine »...
- « C'est un malade ce type, il me fait froid dans le dos. Son bouquin je ne l'ai emprunté qu'hier, tu parles d'un kidnapping ! »
Et dans un éclat de rire contagieux mon chauffeur démarre en trombe pour nous ramener à la maison. Le rire me détend, comme avec Jeff. Décidément, mon frère marque beaucoup de points aujourd'hui !

En rentrant, on prépare rapidement le déjeuner avec ce que maman a laissé dans le frigo ; j'espère qu'on aura fini de manger avant qu'elle ne rentre du boulot.
Papa se prépare tranquillement à aller travailler à son tour, l'ambiance est calme comme jamais. Nous décidons d'aller manger dehors et j'étends une belle nappe blanche sur la table, avant de mettre le couvert comme quand je jouais à la dînette. Je me souviens que Leïla aimait bien jouer avec moi quelquefois, alors qu'elle était déjà ado. C'était trop marrant de la voir faire semblant de siroter ses tasses de café à la boue.
Les aliments semblent avoir une autre saveur au grand air, et je me sens déjà presque en vacances, en disant au revoir à papa qui lui, va devoir s'enfermer pendant plus de huit heures dans une boîte de conserve, sans aucune vue sur l'extérieur... et avec le bruit des machines pour seul chant d'oiseau.

L'après-midi sera sauvage ou ne sera pas ! Fatiguée par la ville, le musée, et l'antipathie de monsieur lugubre, je décide de remettre mon compte rendu de la visite de ce matin à plus tard, et enfile mon vieux sac à dos pour partir à l'aventure avec mes chiens, dans les bois. Avec cette chaleur j'aurais peut-être dû emmener mon maillot pour piquer un plongeon dans la petite crique, mais au pire je peux toujours me baigner nue ; personne ne passe jamais par cet endroit reculé. Je pédale fort sur mon vélo pour sentir l'air chaud me fouetter le visage, tandis que mes chiens courent à mes côtés.
- « Alors ma belle, du nerf ! Tu t'es vraiment ramollie on dirait, j'avais raison pour ton régime, on va te mettre aux croquettes et à l'eau ! »
Lupa a du mal à suivre, et Lupo ne peut s'empêcher de regarder en arrière, incapable d'abandonner sa femelle à la traîne.
- « Bon d'accord on va faire une pause dans les bois. Venez, on va aller se rafraîchir à la crique ! »
Je m'enfonce dans les bois en tenant mon VTT à la main, guidée par mes chiens assoiffés. Des branches chatouillent la peau nue de mes membres et de mon visage, et j'évite de me faire accrocher par les ronces, tout en attrapant quelques mûres au passage ; un deuxième dessert n'est jamais de refus.
Après plusieurs dénivelés tortueux, mon petit coin de paradis se présente enfin à mes yeux. A coups de grandes lampées, mes amis se désaltèrent enfin avant d'entrer dans l'eau fraîche et limpide avec moi. Je redeviens animale parmi eux, lavant la sueur et la poussière de mon escapade sous la cascade de mon petit ruisseau. Heureusement que des endroits comme celui-là existent pour décompresser, à l'écart de toute présence humaine. Je nage doucement autour de mes chiens quand Lupo sort de l'eau brusquement.
- « Qu'est-ce tu as mon beau ? Tu as entendu un gibier ? »
Je sais qu'il aime courir après de petits animaux parfois, pour le plaisir, mais aujourd'hui ce n'est pas çà. Il reste immobile, à l'affût, les oreilles dressées en avant et tout son corps en alerte.
- « Grrrrrrrr... »
Merde ! Qu'est-ce qu'il lui prend ? Il a entendu quelqu'un ou quoi ? Je m'enfonce dans l'eau pour cacher mon intimité. Une branche craque et j'entends des pas s'échapper en courant, suivis sur quelques mètres par mon gardien qui aboie avec colère.
Je me rhabille à la hâte pour rentrer chez moi, tandis que mes deux amis se secouent vigoureusement pour se sécher. Au milieu des bois je me sens soudainement en danger, effrayée à l'idée d'être épiée par un voyeur caché dans les fourrés. Je presse de plus en plus le pas et mes chiens me jettent des coups d'œil tendres en pleurant, comme s'ils sentaient mon malaise et le stress qui monte en moi. La lumière du jour n'est plus très loin et je me sens enfin sauvée.
- « Allez mes chiens, on y va! »
Mes deux bergers loin devant, je remonte sur mon vélo sans risque de les blesser, pour parcourir les derniers mètres de sentier forestier le plus vite possible. Arrivée sur le petit chemin de terre qui borde les bois jusqu'à ma maison, je m'enivre de la chaleur du soleil sur ma peau. Au moins ici je ne crains rien, je peux voir si quelqu'un s'approche de moi et m'enfuir n'importe où car je vois où je mets les pieds... ou les roues ; mais en voulant remplir mes yeux de lumière bienfaisante je suis surprise de ressentir une brûlure. J'ai dû rester trop longtemps dans l'ombre des arbres et la lueur vive du plein soleil aura surprit mes rétines.
- « Mes chiens, je suis désolée, mais je crois qu'on va éviter de revenir se baigner ici pendant quelques temps. Au pire je prendrai mon maillot et on viendra avec Jeff et Adam ... »
Mes cheveux sont déjà secs alors que je viens à peine de sortir de l'eau ; l'air ambiant doit être plus chaud que je ne le pensais... ou alors j'ai des cheveux magiques ! Ah, comme elle me manque l'époque bénie de mon insouciance où je voyais de la magie partout.
Apaisée mais encore inquiète, j'abrège ma sortie dans la nature sauvage pour aller me réfugier dans un endroit plus civilisé. Ma famille est ce qu'elle est, mais au moins je me sens en sécurité à partir du moment où je ne suis plus seule.
- « Qu'est-ce que tu foutais ? Je t'attends depuis une heure ! »
C'est à moi qu'il parle ? J'entends mon frère mais je ne le vois pas.
- « Ouais je sais, désolé, j'ai traîné... »
Ah ! C'est Jeff ! Je contourne la maison et les découvre devant le garage, en plein bricolage de leurs deux roues.
- « J'avais besoin de prendre l'air après l'entraînement d'aujourd'hui, le professeur n'a pas été tendre. »
- « Il est toujours là ce vieux grincheux ? Je ne comprends pas comment tu arrives encore à lui obéir. Il me foutait toujours en rogne avec ses préceptes de sagesse à la con. »
- « Le professeur est un homme honorable mec ! Mais toi tu dois être comme ta sœur, un esprit libre et indomptable, incapable d'obéir aux règles ! »
L'humeur de Jeff passe de la colère à l'humour en un clin d'œil quand il discute avec mon frère ; pas étonnant que ces deux-là soient les meilleurs amis depuis toujours. Adam s'en va chercher à boire et j'en profite pour aller parler avec mon prince. Il a toujours fait partie de ma vie, et je le considérais comme un membre de ma famille, comme un autre grand frère... mais maintenant je ne suis pas sûre que lui me voit comme une sœur, et du coup je le regarde autrement moi aussi. Je m'approche en silence afin de pouvoir admirer discrètement ses muscles en mouvement autour de sa moto. A genoux devant son casse-tête, les mains dans le cambouis, il lève les yeux vers moi mais semble gêné de me voir.
- « Ah, salut mimi... çà va ? »
- « Pas trop mal, à part que je me suis faite une belle frayeur dans les bois... »
J'ai envie de titiller son côté protecteur.
- « Ah bon ? »
Il ne semble pas du tout concerné, et tourne autour de sa moto, qui se retrouve à faire barrage entre lui et moi. Vexée, j'insiste.
- « Oui, je me baignais dans ma petite crique avec les chiens et il y avait quelqu'un qui m'observait, caché dans les fourrés.»
Il relève un visage énigmatique vers moi, sa voix se fait rauque, presque étranglée ; j'ai enfin capté son attention.
- « Quelqu'un tu dis ? Tu es sûre que ce n'était pas un animal ? »
- « Oui j'en suis sûre »
Enfin, je crois.
- « Tu as vu qui c'était ? »
- « Non je n'ai rien vu, mais Lupo était très en colère et lui a couru après, et j'ai entendu ses pas... je suis presque sûre que c'était un être humain. »
- « Moi je pense plutôt à un chevreuil ou un sanglier que ta nudité aura gêné... »
Il me sourit timidement en me regardant à peine du coin de l'œil, et se remet à bricoler. Il n'a pas l'air très inquiet pour moi alors que j'aurais pu me faire agresser dans les bois, et çà m'énerve ! D'habitude il bondit à mon secours pour bien moins que çà...
- « Je vais faire mes devoirs puisque c'est comme çà ! »
Et je lui tourne le dos pour lui faire comprendre que je n'aime ni son ton moqueur ni son manque d'intérêt, bref, son changement d'attitude.
- « Mimi... ne fais pas la tête comme çà s'il-te-plaît. Si tu veux je te donnerai quelques cours de base en Aïkido, tu en avais envie non ? »
Soulagée et flattée qu'il demande mon pardon, je me retourne vers lui avec un beau sourire.
- « Oh oui, çà fait longtemps que j'en ai envie. Comme çà je pourrai frapper Adam s'il m'embête ! »
- « Tu plaisantes j'espère ? »
- « Mais oui, oh... » voilà que son ton sérieux et moralisateur revient, on dirait Tim ce matin.
- « Je suis sérieux Amy... »
Ah çà je le sais, oui !
- « J'ai vraiment envie de t'apprendre les bases, mais c'est un art qui ne sert qu'à se défendre, jamais à attaquer ! »
- « D'accord, d'accord, on commence quand ? »
- « Quand tu voudras. »

En rentrant à la maison pour me mettre enfin à mes devoirs, j'ai le malheur de tomber nez à nez avec ma chère maman, qui me dévisage de la tête aux pieds.
- « Et bien quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi tu me regardes comme çà ? »
- « Tu étais où tout ce temps? »
- « Dans les bois avec les chiens, comme d'habitude, pourquoi ? »
- « Tu as quelque chose de changé... ta peau, tes yeux... et tes formes. Tu ressembles de plus en plus à ta grand-mère ma parole ! »
Je prends çà comme un compliment, même si je sais que venant d'elle ce n'en est pas un. J'attrape le portrait de sa mère sur le buffet et monte à la salle de bains pour me rafraîchir avant de me mettre au travail.
- « C'est vraiment dommage que tu sois morte avant ma naissance toi, tu sais ? Je suis sûre qu'on se serait très bien entendues toi et moi. La maman de papa est gentille, c'est une bonne mamie gâteaux, mais toi tu n'étais pas comme tout le monde d'après tout ce qu'a dit maman ! Une femme forte et déterminée... et superbe avec çà. Si seulement elle disait vrai et que je pouvais te ressembler ! »
Je regarde ses yeux verts intenses et son épaisse chevelure noire tombant en une longue natte sur son épaule, et je ne peux m'empêcher de l'envier ; mais mes yeux noisette et mes cheveux châtains me donnent plutôt une allure passe-partout. Je m'avance vers le miroir pour observer la banale couleur de mes iris de plus près, et...
- « Ouahou, çà vient d'où çà ? »
Mes yeux ont éclairci et tirent à présent sur un joli vert. Est-ce que c'est possible qu'ils changent de couleur à mon âge ? Je me déshabille pour me doucher et suis surprise de ce que mon voyeur, qu'il ait été humain ou animal, a pu observer tout à l'heure. Maman a raison, ma peau a bruni de partout, et mes formes ont sensiblement changé. Depuis quand est-ce que je ne me suis pas regardée dans le miroir ? La différence est étonnante ! Un ventre plus plat et plus ferme, des hanches plus marquées sous une taille affinée, une poitrine naissante et de petites fesses rondes et hautes. Mes courses en vélo ont eu du bon on dirait... et avec l'entraînement de Jeff, je vais bientôt avoir de belles courbes fermes et musclées partout...
Je me sèche les cheveux rapidement, et en les peignant la tête en bas, je découvre par le jeu des deux miroirs une large bande brune partant de ma nuque, contrastant de façon frappante avec le reste de ma chevelure. Qu'est-ce que c'est encore que çà ? C'est génial ! Peut-être que je vais vraiment ressembler à cette belle femme qui a donné naissance à ma mère après tout.
Je retourne dans ma chambre avec le sentiment amer que je vais devoir passer toute la soirée à terminer mon arbre généalogique pour le cours d'Histoire de demain, sans oublier le compte rendu de la visite du musée pour le cours de Français. C'est de ma faute, j'ai déjà rassemblé tous les documents familiaux, mais j'ai laissé traîner ce devoir depuis des semaines. De toute façon, même avec toutes les données possibles en main, il y a encore beaucoup de choses qui m'échappent. Du côté de mon père tout va bien, il me sera facile de remplir toutes les cases sur plusieurs générations ; mais du côté « Bright » c'est une autre histoire ! Déjà le fait que Leïla, Adam et moi portions le nom de notre mère et non celui de notre père est peu habituel, mais le plus étrange c'est qu'il ne reste aucune trace des pères, maris ou même frères éventuels de ce côté de nos ancêtres. Seules les mères se sont succédées de génération en génération, avec toujours une fille unique pour toute transmission de leurs gênes et de leur patrimoine. Mon arbre à moitié rempli, j'entends mon frère qui monte à l'étage pour m'inviter à venir manger.
- « A mettre le couvert tu veux dire ? »
- « Non c'est bon, çà c'est fait, on s'en est occupé. »
- « Avec vos mains pleines de cambouis ? »
J'aime bien taquiner Adam maintenant qu'il est si gentil avec moi, çà fait durer la conversation.
- « Je vais t'en faire manger moi du cambouis tu vas voir ! Sérieusement, t'en es où de ton devoir d'Histoire ? »
- « Il est terminé... mais bon, on ne pouvait pas s'attendre à mieux avec ce qu'on a, n'est-ce pas ? »
- « Hum... ouais. Je me souviens quand j'ai dû faire la même chose, j'ai eu droit à plein de questions sur la branche « Bright ».
- « Ouais, une branche un peu pourrie. Mais ils peuvent bien me poser des questions, de toute façon je n'ai pas les réponses ! Je m'inquiète plus des moqueries à vrai dire... »
J'ai baissé la tête de honte et ma voix est devenue plus fine.
- « Je sais qu'il y a des pestes dans ta classe, mais tu vas devoir apprendre à leur tenir tête Amy. On ne sera pas toujours là pour te défendre ! »
Je le regarde à présent, surprise, car je ne me souviens pas qu'il m'ait défendue ni même qu'il ait croisé la route de mes persécutrices.
Je laisse ma chambre en désordre et descends avec lui pour manger en famille... avec Jeff.
- « Vous voilà enfin vous deux ? J'ai crû qu'on allait devoir mettre le dessert dans la cage d'escalier pour vous attirer. »
- « Oh ! Un gâteau au chocolat ? D'où çà sort ? C'est un jour spécial aujourd'hui ? »
- « Il y avait tous les ingrédients, et ta mère était d'accord pour que j'en fasse un ; j'ai pensé que çà pourrait faire du bien à tout le monde... »
- « Très bonne idée Jeff, comme toujours ! »
Adam le lui prend des mains en faisant mine de tout garder pour lui.
- « Et hop ! A moi le bon gâteau ! »
Une bataille joyeuse s'en suit pour remettre le dessert sur la table, et le dîner se déroule incroyablement bien ; le chant de ce début d'été entrant avec l'air frais par la fenêtre, et mes deux gros nounours allongés sur le pas de la porte. Voilà une soirée comme je les aime, avec une famille aimante et une ambiance légère.

Il me reste peu de temps après le repas pour rédiger mon compte rendu de visite, mais je sais déjà sur quoi je vais écrire. De toute façon, étant donné que je n'ai rien écouté du discours interminable de notre guide, je ne pourrai parler de rien d'autre que de ce collier qui m'a tant attirée. Je décide de faire quelques recherches sur internet à propos de la fameuse légende et du nom qui m'a le plus marquée, celui de l'esprit du Loup nommé « Amarok ». Je ferai un dessin du bijou pour enrichir mon devoir.
La légende du collier et des amants maudits ne donnant aucun résultat de recherche, je me contenterai de traiter ce passage en introduction. Par contre il y a bien une légende à propos de la création du monde, concernant Amarok et un certain « Kaïla ».

La légende du loup et du caribou

Au commencement, il n'y avait rien de vivant, pas d'animal, juste le premier homme et la première femme.
Cette dernière demanda à Kaïla, le dieu du ciel, de peupler la terre. Il l'envoya creuser un trou dans la banquise pour y pêcher et la femme sortit un à un du trou tous les animaux qui peuplent le monde, le caribou en dernier.
Kaïla lui dit que le caribou était le plus beau cadeau qu'il puisse leur faire car il nourrira son peuple.
La Femme relâcha le caribou et lui dit de se répandre sur la Terre et de se multiplier.
Rapidement, les caribous devinrent nombreux et les fils de la femme purent le chasser pour manger sa chair et confectionner tentes et vêtements avec sa peau.
Cependant, les descendants de la première femme choisissaient toujours les plus beaux animaux, si bien qu'un jour, il ne resta plus que les plus faibles
et les malades, dont les inuits ne voulaient pas de peur, en les mangeant, de devenir faibles et malades comme eux.
La femme demanda une solution à Kaïla et ce dernier alla rendre visite à Amarok, l'esprit du Loup.
Il lui demanda que ses enfants, les loups, mangent les caribous maigres, malades et petits pour que les troupeaux redeviennent nombreux avec des animaux gros et gras, et que les Fils de la Femme puissent de nouveau les chasser.
C'est depuis cela que, selon la mythologie Inuit, "les Fils, le loup et le caribou ne sont devenus plus qu'un.
Le caribou nourrit le loup, mais c’est le loup qui maintient le caribou en bonne santé".
Le loup est considéré comme un animal indispensable à l'entretien des populations de gros gibier grâce au type de chasse qu'il pratique. Il est ainsi complémentaire de la chasse pratiquée par les hommes.

Ah, ces loups ! Ils sont quand même aimés par beaucoup de peuples, je suis loin d'être la seule. D'ailleurs cette pensée fera une excellente conclusion. Je me régale à dessiner le bijou d'après mes souvenirs quand quelqu'un frappe à la porte.
- « Toc, toc ! Je peux entrer ? »
- « Bien sûr Jeff ! Tu t'en vas ? »
- « Oui, je venais te souhaiter une bonne nuit. »
- « Mouais, j'espère qu'elle sera meilleure que celles de cette semaine... »
- « Pourquoi ? Tu dors mal en ce moment ? »
- « J'ai fait quelques cauchemars... »
- « Vraiment ? »
Son air inquiet me réjouit, il redevient mon prince protecteur.
- « Tu veux me raconter ? »
- « Non, c'est bête, il n'y a pas grand chose à dire... des loups comme d'habitude, la lune, la peur du noir, tout çà... Freud n'y trouverait pas une miette à se mettre sous la dent. »
- « Hum, l'humour est la meilleure des défenses, hein ma belle ? Tu fais quoi de beau ? »
- « Je termine un compte rendu de ma visite au musée de ce matin. »
- « Le musée ? Tu y es allée aujourd'hui ? Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? »
- « Ben, je ne savais pas que mon emploi du temps t'intéressait... »
- « Tout ce que tu fais m'intéresse Amy ! »
Oh, penché au-dessus de moi, en appui sur le dossier de ma chaise et sur mon bureau, Jeff me transperce d'un regard chaud comme s'il essayait de lire en moi. Une tension inhabituelle est palpable entre nous. Lentement il se détend, et son regard se fait plus doux.
- « J'aimerais que tu me dise toujours où tu vas et ce que tu fais, d'accord
mimi ? »
- « Euh... oui. »
- « Alors, tu as vu quoi d'intéressant là-bas ? »
Sa voix est étrange, comme s'il se forçait à rester calme. Lui aussi marque la lune ou quoi ? Je suis entourée de loups garous ma parole !
- « Amy... tu rêves ? »
- « Ah, oui... pardon Jeff ! Tu sais il n'y a rien de très excitant dans un musée, le guide était plutôt barbant et je n'ai rien écouté de ce qu'il a dit. »
- « Oulà, mais de quoi tu as bien pu parler alors ? »
Il écarte doucement mes bras du devoir sur lequel ils étaient repliés, et son regard se fige sur mon dessin.
- « Amy, c'est quoi çà ? »
- « Ah, c'est une drôle d'histoire ! Heureusement qu'il y avait ce collier, sinon je n'aurais rien eu à écrire. »
- « Raconte-moi ! »
Son ton est sec et ses yeux ne quittent pas mon dessin. Lui aussi est épaté par mon talent comme Lili, ou quoi ?
- « Et bien... »
Je lui déballe tout dans les moindres détails, la gentillesse d'Adam, Mlle Bellange, le guide barbant, le rouquin aux yeux noirs, le collier dans la vitrine, la porte qui tourne sur ses gongs...
- « Comment çà, c'était ouvert ? »
- « Oui, c'est génial ! »
Mon cœur s'emballe à l'idée de parler du bijou.
- « Et après ? »
- « Après il y avait ce collier avec cette magnifique pierre bleue, et ces dents de loup énormes, et quand j'ai posé les mains dessus... »
- « Quoi ? Tu l'as touché ? »
Son regard affolé se jette sur moi.
- « Amy, qu'est-ce qu'il s'est passé après ? »
Il a l'air inquiet, détachant chacun de ses mots. Tout doux Jeff, je n'ai rien volé !
- « Après c'est le trou noir. Je me suis réveillée par terre avec une forte douleur au crâne, et tout le monde autour de moi... »
- « Oh Amy, non... »
Il me prend tendrement dans ses bras et caresse mes cheveux.
- « Tout va bien, ne t'inquiète pas, je n'ai plus mal du tout. »
Jeff se met à genoux devant moi pour avoir les yeux à hauteur des miens.
- « Amy, promets-moi que tu n'iras plus nulle part sans m'en avoir informé avant... je suis sérieux, je ne veux pas qu'il t'arrive quelque chose ! »
- « Euh, d'accord... oui. Mais tu sais, en général je vais en cours et c'est tout. »
Il se lève et fait s'attarder un baiser sur mon front.
- « Tu veux que je te raconte la suite ? »
- « Non mimi, je dois y aller. Il est tard et je dois voir le Professeur. Tu me raconteras demain, d'accord ? »
- « D'accord, bonne nuit Jeff. »
- « Bonne nuit mimi. »
Son sourire me fait fondre, et une fois mes devoirs et le reste de mes affaires rangées dans mon énorme sac, je me jette sur mon lit avec mon journal.

Cher journal,
Quelle journée encore aujourd'hui ! Au moins elle aura été bien plus positive qu'hier. Adam est devenu doux comme un agneau et serviable avec moi, Jeff qui m'inquiétait est finalement plus protecteur que jamais, et même maman a été calme ! Je soupçonne le gâteau au chocolat d'y être pour quelque chose ;)
Enfin bref, j'ai vu un collier magnifique avec des dents de loup au musée, et j'ai parlé avec le rouquin ( qui s'appelle Tim) et sa sœur Laura. Ah oui, et mon corps se transforme, c'est génial ! Maman dit que je ressemble de plus en plus à grand-mère Bright, et je pense qu'elle a raison...
Bref, cette nuit je ne peux faire que de beaux rêves !

- « Hum, çà être elle... »
- « Non... çà être différent... »
Je suis à nouveau perdue dans un noir absolu et glacial, apercevant seulement la lune moqueuse montant doucement à l'horizon, sans daigner m'offrir un soupçon de sa lumière. Je sens des regards braqués sur moi, est-ce de moi qu'ils parlent avec ces drôles de voix ?
- « Oui, çà être elle... çà sentir bon... »
Des doigts maigres et pointus me tâtent de partout et s'enfuient quand je les chasse d'un revers de la main.
- « Mère bientôt là... nous, manger... »
- « Gnéhéhéhéhé... »
Des rirent sadiques et sournois éclatent tout autour de moi, ces monstres semblent bien plus nombreux que je ne le pensais !
Mon dieu, mais qu'est-ce que c'est ?
Les créatures se taisent peu à peu comme si elles attendaient quelque chose, et je ne vois que la lune, ronde et satisfaite, monter lentement dans le ciel et arriver au zénith.
- « Mère être là ! »
- « Nous manger çà ! Gnahahaha ! »

- « NON ! »
Je me retrouve haletante dans mon lit à essayer de fuir ces bestioles prêtes à me dévorer. La lumière de ma chambre s'allume, et mes yeux se referment à moitié tandis que la réalité fait irruption dans mon cauchemar pour me sauver. Adam est en caleçon sur le pas de ma porte et me regarde, effrayé.
- « Amy ! »
Il fonce vers moi pour me rassurer pendant que je cherche encore autour de mon lit la moindre trace de ces monstres.
- « Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as fait un cauchemar ? »
Le visage fermement maintenu par ses mains chaudes, je laisse couler des larmes abondantes.
- « Ils voulaient me manger ! Adam, ils allaient me dévorer ! »
- « Oh, tu vois que les loups çà n'a pas que du bon... »
Je comprends qu'il essaie de dédramatiser mais je n'arrive pas à rire, pas maintenant.
- « Non, c'était pas des loups, c'était des créatures bizarres qui parlaient avec des voix de sorcières... »
- « Bon, en tout cas ce n'était qu'un mauvais rêve. Tout va bien, alors essaie de te rendormir, il est tard. »
- « Oui... »
- « A demain petite ! Dors bien. »
Adam me laisse seule dans le noir, et j'allume aussitôt ma lampe de chevet. Je ne pourrai jamais me rendormir, j'ai trop peur de refaire le même rêve !

*

La nuit a été longue à attendre que le soleil se lève pour m'offrir sa lumière. J'ai fini par somnoler au petit matin, mais la sonnerie du réveil m'a extirpée à la peur de revivre mon dernier rêve. Je m'étire longuement en admirant la lueur bénite qui perce à travers mes volets entrouverts, et me lève péniblement pour aller les ouvrir en grand et m'emplir de l'air frais du début du jour. Mes deux grosses boules de poils m'observent en gémissant.
- « Bonjour mes chiens, bien dormi ? Mouais, vous en avez de la chance ! »
Allez, pas le temps de traîner, quand il faut y aller, il faut y aller !
Maman m'attend en bas de l'escalier, et me regarde descendre les marches avec un air de reproche.
- « Qu'est-ce qu'il t'a pris à toi cette nuit ? »
- « Bonjour maman, moi aussi je suis heureuse de te voir... »
Sa méchanceté m'écœure tellement parfois, que je préfère répondre par le sarcasme.
- « Ne fais pas la maligne Amy ! Tu as réveillé toute la maison à hurler comme un cochon qu'on égorge ! Regarde les cernes que j'ai maintenant pour aller travailler ! »
Non mais quelle égoïste !
- « Merci pour la comparaison maman, tu ne m'avais jamais donné de petit nom aussi doux ! Et je suis désolée que mes cauchemars t'aient réveillée, mais je te rassure je n'en ai pas dormi de la nuit ! »
- « Tu ne penses vraiment qu'à toi ma pauvre fille ! Maintenant c'est sûr, tu es le portrait craché de ta grand-mère ! »
- « Et oh maman, ce n'est pas comme si elle avait fait exprès de faire un cauchemar ! »
Adam qui me défend contre notre génitrice en furie, voilà qui me ravit.
- « Toi mon grand je te croyais plus malin que çà, mais puisque tu as tant envie de t'occuper d'elle, vas-y, ne te gêne pas pour moi ! »
Et voilà qu'elle s'en va en claquant la porte maintenant. Je la trouve tellement ridicule que j'ai envie de lui hurler qu'elle m'a volé ma réplique, ou plutôt mon geste fétiche. Adam nous prépare un petit déjeuner copieux, en ajoutant le bol de papa qui dort encore.
- « Ne t'en fais pas pour elle, çà lui passera. Pour l'instant tu dois prendre des forces, surtout si tu dis que tu n'as pas dormi de la nuit. »
Pas besoin d'une mère poule quand on a un grand frère comme lui.
- « Merci. »
Je suis morte de faim, et la peur de cette nuit associée à la colère de ce matin me font mordre à pleines dents dans mes tartines.
- « Tu avais les crocs ma paroles ! »
- « Tu l'as dit ! »
Notre complicité naissante me fait comprendre qu'il appuie encore sur mon amour pour les loups, et quand nos regards se croisent nous explosons tous les deux de rire. Une fois de plus la magie opère, et tout mon corps s'en trouve détendu, prêt à affronter une nouvelle journée.
Adam gare son scooter devant l'entrée du lycée, et je le remercie d'un sourire avant de me diriger vers celle des plus jeunes. Quand je pense que je vais devoir passer au minimum sept années de ma vie enfermée dans ce bâtiment austère, à intégrer des données sans intérêt pour les recracher par cœur et les oublier en suivant... je me sens désespérée.
Il est encore tôt et je me décide à faire un tour dans la bibliothèque pour essayer à nouveau d'y trouver un livre d'interprétation des rêves. Je me faufile discrètement à travers les étagères en espérant que les grincements de la porte d'entrée n'aient pas alarmé le Cerbère qui dort, mais rien ici ne semble vouloir m'aider à éclaircir ce qui hante mes nuits.
- « Bonjour. »
La voix éteinte de Tim, arrivé derrière moi sans un bruit, me fait sursauter. Il place un index devant sa bouche mouchetée de tâches de rousseur, et m'indique la sortie d'un signe de tête, tandis qu'il fait le premier pas comme pour m'inciter à le suivre. Personne ne semble nous avoir remarqués quand nous respirons enfin l'air pur de l'extérieur.

- « Qu'est-ce que tu cherches là dedans ? »
- « La même chose que toi, des livres ! »
Sa question est stupide, mais son air toujours aussi sérieux me déstabilise. Je n'arrive pas à savoir ce qu'il pense, et du coup je n'ai aucune répartie possible.
- « Et quel genre de livre ? »
Dis donc toi, tu es bien curieux... bon sang mais comment peut-il fixer les gens avec un tel regard ? J'ai la sensation qu'il me transperce de part en part, et en même temps c'est comme s'il n'était pas vraiment là, ou pas vraiment vivant. Ces yeux noirs ne vont décidément pas avec le reste de son apparence, et son visage figé n'inspire pas beaucoup de confiance ni de sympathie.
- « Amy, dis-moi si je me trompe, mais tu ne sembles pas du tout à l'aise dans cet endroit. En plus, tu es bien la première personne que je vois y revenir, en général les professeurs ou les autres élèves ne se risquent même pas jusqu'aux premières étagères. Je suis simplement curieux de savoir ce qui peut te donner envie d'y retourner malgré ta gêne. »
Il voit vraiment en moi ma parole ? Ou alors il est fin psychologue !
- « Tu as raison, en général je préfère aller à la bibliothèque municipale, c'est quand même beaucoup plus accueillant. Mais comme elle est fermée pour travaux je n'ai pas eu d'autre choix que d'entrer ici l'autre jour. »
Je sors le recueil de légendes lupines de mon sac et le lui tends.
- « Et voilà ce que j'y ai trouvé, un vrai trésor ! »
Il fixe le livre avec crainte et recule d'un pas comme s'il avait peur que je le touche avec.
- « Il ne va pas te mordre, tu sais ? »
Sa réaction, bien qu'étrange, le rend plus humain à mes yeux et j'en retrouve mon humour.
Il relève le visage vers moi, méfiant.
- « Ce sont des livres dans ce genre que tu cherchais ? »
- « Comment çà, dans ce genre ? »
- « Sur les loups. »
- « Tu ne les aimes pas beaucoup on dirait ? »
- « Qui pourrait les aimer ? Toutes ces histoires ne servent qu'à faire peur ! Autant lire du Stephen King, au moins tu ne crains pas de voir ses histoires devenir réalité. »
- « Stephen King ? T'es fou ? J'ai une peur bleue des clowns depuis que j'ai vu « çà » ! »
Il me regarde avec un air amusé... enfin une expression sympa qui semble se dessiner sur son visage ! Respirer le grand air doit lui faire du bien, qui pourrait garder son âme d'enfant en restant enfermé dans ce caveau ? Nous admirons ensemble la vue sur la ville, emplissant nos poumons de l'air frais du matin. J'ouvre le livre qui s'étale généreusement devant nous sur la murette, et cherche l'histoire du loup blanc pour faire changer l'avis de Tim sur ces animaux que j'adore.
- « Tu vas voir, les légendes ne parlent pas que de mangeurs d'enfants comme dans les contes qu'on nous lisait quand on était petits. Beaucoup de peuples admirent le loup et certains cherchent même à lui ressembler ! »
Je tourne quelques pages et tombe sur des légendes indiennes :

De tous les peuples de notre planète, les Indiens d'Amérique du Nord furent sans aucun doute ceux qui accordèrent au loup le plus d'honneurs. Dans ces sociétés de chasseurs, il devint parfois une divinité alliée, dont les fétiches conciliaient les faveurs. Chez les Iroquois de la région des grands lacs, existaient des «tribus de loups». Ces populations vivant de la chasse et de la cueillette considéraient que le loup était un être supérieur ; elles lui demandaient protection, santé et fécondité.
Les Indiens masqués dansent pour raconter les légendes.
À la suite du loup, apparaissent tous les autres animaux: le corbeau, messager du loup, l'aigle, le cerf...
À chaque danseur son masque, en vertu de la filiation spirituelle que les Anciens décèlent. Celui du loup est porté par ceux dont le courage et l'endurance sont supérieures.
Toute initiation est une reproduction de la mort et de la renaissance.
Cette initiation est la route qu'empruntent les enfants pour devenir des hommes.

- « Tu vois à quel point ils vénèrent le loup ? Regarde encore celle-là : »

L'Indien, c'est l'homme : l'égal du loup

Chez les Indiens Pawnee, l’identification est particulièrement forte. Dans leur langage, les mots « loup » et « homme », sont identiques, c’est-à-dire « pawnee ». Mais partout, l’Indien se lie à l’animal qu’il respecte et prend en exemple. Il est le modèle du chasseur dont ils revêtaient la peau pour réussir l’approche du gibier, le modèle du guerrier, dont la force et l’ardeur au combat sont sans égales. Mais le loup est aussi une référence d’un point de vue social, dans les rapports au sein du clan ou vis-à-vis de l’éducation des petits.
Bien plus qu'une "vénération", c'est un profond respect qui habite l'Indien à l'égard du loup. L'inverse est probablement vrai également. Plusieurs tribus ont, en effet, uni "le loup et l'Indien", d'égal à égal. Mais toutes partagent cette vision car l'un et l'autre envisagent chaque créature de l'univers comme partie d'un tout.

- « Alors tu vois ? De tous temps les hommes sages ont admiré les qualités du loup et s'en sont même inspirés ! »
Tim ne semble pas convaincu, et son visage froid penché sur le papier ancien, il commence à tourner lui-même les pages jusqu'aux légendes nordiques.

Fenrir


Loup géant des mythes nordiques,

il déclenchera le Ragnarok, la fin du monde des mythes nordiques.


Loup immense, fils du dieu Loki et d’une géante, Fenrir était doté d’une force colossale le rendant redoutable, même pour les dieux. Ceux-ci voyaient d’un mauvais œil cette bête, qui était en mesure de les affronter et peut-être de les vaincre, d’autant qu’un oracle les avertit qu’un jour Fenrir se retournerait contre eux. Fenrir fut élevé par les Ases et grandit démesurément, à tel point que seul Tyr avait le courage de lui donner à manger. Le roi des dieux, Odin, proposa de l’emprisonner pour ne pas souiller le monde de son sang, ce qu’approuva l’ensemble du conseil des dieux.
A deux reprises ils tentèrent d’enchaîner l’animal, mais sa force était si grande qu’il parvint à briser ses entraves. Odin alla alors trouver les nains pour qu’ils lui forgent des chaînes, les plus grosses et les plus résistantes du monde. Quand les nains présentèrent leur réalisation, ils surprirent Odin, car au lieu de lui remettre une chaîne aux lourds maillons, ils lui donnèrent un simple ruban, doux et soyeux créé avec leur magie ainsi que six éléments : le miaulement d’un chat, de la barbe de femme, des racines de la montagne, des tendons d’ours, un souffle de poisson et de la salive d’oiseau. Odin l’éprouva et put constater la résistance du ruban que rien ne semblait pouvoir déchirer, couper, ou rompre. Il nomma ce lien Gleipnir.
Cependant, il n’était pas facile d’attirer Fenrir, d’autant que la créature se méfiait désormais. Les dieux organisèrent un défi dans lequel ils devaient tenter de rompre le ruban. Tous tentèrent et échouèrent et ils proposèrent à Fenrir d’essayer. Le loup refusa dans un premier temps, puis finit par accepter de peur de passer pour un lâche. Cependant il imposa une condition : un des dieux mettrait sa main dans sa gueule pendant qu’il ferait son essai et s’ils tentaient de le piéger il la lui broierait. Les dieux hésitèrent mais Tyr accepta. Dès que Fenrir tenta de rompre le ruban, les dieux le lièrent avec le ruban. Le loup ne se laissa pas faire et comme il l’avait annoncé s’ils tentaient de le piéger, il broya la main de Tyr. Pour finir, Odin lui plaça une épée dans la gueule. Mais les souffrances de Fenrir étaient tellement insupportables qu’il hurlait à la mort. Pour faire cesser ces cris qui l’énervaient, Odin enfonça Gleipnir au plus profond de la terre, avec Fenrir.
Le mythe dit, qu’un jour Fenrir parviendra à se libérer de ses chaînes. Il rassemblera ses frères géants, et ils affronteront Odin et les autres dieux. Ce jour s’appelle le Ragnarok.
Dans cet immense combat ils s’entre-tueront ; ce sera alors la fin du monde et il en renaîtra un monde meilleur.

Il lève les yeux vers moi sans dire un mot, comme pour me dire « Tu vois ? J'avais raison ! »
- « Pfff... c'est pas un peu fatiguant d'avoir toujours le dernier mot? »
Il ouvre de grands yeux comme s'il ne comprenait pas. Revenant aux légendes indiennes je décide de couper la poire en deux.
- « De toute façon, que le loup soit bon ou pas n'est pas le vrai problème. On ne peut voir les choses qu'avec le regard qu'on a choisi de poser sur le monde. Si l'homme est bon il s'identifiera aux bons côtés de l'animal, et s'il veut tuer son chien, il dira qu'il a la rage... »
- « Je ne comprends pas où tu veux en venir Amy ? »
- « Ce que je veux dire c'est que c'est à toi de décider comment tu veux voir les choses. Rien ne t'empêche de changer d'avis sur les loups ! Regarde ! »

Les deux loups, une légende Cherokee


Un vieux Cherokee voulait faire l’enseignement de son petit-fils en lui parlant de ce qu’est la vie.
«Il y a un combat qui se déroule en moi», dit-il au garçon.
« C’est un combat terrible qui se produit entre deux loups. L’un est mauvais, il n’est que colère, envie, tristesse, regret, avidité, arrogance, auto apitoiement, culpabilité, ressentiment, sentiment d’infériorité, mensonges, faux orgueil, sentiment de supériorité et ego.
Et puis il y a l’autre loup: il est bon, et n’est que joie, paix, amour, espoir, sérénité, humilité, bonté, bienveillance, empathie, générosité, vérité, compassion et foi.
Ce combat terrible se passe aussi en toi, et à l’intérieur de chacun. »
Le petit-fils réfléchit pendant une minute, puis demanda à son grand-père,
« Mais grand-père, lequel des deux loups va gagner? »
Le vieux Cherokee lui répondit simplement :
« Celui que tu nourris. »

Tim ne semble toujours pas convaincu.
- « Mouais, ces loups-là sont plutôt symboliques. En attendant on entend surtout parler du grand méchant loup ou des loups garous en général. »
- « Ne m'en parle pas, des gens qui marquent la lune je n'ai que çà autour de moi en ce moment. Elle devait être pleine l'autre soir parce qu'ils étaient tous énervés chez moi ! »
- « Tu sais qu'il te suffirait de lever les yeux au ciel pour voir comment est la lune ? »
- « Tu te moques de moi là ? »
- « Un peu, mais il y a de quoi... »
- « Eh oh ! »
- « Amy, même en plein jour la lune est parfois visible, regarde plutôt par là ! »
- « Ok je vois la lune, et après ? »
- « Elle arrive seulement au premier quart, la pleine lune n'aura lieu que le samedi de la semaine prochaine. »
- « Le soir des fêtes de la ville ? »
- « Oui. »
- « Le premier soir des grandes vacances, çà me tarde d'aller faire des tours de manège, pas toi ? »
- « Pas vraiment. »
- « Pourquoi ? »
- « Disons que la foule ce n'est pas mon truc. »
- « Et c'est quoi ton truc ? »
La sonnerie nous rappelle à l'ordre, nous obligeant à nous séparer pour quelques heures. Tim me regarde m'éloigner sans ciller, et finit par répondre timidement à mon geste de la main. Tout espoir n'est pas perdu chez ce garçon on dirait...

Deux heures de Maths direct dès le matin, çà devrait être interdit ! Heureusement que le cours suivant est celui de Français, j'ai hâte de montrer mon devoir à Mlle Bellange et de savoir ce qu'elle en pense. Les trois furies se sont faites oublier depuis leur rencontre avec Lupo mardi soir, on peut dire que c'est une journée qui commence bien !

La torture des chiffres enfin terminée, je me dirige avec enthousiasme vers la prochaine salle de cours, en évitant la case « récréation » pour ne pas tenter mes diablesses. Le ciel bleu d'aujourd'hui ne signifie pas pour autant qu'une tempête ne pourrait pas arriver sans prévenir. Déterminée à arriver au bout de mon année scolaire sur une rivière calme, je mène ma barque en prenant soin de ne pas réveiller l'eau qui dort, pour ne pas faire de vagues. La porte est fermée à clé cette fois-ci, je n'aurai pas toujours la chance d'avoir un accueil à la hauteur de celui de Lili. Qu'à cela ne tienne, je vais en profiter pour terminer de lire mon grimoire sur les loups afin de le rendre à son propriétaire à l'heure du déjeuner ; çà le mettra peut-être de meilleure humeur afin que je puisse emprunter un dernier livre pour la semaine prochaine... Tim sera peut-être là-bas lui aussi, j'aimerais bien continuer notre conversation de ce matin maintenant qu'il commence à devenir plus humain.
Tiens, voilà quelque chose d'intéressant...

La symbolique du loup à travers le monde

Le loup est très proche de l’être humain. Comme nous, le loup a des liens familiaux très puissants tout en gardant son désir d’individualisme. Il est fidèle comme le chien, c’est son ancêtre d’ailleurs de 100 000 ans.
Au sein de la grande nation des étoiles, Sirius, l’étoile du chien, évoque le loup céleste. Selon une légende amérindienne, c’est dans cette étoile que se situe le lieu originel de nos maîtres des temps anciens. Dans l’antiquité, les Egyptiens plaçaient la maison des dieux dans cet astre. Les Dogons d’Afrique croient encore actuellement à ce mythe. Les Amérindiens adoptent le clan des loups comme leur maître. Dans les totems, le loup est le symbole de notre maître intérieur.
Le loup est relié à la lune. Sa médecine apporte des idées nouvelles et favorise l’émergence du pouvoir qui réside en chacun de nous.
Le loup aide les enfants de la Terre à comprendre le Grand Mystère de la vie.

J'en étais sûre ! Il faut que je montre cette page à Tim avant de rendre le livre !
Voyons la suite ?

Le loup est synonyme de sauvagerie et la louve de débauche. Mais le langage des symboles interprète ces animaux, on s’en doute, d’une façon infiniment plus complexe, du fait, tout d’abord, qu’à l’instar de tout autre vecteur symbolique, ils peuvent être valorisés positivement autant que négativement.

C'est bien ce que je disais !

Positif apparaît le symbolisme du loup si l’on remarque qu’il voit la nuit. Il devient alors symbole de lumière, héros guerrier, ancêtre mythique. C’est la signification chez les Nordiques et chez les Grecs où il est attribué à Belen ou à Appollon.

Comme quoi, même les Nordiques qui craignaient Fenrir voyaient en lui un symbole de lumière. Ils disent bien qu'il va détruire notre monde pour en faire un monde meilleur après tout !

Le créateur des dynasties chinoise et mongole est le loup bleu céleste. Sa force et son ardeur au combat en font une allégorie que les peuples turcs perpétueront jusque dans l’histoire contemporaine, puisque Mustapha Kemal avait reçu de ses partisans le surnom de loup gris.

Les peuples de la Prairie nord-américaine semblent avoir interprété de la même façon la signification symbolique de cet animal : « je suis le loup solitaire, je rôde en maints pays », dit un champ de guerre des Indiens de la Prairie.
La Chine connaît également un loup céleste (l’étoile Sirius) qui est le gardien du Palais Céleste (la Grande Ourse). Ce caractère polaire se retrouve dans l’attribution du loup au nord. On remarque toutefois que ce rôle de gardien fait place à l’aspect féroce de l’animal : ainsi, dans certaines régions du Japon, l’invoque-t-on comme protecteur contre les autres animaux sauvages. Il évoque une idée de force contenue, se dépensant avec fureur, même sans discernement.
La louve de Romulus et Remus est elle, non pas solaire et céleste, mais terrienne sinon chtonienne. Ainsi, dans un cas comme dans l’autre, cet animal reste associé à l’idée de fécondité.
Au Kamtchatka, à la fête annuelle d’octobre, on fait une image du loup en foin et on la conserve un an pour que le loup épouse les filles du village ; chez les Samoyèdes, on a recueilli une légende qui met en scène une femme qui vit dans une caverne avec un loup.

La veinarde !
Cet aspect chtonien ou infernal du symbole constitue son autre face majeure. Elle semble restée dominante dans le folklore européen.
On la voit déjà apparaître dans la mythologie gréco-latine. C’est la louve de Mormolycé, nourrice de l’Achéron, dont on menace les enfants, exactement comme de nos jours on évoque le grand méchant loup ; c’est le manteau de peau de loup dont se revêt Hadès, maître des Enfers ; les oreilles de loup du dieu de la mort des Etrusques : c’est aussi selon Diodore, Osiris ressuscitant sous forme de loup pour aider sa femme et son fils à vaincre son frère méchant.

C’est aussi une des formes données à Zeus à qui on immolait en sacrifice des êtres humains, aux temps où régnait la magie agricole, pour mettre un terme aux sécheresses, aux fléaux naturels de toute sorte. Zeus déversait alors la pluie, fertilisait les champs, dirigeait les vents.

Ah, les croyances des humains ignorants ! Combien de sacrifices ont eu lieu pour apaiser des craintes sans fondements ?

Dans l’imagerie du Moyen-Age européen les sorciers se transforment le plus souvent en loup pour se rendre au Sabbat, tandis que les sorcières, dans les mêmes occasions, portent des jarretelles en peau de loup.
La croyance aux lycanthropes ou loup-garou est attestée depuis l’Antiquité en Europe. C’est une des composantes des croyances européennes, un des aspects sans doute que revêtent les esprits des forêts.
La mythologie scandinave présente spécifiquement le loup comme un dévorateur d’astres. Fenrir, le loup géant, est un des ennemis les plus implacables des dieux. Seule la magie des nains peut arrêter sa course, grâce à un ruban fantastique que nul ne peut rompre ou couper.
Notons pour conclure que ce loup infernal, et surtout sa femelle, incarnation du désir sexuel, constituent un obstacle sur la route du pèlerin musulman en marche vers La Mecque et plus encore sur le chemin de Damas, où elle prend les dimensions de la bête de l’Apocalypse.

La bête de l'Apocalypse ? Le grand méchant loup ? Celui qui détruira le monde ? Si c'est vraiment pour en faire un monde meilleur, j'aimerais bien que ces légendes soient réelles...
Déjà la sonnerie ? Le sol bourdonne sous la pression des centaines de pas qui montent les escaliers pour remplir les alvéoles vides de notre ruche humaine. Si seulement la place de chacun pouvait être respectée comme chez les abeilles... Les petits comme moi seraient protégés par les plus grands au lieu de trembler à l'idée de leur approche ! Et la prof qui n'arrive toujours pas...
Dos au mur, au plus proche de la porte afin de pouvoir y entrer dès que la clé aura tourné, je regarde avancer la foule avec anxiété. Il n'est jamais agréable de se retrouver seul contre tous. Heureusement pour moi, Mlle Bellange est arrivée de l'autre côté sans que je m'en rende compte, et elle m'ouvre l'accès à son antre sécurisante avant que les autres n'aient eu le temps d'arriver. A ma place habituelle, juste devant l'estrade où trône son bureau, je n'ai pas besoin de veiller à mes arrières car elle est là. Ainsi j'ai l'impression d'être seule avec elle, en face à face intime avec cette femme sensible et intelligente, qui a eu la bonté de faire grandir ma confiance en moi et en mes capacités, en mettant en valeur mon travail d'écriture. Sans elle et Lili, je n'aurais rien à faire dans ce collège !

- « Bien, bonjour à tous ! J'espère que la visite d'hier au musée vous a inspirés et que vous avez trouvé beaucoup de choses à raconter. Qui veut commencer à nous lire son compte rendu ? »
Chacun essaie de passer inaperçu pour échapper à l'interrogatoire, fouillant leur sac à la recherche de leurs affaires, ou simulant de ne pas retrouver leur devoir à l'intérieur de leur classeur...
- « Allons, personne n'a envie de nous faire part de ses impressions ? Ne soyez pas timides, vous devriez être capables de prendre la parole en classe devant tout le monde maintenant... »
La douceur de ses encouragements me touche, elle essaie vraiment de nous aider à grandir sans nous brusquer, pas comme le reste de nos enseignants qui nous demandent déjà de nous comporter comme de jeunes adultes alors que nous avons encore un pied dans l'enfance.
Je me lance ! Autant profiter de sa présence pour oser affronter le regard des autres.
- « Mademoiselle ? »
- « Oui Amy ? Tu veux nous lire ton devoir ? »
- « Oui ! »
Son sourire est une belle récompense à mon initiative. Je me lève avec assurance en tenant fermement mon devoir en main, et monte sur l'estrade tandis qu'elle reste humblement debout sur le côté, prête à m'écouter avec attention.
Fière de moi, et forte de son regard, je me lance dans ma lecture, en relevant la tête çà et là pour ajouter quelques détails au moment où ils me reviennent à l'esprit. Je me sens incroyablement forte et fais vivre mon exposé de toute ma passion, faisant passer mon dessin du collier à travers les rangs. Heureuse de ma prestation, je souris à la classe tandis que mon ange fait démarrer les applaudissements et les acclamations. Tout le monde semble séduit, jusqu'à ce que des doigts se lèvent au fond de la salle.
- « Oui Jasmine ? Tu veux poser une question ? »
- « Oui mademoiselle. J'aimerais savoir pourquoi tu as fait ton exposé sur ce collier, alors qu'on a visité plusieurs salles remplies d'objets en tous genres ? »
Je ne vois pas où elle veux en venir. Sa question semble trop banale pour être honnête, et je ne peux pas avouer que je n'ai rien écouté du discours de notre guide durant toute la visite...
- « J'aime beaucoup les loups et c'est pour çà que l'histoire de ce collier m'a plue. »
- « Ah çà pour les aimer... »
- « On peut sentir l'odeur de tes chiens jusqu'ici, Bright ! »
- « Mesdemoiselles, un peu de respect pour votre camarade je vous prie ! »
Les fauves se sont lâchés, mais heureusement nous sommes encore en terrain neutre sous le regard attentif de mon ange bienveillant.
- « D'ailleurs, puisque vous semblez vouloir prendre la parole, vous allez toutes les trois passer au tableau pour nous lire vos devoirs, chacune votre tour ! »
Mes trois critiques la testent de leurs regards provocateurs, typiques des fortes têtes.
- « Je ne vous le dirai pas deux fois. DEBOUT ! Toutes les trois ! »
La classe entière semble médusée par le ton autoritaire que n'avait jamais pris sa voix, et en particulier ses cibles qui ne perdent plus un instant à réfléchir et se lèvent d'un même bond. Emportant leurs classeurs avec elles, elles ne peuvent s'empêcher de m'en érafler discrètement l'épaule au passage.
Elles me font maintenant face, et leur rancœur est palpable à travers leurs regards noirs. Fortes de leur imagination pour les insultes et de leur talent pour l'improvisation, elles se délectent chacune leur tour d'insérer çà et là dans leurs exposés de fines menaces à mon encontre.
Leurs mots sont comme des poignards invisibles lancés droit sur moi, sans que personne ne puisse maintenant prendre ma défense. Je suis la seule à comprendre le but de leurs paroles, et prétendre qu'elles m'insultent impunément me ferait passer pour une hystérique souffrant d'un syndrome de persécution, aux yeux de tout le monde.
Contenant ma souffrance et ma honte, je sens la colère monter en moi au même rythme que les nuages gris commencent à remplir le ciel au dehors. J'essaie de m'évader de cette torture en plongeant mon regard au travers des fenêtres closes, mais même le vent soufflant de plus en plus fort dans les arbres ne suffit pas à détourner mon attention.
Un dernier mot, celui de trop, me fait tourner brusquement la tête, et tandis que mes yeux brûlent de rage contre ceux de Jasmine, une violente bourrasque fait trembler toutes les fenêtres, couvrant presque le bruit de la dernière sonnerie du matin.

Comme on se réveille d'un cauchemar, je vois toute la classe se lever et se mettre en marche, pressée d'aller déjeuner. Je prends le temps de me calmer tout en rangeant mes affaires, et suis à mon tour le mouvement.
Aucune menace à l'horizon, je décide de me faufiler vers la cantine dès le premier service, et en cherchant une place à l'écart où me faire discrète, je suis attrapée par la manche au passage.
- « Tim ? »
- « Assieds-toi.»
- « Oui, chef ! »
Quelle autorité il a pour son âge ! Il a planté son regard dans le mien et ne me lâche plus jusqu'à ce que je sois installée. Heureuse de ne pas manger seule pour la première fois de l'année, je me relâche et me prépare à prendre le temps de tout savourer...
Habitué à la solitude autant que moi, Tim ne me décrochera pas un mot de tout le repas. Nous respirons enfin en sortant de la salle bondée, et allons nous installer sur le rempart de sécurité pour poursuivre notre conversation de ce matin.
- « J'ai terminé la lecture du livre entre deux cours, tu veux voir ce que j'ai trouvé d'intéressant ? »
- « Non merci, je n'ai pas envie d'en savoir plus. »
- « Allez... sois sympa... »
- « Imagine que je te lise des histoires de clowns... »
- « Quelle horreur ! »
- « Eh bien pour moi c'est pareil. »
- « Ok, ok, j'arrête. De toute façon je vais aller le rendre maintenant que je l'ai terminé. »
- « Tu vas en prendre un autre ? »
- « Oui, un... »
- « Je viens avec toi ! »
- « Euh... ok. »
Quel empressement ! Qu'est-ce qu'il lui prend de vouloir m'accompagner à tout prix ? Je ne peux pas croire que çà lui manque de ne pas être enfermé là-bas.
Quand nous arrivons devant la porte lourde, Tim glisse son bras devant moi comme pour me barrer le passage, et d'un geste prudent il ouvre le pas. Après avoir scruté le lieu vide comme l'aurait fait le héros d'une série policière, il attrape ma main sans se retourner et me fait entrer.
- « On peut y aller. »
- « Pourquoi tant de précautions ? Je croyais que tu t'entendais bien avec ce gars ? C'est comment son nom déjà ? Harry ? »
- « Harry Hermano, et oui, en ce qui me concerne je ne pense pas lui donner de fil à retordre... »
- « Heu... çà veut dire quoi çà ? »
- « Que c'est avec toi qu'il a un problème. Il te déteste. »
- « Ah oui ? Carrément ? »
- « Oui. »
- « Mais je ne sais même pas ce que je lui ai fait... »
- « Je ne le sais pas non plus, mais j'aimerais autant qu'on ne s'attarde pas. Essaie de trouver rapidement ce que tu cherches, qu'on remplisse nous-mêmes la fiche d'emprunt et qu'on sorte d'ici avant qu'il nous voit ensemble. »
Je fouille les étagères à la recherche de ce livre d'interprétation des rêves que j'espérais trouver l'autre jour, quand quelque chose tombe à mes pieds en frôlant mon visage.
D'un bon en arrière, je me retrouve collée au corps chaud de mon surveillant, qui s'empresse de remettre une distance entre nous et se baisse pour ramasser l'objet.
- « Qu'est-ce que c'est ? »
- « Interprétez vos rêves. »
- « Super, c'est exactement ce que je cherchais ! »
Il se redresse avec le livre en main, tout contre lui comme pour cacher l'objet d'un délit, et s'approche de moi pour le coller à ma poitrine plutôt que de tendre le bras. Son regard intense ne se détache du mien que pour s'assurer que nous sommes toujours seuls, et lentement il me reprend la main pour me guider jusqu'au bureau d'emprunt puis vers la sortie.
- « Pourquoi tu ne voulais pas qu'il nous voit ensemble ? Tu as honte de moi ? Je peux me débrouiller sans amis tu sais ? J'ai toujours été seule jusque-là... »
Le regard dans le vide, il pousse un long et profond soupir, puis tournant ses mains vers lui, il observe avec angoisse ses paumes se refermer sur son visage.
- « Je ne sais pas pourquoi. Il y a des choses que je ne dois pas faire, mais je ne sais pas pourquoi... »
Son corps s'effondre comme sous le poids d'un fardeau trop lourd, et sa respiration se fait rauque. Il semble suffoquer.
- « Hé ne t'en fais pas, ce n'est pas grave. Ce n'est pas la peine de te prendre la tête pour çà... »
- « J'étouffe Amy ! Mon tuteur me met de plus en plus de barrières et d'interdits... surtout depuis qu'on vit seuls Laura et moi ! »
- « Ton tuteur ? »
- « Harry. »
- « C'est LUI ton tuteur ? »
Heureusement que la sonnerie a retenti en même temps que ma voix stridente, ou j'aurais pu me faire peur à moi-même. Ma stupeur est à son comble, mais je dois abandonner Tim pour retourner en cours.
- « Il faut y aller Tim, çà ira ? »
- « Oui, excuse-moi.»
Il se relève et m'adresse un visage toujours aussi inexpressif malgré sa crise d'angoisse, puis nous partons dans des directions opposées.

Passées les deux heures de Technologie qui m'auront au moins appris à voir les choses sous tous les angles, à défaut de faire de moi un petit génie, je garde les bonnes habitudes prises ces derniers jours et me dirige directement vers la salle d'Histoire, où Monsieur Traversat va encore nous faire traverser les âges.

En apercevant la porte ouverte sans personne à l'intérieur, je me glisse discrètement jusqu'à ma place. Me tournant sur ma chaise afin d'avoir le dos au mur, je commence à feuilleter ce livre littéralement tombé du ciel. Mes dernières nuits, plus que mouvementées, vont peut-être commencer à s'éclairer. La première énigme de cette semaine, c'est cette course effrénée vers Jeff, ces loups qui l'entouraient et ses yeux envahis de fumée noire... voyons un peu çà...

Courir : s'éloigner de quelque chose en courant signifie que vous n'êtes ni prêt ni désireux d'affronter un problème. Représente la peur qui nous fait rejeter des aspects de nous-mêmes. Si vous courez au ralenti, c'est que bientôt il vous faudra faire face à votre peur. Pour comprendre ce qu'est cette peur, arrêtez-vous et faites face à votre poursuivant et demandez-lui des éclaircissements. Le fait d'affronter sa peur la fait disparaître et vous soulage du lourd fardeau de cette angoisse qui accable votre conscience. Si vous courez vers quelque chose, c'est que vous désirez ardemment aller de l'avant et infléchir de manière positive le cours de votre évolution. Voir course.

Hum, mouais... Pas très convaincant. Si j'ai peur c'est de ces rêves justement, pas d'autre chose...

Course : si vous participez à une course, c'est que des aspects de votre être sont en conflit. Unissez tous les aspects de votre être afin de « gagner ». Si vous courrez tout seul, prenez des temps de pause tout au long du chemin pour réfléchir à vos expériences et les intégrer.

Genre... t'es en plein rêve et tu te dis «  Fichtre, je devrais m'arrêter faire une pause pour réfléchir à cette expérience et l'intégrer... ». Qu'est-ce que c'est que ces interprétations bidons? Bon allez, une petite dernière pour voir :

Yeux : votre vision actuelle des choses. Un œil seul représente le corps spirituel, l'œil de Dieu, la conscience élargie et une juste vision des choses. Vérité, pouvoir, perception extra-sensorielle. Une paire d'yeux ouverts indique une vision claire des choses ;des yeux fermés indiquent que l'on refuse de voir la vérité en face. Voir aveugle.

Certes, mais la fumée noire dans tout çà ? Il n'est pas très détaillé ce bouquin, çà ne me dit pas tout...

Fumée : un manque de clarté (ben voyons !) ; tout est brumeux. Confusion. (Vous m'en direz tant!) Représente les émotions enflammées. Symbolise également un avertissement. Il n'y a pas de fumée sans feu. Voir brouillard.

Mouais, bon, je crois que je vais devoir reprendre des risques demain pour essayer de trouver un autre livre un peu plus complet.
En relevant les yeux je me rends compte que la salle de classe s'est remplie sans que je m'en rende compte. Ce petit livre a quand même détourné mon attention au point que je n'entende pas la sonnerie. D'ailleurs, si j'avais été attentive à cette alarme, je me serais rendue compte que j'étais cernée.

- « Vous trois ! Je ne veux pas vous voir là ! Vous aimez vous asseoir près des fenêtres d'habitude il me semble ? »
Le grand costaud ne plaisante pas, il n'est pas dupe du jeu de mes tortionnaires depuis l'incident du dernier cours. A contre-cœur elles ramassent leurs affaires pour aller se ranger au fond de la pièce.

- « Mlle Bright, en ce qui vous concerne, puisque vous sembliez si pressée d'être en cours, vous allez nous lire votre devoir de généalogie ! »
Des rires montent parmi les rangs et je me rends compte que ce prof ne me fera pas de cadeau. Il évite peut-être simplement d'avoir du chahut pendant son cours, sans pour autant penser à me protéger !
Je me lève péniblement, loin de me sentir rassurée. Autant mon exposé de ce matin sur le collier me passionnait, autant là je sais que le vide laissé sur un bon quart de ma feuille par la branche malade de mes ancêtres, me vaudra à coup sûr les railleries de toute la classe, et peut-être même celles du prof !

En recopiant mon arbre au tableau comme il nous l'a demandé, je sens une rumeur s'élever doucement derrière moi. Je pose la craie pour commencer à tenter de détourner l'attention générale vers les aïeuls de mon père, quand les questions commencent à pleuvoir du fond de la salle.
- « Monsieur ? Elle n'a pas rempli tout son arbre ! »
Traversat, qui attendait gentiment que je commence à lire mes notes, assis sur un bureau du premier rang, lève soudain les yeux vers moi.
- « C'est vrai. Mademoiselle, seriez-vous entrain de bâcler votre travail ? Vous avez oublié toute une branche sur le tableau ! »
- « Ce n'est pas un oubli monsieur. »
- « Comment çà ? Vous n'avez pas terminé votre devoir alors ? »
- « J'ai cherché longtemps, mais il n'y a aucune trace de certains de mes ancêtres dans ma famille. Mon frère et ma sœur ont eu le même problème avant moi... »
- « Quand même, il y a bien des documents quelque part ! Il n'y a aucun homme du côté de votre mère, alors que vous êtes remontée à plusieurs générations de femmes sans aucun problème... »
Des sarcasmes sont lancés comme des flèches acérées depuis le fond de la salle.
- « Ils ont sans doute pris la fuite, si elles étaient toutes comme elle ! »
- « Tu m'étonnes ! Qui voudrait d'une sorcière pareille ! »
- « Taisez-vous vous autres ! »
Un vent fort s'est levé et frappe les fenêtres avec fureur tandis que je serre les dents.
- « Mais monsieur, c'est bizarre quand même ! »
- « T'es sûre que t'as pas été adoptée, Bright ? »
- « Et pourquoi tu portes pas le nom de ton père? »
- « Ouais, il a honte de toi ? »
- « Bâtarde ! »
La tempête éclate en moi, comme celle qui frappe au dehors. Les fenêtres sont secouées si fort que les gongs lâchent au niveau de mes ennemies. Elles seules sont touchées par une violente rafale de vent, qui les soulève une par une comme des oies en plein vol. Ensevelies sous un monticule de tables et de chaises, les trois harpies poussent des plaintes lamentables.

En quelques secondes, elles sont libérées par notre féru d'Histoire. Faisant honneur à sa réputation de grand costaud, il les soulève à son tour, d'une seule main, pour les escorter jusqu'à l'infirmerie. Le vent est retombé d'un coup, et tandis que certains s'affairent à tout ranger, j'en profite pour effacer discrètement mon œuvre au tableau noir, et me dépêche d'aller me rasseoir à ma place, pour étudier une fois de plus selon les consignes laissées par notre prof absent.
Un brouhaha général s'éveille peu à peu au fur et à mesure que le temps passe, et bien que personne ne soit revenu au moment où la cloche sonne, aucun élève ne se fait prier pour ranger ses affaires et prendre la direction de la sortie en courant.

Suivant le mouvement général à quelques pas derrière les autres, je traîne des pieds dans les couloirs sombres afin d'éviter d'être prise par la vague d'élèves fous. Au moment où j'aperçois enfin la lumière du dehors percer à travers le porche d'entrée, j'ai l'impression d'avoir une vision. Un ange m'attend, perché sur sa moto tout terrain.
- « Jeff ? Qu'est-ce que tu fais là ? »
- « Je t'attendais mimi. »
Sa voix est aussi douce que le baiser qu'il dépose sur ma joue, si bien qu'un frisson me parcours le corps à m'en faire trembler.
- « Tu as froid princesse ? Tu n'es pas bien couverte ! »
- « C'est que le temps s'est dégradé d'un coup ! Il faisait bon ce matin, avant que cette tempête n'éclate... »
- « Une tempête tu dis ? »
- « Oui, une fenêtre a même cédé sous la pression cet après-midi ! Mais çà m'a fait bien rigoler de voir ces trois pestes s'envoler ! »
Jeff caresse alors doucement mes cheveux d'un air triste, avant de retirer son pull épais.
- « Tiens, enfile çà avant de prendre froid ! »
- « Mais, et toi ? »
- « Je survivrai ! »
Avec ce sourire à tomber, je ne peux pas lui résister et m'enveloppe de sa chaleur et de son parfum. Tandis qu'il me fait face, sa peau claire moulée dans un simple t-shirt, mes yeux se perdent dans les siens pour un moment d'éternité, faisant s'envoler les problèmes de la journée.
- « Salut mec ! Tu t'es trompé de bahut ? »
Adam nous a rejoint en silence, en poussant son scooter. J'espère qu'il n'était pas en train de nous observer.
- « Salut Adam, je pensais vous raccompagner aujourd'hui, histoire de s'entraîner un peu... »
- « Alors çà sera sans moi ! Je ramène Amy à la maison et je file, j'ai un rencart ! »
Mon frère est fier comme un coq ; encore une fille tombée dans ses filets... la pauvre ! Dommage que Jeff n'ait pas de place pour moi sur son engin, sinon on serait rentré serrés l'un contre l'autre...
- « Ok, alors peut-être que je pourrai m'occuper de toi ce soir mimi ? »
- « Holà, de quoi tu parles ? »
Mon frère s'énerve et se dépêche de me faire monter derrière lui.
- « Amy voulait apprendre quelques techniques de combat, alors je lui montrerai les bases ce soir puisque tu n'es pas là... »
- « Toi petite ? Avec un bâton ? Je demande à voir ! En tout cas je suis content de ne pas rester dans les parages ! »
- « Eh oh ! »
Je donne une tape à mon frère dans le dos, et nous démarrons tous les trois d'un fou rire général.

Arrivés à la maison, Adam nous laisse et repart sans être descendu de son engin. La belle en question doit valoir le détour. Jeff prend mon sac sur son épaule et je le suis jusqu'en-haut de la bute, là où il s'entraîne souvent avec Adam.

- « On ne prend pas de bâton ? »
- « Pas tout de suite Amy, tu vas d'abord devoir apprendre à centrer ton corps et ton esprit afin de maîtriser tes émotions. »
- « Ah bon ? »
- « La colère est une force, ravageuse quand on la laisse libre, mais elle peut déplacer des montagnes si on sait la canaliser. Sois mignonne et contente-toi d'imiter tous mes gestes pour l'instant d'accord ? »
- « D'accord ! »
Je suis les mains de Jeff d'un regard soutenu et en imite le moindre mouvement, échauffant d'abord mon corps par des frictions articulaires, puis faisant circuler ma propre énergie à travers tous mes membres qui semblent se réveiller d'un long sommeil. Je me sens peu à peu plus légère et plus vive, comme connectée au ciel et à la terre autour de moi, ne faisant plus qu'un avec la vie qui m'entoure.
- « Venez mettre la table vous deux ! »
Ma bulle de verre se brise au moment où j'entends la voix de ma mère.
- « On arrive madame ! Allez mimi, on se recentre et çà ira pour aujourd'hui. »

Le repas vite expédié, Jeff et moi faisons la vaisselle côte à côte et je monte me coucher avant son départ pour ne pas me retrouver seule avec ma mère. Pour une fois que je n'ai pas de devoirs à faire, je vais pouvoir me coucher tôt dès que j'aurai noté mes impressions du jour dans mon petit journal.
Cher journal,
La journée a été longue et pénible, mais grâce à Jeff elle se termine en douceur. Que dire de plus aujourd'hui ? Je me suis rapprochée de Tim qui est un garçon vraiment bizarre... c'est vrai, comment peut-on aimer Stephen King et détester les loups ? Bref, il m'a confirmé que l'autre fou, qui est en fait son TUTEUR me déteste, même si lui non plus ne sait pas pourquoi. J'ai vécu un calvaire avec mes trois folles à chaque fois que j'ai parlé de mes devoirs, mais j'ai quand même bien rigolé quand la fenêtre s'est cassée et qu'elles se sont fait retourner comme des crêpes par le vent ! :) Bref, encore une drôle de journée, bien chargée ! Voyons ce que me réserve demain...

*

La lune, énorme et toute puissante, trône fièrement dans le ciel, juste au-dessus de ma tête. Peu à peu, sa lumière éclaire les créatures qui m'entourent et la vision qui s'offre à moi me coupe le souffle... j'aurais préféré continuer à ne rien voir ! Des têtes rondes, énormes, perchées sur des corps squelettiques à la peau blafarde, me dévorent de leurs yeux écarquillés et globuleux. La salive coule de leurs dents acérées, tant leur appétit semble aiguisé... cette fois c'est sûr, c'est bien de moi qu'ils parlaient ! Mon Dieu ! C'est un cauchemar !Je veux me réveiller !
- « Mère offrir çà à nous... »
- « Moi manger sa tête ! »
- « Non ! Tête être à moi ! »
Je suis tétanisée, incapable de bouger pour me défendre ou pour m'enfuir. Encerclée, le souffle court, je n'arrive même pas à fermer les yeux pour m'éviter cet atroce spectacle... à moitié accroupis, les corps décharnés de mes assaillants se rapprochent de moi en faisant courir leur langue sur leur bouche énorme. Pitié !

- « NON ! PITIE ! NON ! »
Dans un grand fracas, la porte de ma chambre s'ouvre et Adam se jette sur moi pour me rassurer. Seule la lumière du couloir éclaire son visage, mais je peux lire l'inquiétude dans ses yeux. Encore sonnée, je réalise enfin que mon rêve est terminé et que mon frère est là pour moi, pour m'apaiser...
- « Amy, encore un cauchemar ? »
Mon menton se met à trembler et mes yeux se remplissent de larmes lourdes et brûlantes qui coulent sur ses mains fortes.
- « Oh, Adam... Adam... »
- « Tout va bien petite, je suis là, c'est terminé ! »
Mes doigts s'agrippent à son t-shirt et j'enfonce mon visage contre son épaule pour y déverser toute l'angoisse contenue devant mes agresseurs.
- « Adam, je les ai vus cette fois... c'était affreux ! Leurs dents, leurs yeux... on aurait dit le Gollum du « Seigneur des anneaux ». Mais il y en avait partout... partout autour de moi ! »
- « Toi, tu regardes trop de films... »
- « Tu parles ! Celui-là je n'ai pas pu le regarder jusqu'au bout à cause de ce monstre justement ! »
- « Bon, alors tu vas me faire le plaisir de revoir toutes tes séries animées japonaises... tu sais, celles qui dégoulinent de douceur et de bons sentiments ! La nuit prochaine je veux que tu te retrouves au pays des Bisounours, ok ? »
- « Hi hi ! T'es bête ! »
- « Ah, je préfère çà... ma petite sœur est bien plus mignonne quand elle sourit que quand elle pleure, tu sais ? »
Pour le coup je lui adresse le plus large et le plus reconnaissant de tous les sourires. Même papa, qui est pourtant gentil, n'a jamais pris le temps de se montrer à ce point attentionné avec moi. Je remercie le ciel d'avoir un grand frère aujourd'hui... Jamais je n'aurais pensé qu'il m'aime autant !
Adam recoiffe tendrement mes cheveux avant de me laisser seule.
- « Tâche de dormir un peu maintenant, il est vraiment tard... »
- « Oui, merci. Bonne nuit ! »
- « Bonne nuit petite ! »
La porte se referme et je ne vois plus qu'un mince filet de lumière percer en dessous. Quand celui-ci disparaît à son tour, j'allume ma lampe de chevet. Il a raison, il est 3h00 du matin, mais il est hors de question que je me rendorme tout de suite ; qu'est-ce qui se passera si je refais le même rêve et que je n'arrive pas à me réveiller ?

J'attrape mon ordinateur portable et mon DVD préféré. J'éprouve une réelle fascination pour cette histoire d'amour triangulaire, pour le moins extra-ordinaire ! Si je m'endors après çà, j'espère bien que mes rêves soient romantiques... à moins que je ne vois des loups garous et des vampires prêts à me dévorer eux aussi ! Avec mon esprit tordu il faut s'attendre à tout ! Du coup, plutôt que de prendre le risque de me rendormir, j'enchaîne avec le deuxième épisode jusqu'à ce qu'il soit presque l'heure de se lever. Cependant, mon précieux film n'ayant pas réussi à me faire oublier les créatures de mon cauchemar, je cherche le livre de poche qui se cache au fond de mon sac dans l'espoir d'y trouver quelques réponses :

Lune: selon le contexte du rêve, peut signifier la sécurité, la paix intérieure, une idylle romantique, l'amour, la quiétude. Créativité, inspiration. Symbolise également les influences sur la vie affective, à l'instar de la lune qui affecte les marées. Si vous n'êtes pas centré, une pleine lune peut accroître la sensation de confusion.

Quelle bonne blague ! Alors soit ce livre est complètement à côté de la plaque, soit mon rêve n'a rien de banal. Voyons autre chose :

Cannibale : le fait d'infliger des privations à une partie de soi-même afin de renforcer une autre partie. Détruire des parties de soi-même du fait d'une insensibilité, d'une ignorance et de désirs occultés. Vivre de l'énergie des autres au lieu de générer sa propre source d'énergie créatrice. La nécessité d'élargir ses connaissances spirituelles afin de percevoir l'interconnexion de toutes les manifestations de la vie.

Qu'est-ce que c'est que ce charabia ? Voyons à « Monstre » peut-être...

Monstre : les peurs que vous créez vous-même et qui ont pris une ampleur démesurée en raison de soucis injustifiés et d'une trop grande attention accordée au monde extérieur. Toute idée négative à laquelle on se cramponne prendra une ampleur monstrueuse. De toute façon, tout cela n'est que le fruit de votre imagination. Efforcez-vous de faire face à tout monstre apparaissant dans votre rêve. Demandez-lui quelle partie de vous-même il représente, quelle pensée, quelle croyance, ou quelle peur. Considérez ce monstre comme un ami qui est venu vous enseigner quelque chose, vous apporter un cadeau. Dessinez le monstre dès votre réveil : imaginez qu'il enlève son costume de monstre et que de petits êtres en sortent avec chacun un cadeau (une intuition profonde) pour vous. N'oubliez pas que tous les aspects d'un rêve ne sont que des représentations de vous-même.

Non mais c'est quoi ce bouquin ? Faire face à ces choses ? Pour me faire dévorer ? Merci bien ! Non mais qui est le fou qui a écrit çà ? Tiens ? Il n'y a pas de nom d'auteur... je n'avais pas fait attention à çà hier. C'est trop bizarre quand même, on dirait que ce livre s'adresse directement à moi, mais pour me raconter des conneries ! Et puis le fait qu'il soit tombé juste devant moi comme çà... çà ne me plaît pas, j'irai le rapporter à la première heure aujourd'hui !

Le visage bouffi et les yeux bien cernés, je sors de la salle de bains habillée et lavée, bien déterminée à aller à l'école, pour une fois ! Voilà que je commence à vouloir fuir mon lit...
Ma mère boit son café accompagné de ses maigres tartines, toujours aussi soucieuse de sa ligne. Quand elle me voit arriver, son visage se ferme sur un regard noir, et sa bouche pincée recommence à me faire des reproches.
- « T'as une de ces têtes ! C'est bien fait pour toi si tu ne dors pas ! Non mais quelle idée de hurler comme çà ? Tu n'as qu'à regarder plus de films d'horreur encore ! »
- « Bonjour maman, ravie de te voir en forme moi aussi ! »
- « Cesse de me parler sur ce ton tu veux ? Je suis ta mère alors tu me dois le respect ! »
- « Le respect çà va dans les deux sens, mais je suis ravie que tu me connaisses si bien ! Moi qui adore Stephen King, me voilà démasquée ! »
- « Décidément, je ne comprends jamais rien à ce que tu dis, ma pauvre fille ! »
- « Ce que je dis, c'est que çà ne me viendrait jamais à l'idée de regarder des films d'horreur ! Tu me connais si mal... t'es sûre que t'es ma mère ? »
- « Ah oui ? Et tes trucs de loups et de vampires ? C'est du roman à l'eau de rose peut-être ? »
- « Ben oui, justement, c'est une histoire d'amour le sujet! »
Adam entre au moment où le ton commence à monter, et où nos deux corps, debout de chaque côté de la table, sont tendus comme ceux des boxeurs prêts à monter sur le ring.
- « Vous êtes en forme de bon matin vous deux ! Par contre çà serait sympa d'éviter de réveiller papa... »
- « Quelle blague ! C'est ta sœur qui nous empêche de dormir la nuit, alors n'inverse pas les rôles tu veux ? »

Sur ce, elle tourne les talons sans attendre de réponse, et part au travail sans même nous dire au revoir. Je commence à me demander si mes furies n'avaient pas raison hier, en cours d'Histoire. On a peut-être été adoptés... je ne vois pas ce qu'on fait dans cette famille de fous. Pourquoi cette femme a mis trois enfants au monde si c'est pour nous détester comme çà ? Elle n'avait qu'à rester célibataire, et ses nuits auraient été beaucoup plus tranquilles !

Le ventre bien plein, je me laisse escorter par mon chevalier servant jusqu'à l'entrée du collège. J'hésite à descendre du scooter en voyant arriver mes trois camarades préférées, mais mon beau grand frère doit les impressionner parce qu'elles baissent les yeux et rasent le mur du porche en nous voyant. J'ai de la chance qu'on ait fini par se rapprocher Adam et moi, et je suis bien contente aujourd'hui que mes parents nous aient mis au monde tous les deux. Heureusement qu'ils ne se sont pas arrêtés après Leïla comme nos ancêtres avant eux !

Une fois entrée dans l'arène, mon frère étant parti de son coté vers le lycée, je me sens à nouveau vulnérable. Pour éviter d'attirer les regards de bon matin, je longe les arcades de vieilles pierres jusqu'à l'austère porte en bois, et me glisse à l'intérieur à pas de loup. Il n'y a même pas une mouche ici que je pourrais entendre voler... ce silence mortel me donne l'impression d'avoir fait un pas vers un monde parallèle. Bien décidée à remplacer mon petit livre de poche inconsistant par un plus gros volume, plus parlant, sur le monde onirique, je m'agrippe aux bretelles de mon sac à dos et m'avance vers les étagères où Tim et moi avons fait notre trouvaille la veille.
- « Voyons... c'était quelque part par là... »
Je ne peux m'empêcher de parler toute seule pour apaiser l'angoisse qui monte en moi à mesure que je m'enfonce dans l'obscurité et le silence de ce lieu, où je sais ne pas être la bienvenue. Mes chuchotements, bien que très légers, me rappellent que je suis toujours en vie. Mes doigts courent lentement sur la bordure de bois, ramassant au passage une épaisse poussière qui témoigne du peu de fréquentation qu'il y a ici. En me baissant pour vérifier les vieux volumes parés de cuir rangés au ras du sol, je sens un léger courant d'air qui amène à mes narines le parfum lourd et aigre des vieilles peaux tannées. Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir derrière ce mur pour que je sente cet air frais ?
Je dégage quelques volumes qui pèsent une tonne et découvre une petite trappe en bois. On dirait une cachette, ou carrément un vieux coffre fort... Heureusement le temps passé avant moi a fait son œuvre et la porte s'effondre dès que je la frôle du bout des doigts. Sous le bois en miettes, dévoré par les termites, une boîte de métal m'attend. Je la ramène à moi et suis surprise de ce qu'elle contient...
Un énorme grimoire, en parfait état de conservation, se cachait là depuis certainement une éternité, comme un trésor oublié.
- « « Le monde des rêves et ses secrets », ce livre est fait pour moi ! »
- « Rendez-moi çà tout de suite ! »
Oh non ! J'ai parlé trop fort dans mon enthousiasme, et mon ennemi juré se tient au-dessus de moi en me tendant sa main crochue, non pas pour m'aider à me relever, mais pour que je lui fasse cadeau de mon trésor.
- « Je... je voudrais l'emprunter... »
Sa position dominatrice me fait perdre mes moyens, et je manque d'audace pour affirmer ma volonté d'une voix de fer. Le vieux ronchon ne me laisse même pas le temps de me reprendre, et m'arrache le livre des mains sans que j'ai eu le temps de l'ouvrir.
- « Vous ne pouvez pas, il est réservé. »
- « Réservé ? »
Sa réponse étrange me paraît tellement stupide, que je me réveille de ma léthargie et me relève pour lui faire face.
- « Comment peut-il être réservé alors qu'il était caché là-dedans ? »
Ses petits yeux plissés ne prennent même pas la peine de suivre mon geste ; visiblement je ne lui apprends rien.
- « Ce livre n'a rien à faire entre vos mains mademoiselle, et je vous prierais de ne plus venir semer le trouble dans ces murs à l'avenir. Ce lieu n'est pas une cours de récréation pour les enfants indisciplinés dans votre genre ! »
Son doigt osseux pointe fébrilement vers mon front tandis que tout son corps tremble de colère. Serrant fermement le livre contre lui, il dirige violemment son bras de ma tête vers la porte de sortie, et je comprends qu'il ne sera pas question pour moi de remettre les pieds ici tant que je n'aurai pas perdu mon apparence juvénile. Je dépose sur son bureau le livre de poche comme pour régler mes dettes, avant de lancer un regard de défi au maître des lieux. Ce fou a peut-être gagné une bataille, mais je compte bien remporter la victoire à la prochaine guerre !

Arrivée à l'air libre, j'ai à peine le temps de me remplir les poumons que le clairon me rappelle à l'ordre pour suivre une fois de plus les troupes. Espérons que les cours de la matinée passent vite, et qu'ils n'achèvent pas de me désarmer.

Le cours d'éducation civique m'ayant rappelé les bases de la diplomatie, j'enchaîne sereinement avec celui d'informatique qui m'oblige à prendre sur moi pour ne pas tout casser. Je déteste les ordinateurs et ils me le rendent bien, mais du coup, ce cours est comme une leçon de méditation pour moi ; d'ailleurs, en me rappelant ma séance d'échauffement hier soir avec Jeff, je visualise les mouvements et me sens beaucoup plus détendue que d'habitude. Par la suite, je me mure dans mon silence le temps de la pause, avant d'être encouragée à sortir de ma coquille par deux heures d'anglais qui m'incitent à la communication. L'heure du déjeuner enfin arrivée je descends avec hâte dans la cours à la recherche de celui que j'espère voir m'accompagner à nouveau, pour partager ensemble notre repas. A peine ai-je jeté mon sac au sol avec tous les autres, comme on dépose les armes, que j'aperçois Tim debout de l'autre côté de l'espace bétonné, me fixant de son regard insondable. Je le rejoins joyeusement en oubliant tout ce qui m'entoure, et tout ce qui m'a contrariée ce matin ; il est tellement bon de retrouver un ami qui vous attend, qu'au fond plus rien d'autre à ce moment-là n'a d'importance.
- « Salut Timmy, çà va? »
- « Bonjour. Je vais bien, merci. Et toi? »
- « Oh, plutôt pas mal maintenant que tu es là! »
- « Que veux-tu dire? »
- « Ben, juste que c'est sympa d'avoir un ami... »
- « Ami? »
- « Ben oui, on est amis maintenant, non? »
- « ... Si tu veux... »
Son regard se perd déjà à nouveau dans le vide, planant au-dessus des toits de la ville en contrebas. Quand il fait çà, je me demande toujours s'il cherche des réponses ou si son cerveau bugge par moments, comme celui de grand-père avec son Alzheimer.
- «  Tim? »
- « Hmm? »
- « On va manger? J'ai une faim de loup! »
Ma blague et ma grimace aux babines retroussées ne le font pas rire, mais il me suit volontiers vers le réfectoire.

J'aime bien aller manger dès la première heure, car en général on se retrouve au milieu des lycéens, qui font leur vie sans se préoccuper de nous, ou du moins sans nous embêter comme le font les plus grands du collège. On a vite fait de passer inaperçu et de se faire écraser entre leurs corps de gigues, mais dès qu'ils nous voient ils sont plutôt sympas et nous font un peu de place, surtout certaines filles. D'ailleurs, j'aperçois la sœur de Tim devant nous et mon frère ne doit pas être loin...
- « Eh ! Mais c'est la sœur à Bright ! Qu'est-ce que tu fais là moustique ? Tu vas te perdre au milieu des adultes... mais j'peux te protéger moi si tu veux... »
- « Heu non merci, c'est... c'est gentil mais je ne suis pas seule... »
C'est le grand blond de l'autre jour, il est vraiment canon ! Tellement canon que j'en bafouille...
- « Attends, c'est lui ton pote ? »
Il désigne Tim de la tête avec un air de mépris qui lui enlève tout de suite pas mal de charme. Mon ami ne se retourne même pas en l'entendant parler dans son dos, sûrement encore perdu dans ses pensées.
- « Heu... oui... »
Merde ! Je tremble encore devant ce gars et çà commence à m'énerver !
- « Eh ben, tu traînes avec des blaireaux ? »
Quel con ! Je préfère pousser Timmy à s'enfoncer dans la foule plutôt que de répondre à cet imbécile. Laura ne fait même pas attention à nous quand nous passons devant elle et que j'entraîne son frère endormi à s'éloigner du groupe pour aller reprendre des forces en marge de la société.

La colère m'a coupé l'appétit mais j'ai attendu que mon fantôme termine calmement son assiette avant de le ramener au grand air. Je ne le connais pas depuis longtemps, et pourtant je m'inquiète vite quand il ne parle pas. J'aimerais savoir ce qu'il pense, ce qu'il ressent, parler un peu de lui, de ses souvenirs ou de ses sentiments...
- « Dis... çà va ? »
- « Très bien, oui. Pourquoi ? »
- « Ben, tu n'as pas dis un mot depuis tout à l'heure, et tu as le regard perdu dans le vide... »
Comme si le fait de le lui faire remarquer le réveillait enfin, il relève doucement la tête et tourne ses yeux noirs vers moi.
- « La semaine est bientôt terminée. »
- « Eh oui, enfin ! »
- « Demain c'est samedi... »
- « Heu... oui, bien remarqué Sherlock ! »
- « Tu veux bien venir chez moi ? J'aimerais te montrer quelque chose... »
- « Chez toi ? Demain ? »
Je meurs d'envie de découvrir son univers, et en plus çà me permettrait d'échapper à quelques heures de mon week-end en famille, mais je dois avoir l'air d'hésiter parce que Tim se montre tout d'un coup plus vif et insistant.
- « Ma sœur sera là, tu n'as rien à craindre... »
- « Oh, non... t'inquiète, je n'ai pas peur de toi ! Je serais très contente de voir ta chambre au contraire ! Mais par contre je ne sais pas du tout où tu habites ? »
- « Pas de problème, ton frère sait où c'est, et je suis sûr qu'il sera ravi de t'amener. »
Hmmm, je vois...
- « Ok, alors on fait çà ! »
Un sourire se dessine doucement sur son visage, et comme si j'avais trouvé la clé d'un monde jusque-là inaccessible, Tim commence à me parler de lui et des choses qu'il aime. Finalement, il s'agit d'un garçon comme les autres, adepte des histoires d'horreur et des jeux vidéos fantasy.

Le plaisir de discuter enfin avec lui m'a fait perdre la notion du temps, et la réalité me tombe lourdement sur les épaules au moment où je réalise que la sonnerie m'envoie directement vers deux longues heures de sport en collectivité. J'adore faire du vélo dans la campagne, nager ou courir avec mes chiens dans la nature, mais s'il y a une chose dont j'ai horreur, c'est la compétition acharnée à laquelle nous obligent les heures de sport scolaire. Si on est mauvais on devient vite la risée de toute la classe, surtout quand la majorité des profs s'acharne sur nous, et si on est bon c'est peut-être encore pire, car c'est là qu'ils nous poussent presque à nous battre entre nous pour détrôner le meilleur et détenir la première place. En primaire çà allait encore, mais depuis que je suis au collège, j'ai l'impression d'être entrée dans une école d'élite militaire, où il faut sortir les griffes et montrer les dents pour ne pas rester sur le carreau.
Bref, au bout de deux heures je suis lessivée, et quand nous quittons le stade pour rentrer au collège, je prends soin de marcher en bout de file, détachée du troupeau, même si cela me doit de recevoir quelques piques de la part du prof.

Je n'ai même pas eu le temps de reprendre mon souffle, qu'il est déjà l'heure d'aller en cours de musique pour clore la semaine. Cette salle de classe à l'écart du reste du bâtiment et près d'un jardin privé arboré, est un endroit sympa, du moins tant qu'on ne se fait pas interroger.
- « On s'installe en silence les enfants ! Vous êtes ici pour jouer de la musique, pas pour faire du bruit... »
Mme Huée est une belle jeune femme dynamique. Elle est aussi professeur de danse et chorégraphe, et l'aisance qui se dégage de son corps me laisse toujours rêveuse. Comme j'aimerais être aussi mince et grande qu'elle, bouger avec autant de grâce et de souplesse, sans jamais faire de faux pas...
- « Amy ? Tu es avec nous ? »
- « Euh... oui ? Quoi ? »
- « Reviens sur Terre ma puce ! La semaine n'est pas encore terminée... »
- « Pardon madame... »
- « Bon, et bien pour te faire pardonner d'avoir voulu nous fausser compagnie, tu vas nous jouer l'air que je vous ai appris la semaine dernière ! »

Oh non, pas çà ! La flûte à bec... quelle horreur ! C'est une torture autant pour celui qui joue que pour ceux qui se font percer les tympans par des notes suraiguës. Je commence à souffler dans l'instrument en faisant de mon mieux, mais je bute sur un enchaînement de deux notes, et l'oreille fine de la danseuse blonde ne passe pas à côté de cette maladresse.
- « Stop ! Amy, c'est LA-FA les deux notes que tu dois enchaîner à ce niveau-là, essaie encore ! »
Je reprends le passage manqué en tentant de ne pas faire de fausse note, mais visiblement c'est peine perdue ; mes doigts refusent d'obéir à mon esprit.
- « Ok, ce n'est pas encore çà, mais tu n'es pas très loin... tu dois bien boucher les trous avec tes doigts, sans les crisper. Reste souple dans tout ton corps, et tape bien les notes avec ta langue comme on a appris pour sortir des sons clairs, d'accord ? »
J'essaie de faire ce qu'elle me dit, mais plus les regards se braquent sur moi et plus je me sens stressée. Je manque de souffle, sue à grosses gouttes, et mon visage doit être cramoisi plutôt que rouge. Heureusement pour moi, notre prof de musique est sympa, et semble comprendre ma gêne.
- « Bon ok, tu vas prendre un peu l'air dehors d'accord ? Essaie de faire comme je t'ai dit et je te ferai rentrer quand j'entendrai que ce sera bon... »
Je ne me fais pas prier pour sortir de la classe et aller m'asseoir sur une murette, à l'ombre des vieux tilleuls du jardin du proviseur.
Mon corps se détend agréablement en admirant les rayons du soleil filtrer à travers le feuillage dense. J'en oublierais presque pourquoi je suis là, mais une voix chantante me rappelle vite à l'ordre.
- « Amy... ce n'est pas une récréation, travaille-moi ces notes s'il-te-plaît ! »
Le joli visage blond disparaît de la fenêtre dès que j'ai repris ma flûte en main.
- « LA-FA, LA-FA, LA-FA... »
Les sons sont encore étouffés. J'inspire profondément pour me détendre, tandis qu'un oiseau vient de se poser au-dessus de moi, quelque part dans le feuillage.
- « LA-FA, LA-FA... »
- « LAA-FAAAAA ! »
Qu'est-ce que c'était ? L'oiseau ?
- « J'ai entendu AMY ! Tu vois que tu peux y arriver quand tu veux ? »
- « Mais... ce n'était pas moi madame... »
- « Ah non ? Et qui d'autre ? Ne sois pas bête, c'était très bien, allez rentre en classe maintenant ! »
Je lève une dernière fois les yeux vers le vieil arbre, en essayant d'apercevoir le volatile, mais plus rien ne bouge là-haut. Je me résous à contourner le mur de béton pour m'enfermer à nouveau dans la salle de classe, mais je n'arrive pas à penser à autre chose. Si c'est vraiment un oiseau qui a répété après moi, c'est sûrement un perroquet échappé d'une maison...

La fin du cours arrive enfin, et avec elle celle d'une longue semaine. Tout le monde se dirige vers la sortie tandis que je reste un moment sous les arbres à essayer d'apercevoir l'oiseau en sifflant.
- « LA-FAA.... LA-FAA... »
C'est quand même beaucoup plus facile de siffler que de jouer de la flûte ! Quelque chose bouge dans les feuilles tout à coup, et je me prends à espérer.
- « LA-FAA... »
- « LAA-FAAAAA ! »
Il est là ! L'oiseau m'a répondu et s'approche de moi en descendant de branche en branche. C'est un oiseau grisâtre, avec de gros yeux rouges ; je n'ai jamais vu çà, rien à voir avec un perroquet !
Il semble me regarder fixement, puis brusquement il s'envole vers un autre tilleul. Je regarde vite fait autour de moi pour être sûre que personne ne me voit faire, avant d'enjamber la murette et de partir à sa poursuite. D'arbre en arbre, je le suis ainsi jusqu'à un passage dérobé dont je ne connaissais pas l'existence... monsieur le proviseur semble avoir son entrée personnelle. L'oiseau s'échappe dans les arbres, et je traverse à mon tour le mur d'enceinte pour le suivre dans les ruelles désertes. Les yeux rivés vers les feuillages épais, éblouis de temps à autre par un rayon de soleil léger, je pars à l'aventure le sourire aux lèvres, en oubliant le poids de mon énorme sac à dos et celui de mes responsabilités. A ce moment-là, je ne pense plus à rien d'autre qu'à suivre cet animal qui m'invite à l'aventure et à la liberté. Les arbres se font un peu plus rares dans les rues en pente de la vieille ville, et je le vois parfois se poser sur un toit, une corniche ou un fil électrique... je me heurte à quelques passants en oubliant de regarder où je mets les pieds, mais mon sourire s'élargit au moment où j'aperçois à nouveau des arbres. Mon guide s'envole et je me lance pour faire un pas vers lui, quand tout à coup je suis happée en arrière par une force inconnue, tandis qu'un énorme camion me frôle à vive allure en klaxonnant nerveusement !

Assise sur le trottoir bétonné, je sens à présent tout le poids de mon sac à dos me clouer au sol. Sous le choc, il me faut quelques secondes avant de comprendre ce qu'il m'arrive et de me retourner pour voir ce qui m'a tirée en arrière.
- « Jeff ? »
Mon ange gardien, qui a chuté lui aussi en me sauvant d'une mort certaine, me fixe maintenant avec une expression que je ne lui reconnais pas.
- « AMY ? Mais qu'est-ce que tu fous bordel ? »
Est-il en colère ou effrayé ? Peut-être un peu des deux...
- « Je... je suivais un oiseau, et... »
- « Un oiseau ? Tu te fous de moi ? T'es pas dans les champs là, ma belle ! Nom de Dieu Amy, t'as failli finir en bouillie sous ce camion ! »
- « Je sais... je suis désolée... mais c'est cet oiseau blanc, enfin... gris... et avec ces yeux rouges... il était trop bizarre, et il s'est mis à chanter et je l'ai suivi... il fallait que je le suive... comment dire ? Je ne sais pas, je ne pensais plus à rien d'autre... »
Jeff se redresse et se radoucit en serrant mes épaules entre ses mains.
- « Des yeux rouges tu dis ? »
- « Oui, pourquoi ? »
- « Pour rien... tiens ! »
- « Ton I-pod ? Mais qu'est-ce que tu veux que j'en fasse ? Tu sais que ces engins et moi çà fait deux ! »
- « Je veux que tu mettes çà sur tes oreilles dès que tu n'es plus en cours ! Il vaut mieux que tu écoutes de la musique plutôt que le chant des sirènes... allez hop, debout ! »
Il se relève d'un bon et me remet d'aplomb d'une seule main, avant de me tirer derrière lui sans ménagement, pour quitter l'avenue principale et remonter vers le collège. Sans me lâcher une seconde, il attrape son portable de sa main libre et compose un numéro, en m'adressant un regard en coin furtif.
- « Oui, c'est moi, je l'ai trouvée ! Je te l'amène ! Quoi ? Ok, si tu veux ! »
- « C'était qui ? »
- « Devine ! »
Bon sang ! Quel glaçon d'un coup ! Je comprends qu'il ait eu peur, mais je suis quand même choquée d'entendre ce ton dans sa voix. Il m'adresse un nouveau regard discret avant de traverser une rue et se calme un peu, sans pour autant desserrer son étreinte autour de mon poignet.
- « C'était ton frère... il nous rejoint. Il te cherche partout depuis la fin des cours ! Il était fou d'inquiétude... »
Sa voix devient étranglée et je vois sa mâchoire se crisper tandis qu'il serre les dents. Ses pas ralentissent et il s'arrête devant le parc de la médiathèque. Son visage tendu se retourne tandis qu'il tombe à genoux devant moi.
- « Amy... »
Il me tient à présent les deux mains délicatement, et son regard noisette est aussi doux qu'avant.
- « Amy... je ne sais pas ce que j'aurais fait si... »
Je voudrais le rassurer, ou m'excuser, dire quelque chose de censé, mais je n'en ai pas le temps car j'entends un bruit de moteur s'approcher de nous à vive allure. Adam se gare en faisant crisser ses pneus et se jette sur moi tout en retirant son casque.
- « AMY ! »
Il me serre si fort que j'ai du mal à respirer. Tout çà parce qu'il ne m'a pas trouvée à la sortie du collège ? Qu'est-ce que çà serait s'il savait pour le camion ? Au moment où je pense çà, je vois Jeff poser son index sur ses lèvres en signe de désapprobation... comment peut-il savoir à quoi je pense ?
Nous rentrons à la maison tous les trois après que Jeff m'ait mis une musique en tête avec son appareil. Placebo chante « Protect me from what I want » directement dans mes oreilles, et je me sens parfaitement en sécurité tandis que je m'accroche à mon frère, en regardant dans le rétro mon sauveur qui nous suit.

Papa est rentré à la maison plus tôt aujourd'hui, et il est déjà perdu devant l'écran de la télé, qui lui remplit le crâne de toutes les horreurs qui surgissent en ce moment dans le monde. Je préférerais me mettre une musique douce en tête, comme « A thousand years » de Christina Perri, plutôt que d'entendre çà, mais je ne trouve rien de tel dans les morceaux choisis par Jeff. J'éteins son I-pod et vais embrasser mon père, mais à peine suis-je assise à ses côtés sur le divan de velours, que je suis submergée par des nouvelles toutes plus inquiétantes les unes que les autres :
- « Comme nous vous le disions en début de ce journal, c'est une urgence humanitaire sans précédent qui a lieu aujourd'hui en Europe et en Méditerranée.
Dans les pays de l’est de l’Europe, la situation se dégrade de jour en jour. En début de semaine, plus de 2 000 migrants ont poursuivi leur marche vers l’Europe occidentale en entrant en Hongrie. Parmi eux, de nombreux Syriens fuyant la guerre dans leur pays. Ces migrants font partie des milliers de personnes passées par la Grèce puis la Macédoine, qui a vainement tenté en fin de semaine dernière de les endiguer. L’Autriche et la Bulgarie ont annoncé le renforcement des effectifs à leurs frontières.
Selon les données européennes, le nombre de migrants aux frontières de l’UE a atteint 340 000 personnes sur les sept premiers mois de l’année 2015, contre 123 500 sur la même période de 2014.
En Allemagne, un nombre record de 800 000 demandes d’asile est attendu pour cette année, si bien que le pays peine à assurer l’accueil de tous. Les incidents se multiplient autour de centres censés accueillir des migrants et des réfugiés.

Un autre continent cette fois, et un problème d'un autre ordre, celui des catastrophes naturelles, au Chili. Les autorités chiliennes ont levé l’alerte au tsunami, jeudi 17 septembre, lancée la veille après un violent séisme dont le bilan s’élève à huit morts. Ce séisme de magnitude 8,3 a frappé mercredi soir le centre et le nord du pays, provoquant l’évacuation d’un million de personnes.
La marine chilienne avait lancé une alerte au tsunami pour l’ensemble des côtes du pays sud-américain, bordé par l’océan Pacifique. Une alerte au tsunami a également été lancée pour Hawaï, des parties de la Californie, le Pérou, la Nouvelle-Zélande et d’autres îles du Pacifique. Les villes côtières ont été évacuées préventivement, avec près d’un million de personnes concernées.

Voilà, c'est la fin de notre journal, merci de l'avoir suivi... »

- « Tous ces réfugiés partout, çà va faire du grabuge ma chérie, c'est moi qui te le dis... on n'avait déjà pas assez de travail et de logements pour tout le monde chez nous ! Aujourd'hui encore j'ai des collègues qui ont été licenciés...»
Mon père reste fixé sur l'écran de télévision. Ce n'est jamais bon pour un enfant de voir ses parents inquiets pour l'avenir, surtout qu'en général mon père est plutôt quelqu'un de doux, généreux et optimiste. Je le serre tendrement dans mes bras, mais que puis-je faire d'autre à mon âge pour le rassurer et améliorer les choses ? Son pessimisme soudain me gagne, et je le laisse s'hébéter devant la lumière hypnotique des tubes cathodiques pour aller prendre l'air avec mes chiens.

- « Tout va bien mimi ? Tu as l'air déprimée... »
- « Jeff ? Tu ne joues pas avec Adam ? »
- « Non, je l'ai laissé seul devant l'ordi. Quand il entre dans ses jeux virtuels, il ne remarque même plus mon absence de toute façon ! »
- « Ha ha , oui c'est vrai... »
- « Dis-moi plutôt ce qui te perturbe ? »
- « Oh rien, je viens de voir les infos avec mon père, et j'ai comme l'impression que la fin du monde est pour bientôt. Toutes ces guerres et ces catastrophes naturelles ! L'autre jour c'était une tornade et des inondations qui avaient fait de nombreux morts, aujourd'hui des séismes et des tsunamis... et comme si les dangers naturels ne suffisaient pas, l'Homme s'amuse encore à tout détruire avec des guerres de pouvoir futiles ! C'est déprimant ! C'est sûr, chez nous on est encore épargnés, mais pour combien de temps ? Déjà on commence à sentir les effets de tous ces ravages avec les milliers ou les millions de réfugiés qui cherchent une terre d'accueil... on ne peut plus fermer les yeux... »
- « Et... ? »
- « Et... j'aimerais pouvoir faire quelque chose pour tout changer, pour que tout le monde se serre les coudes contre l'adversité au lieu de s'entre-tuer ! Mais je ne suis qu'une gamine, je n'ai aucune force et aucun pouvoir ! »
- « Tes idées sont honorables Amy, mais le combat est parfois inévitable... »
- « Alors je me battrai ! »
- « Tu veux vraiment te battre Amy ? Tu crois que tu serais prête à faire des sacrifices pour protéger tes proches si tu étais face au combat ? »
Sa question tourne dans ma tête... si le conflit arrivait jusqu'à moi, qu'est-ce que je ferais ?
- « Oui, je me battrais ! Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour sauver les gens que j'aime... »
- « Hmmm Hmmm... »
- « Et mes chiens, oui ! Je vous sauverais aussi mes amours ! »
Mes amis me lèchent les mains tandis que Jeff se lève d'un bon en me tendant la sienne.
- « Si tu es prête, alors on commence l'entraînement sérieusement ! »
- « Tu veux dire que tu crois qu'il y aura vraiment un conflit ici, et qu'il faudra se battre ? »
- « C'est possible... tiens, attrape ! »
Il me lance un des bâtons de bois avec lesquels il s'entraîne souvent avec Adam, et les choses sérieuses commencent.
- « L'étude de chaque arme enrichit la pratique à main nue. Cela permet d'une part, de se confronter à des distances qui varient en fonction de la taille de l'arme et d'autre part, de développer des qualités propres à chaque arme.
Par exemple, le jo (bâton), développe l'indépendance des deux mains et leur plus grande synchronisation.
Le tanto, couteau en bois développe la vision, la vigilance et la vitesse.
Le bokken est un sabre de bois. Il permet d'amplifier nos mouvements, d'utiliser en alternance puissance (ki) et relâchement. Il permet aussi de mieux prendre conscience du centre du corps (le tanten), dans la réalisation de mouvements unifiés par la coordination de l'esprit, du corps et de l'arme.
Amy, toi et moi nous utiliserons le jo pour commencer, puis le bokken. »

Au fur et à mesure que mon corps enregistre et restitue les mouvements initiés par l'entraînement de Jeff, je me sens devenir plus adulte, mais à la tombée de la nuit je suis exténuée et je monte me coucher sans manger.

*

J'ai froid, très froid... tellement que je ne peux plus bouger. Mon corps est lourd comme de la pierre, comme cette roche gelée que je sens sous ma peau... j'ai compris, je sais où je suis !
Je sens que j'ai les yeux fermés cette fois, mais je suis sûre que je rêve encore. Je n'entends que le bruit de mon souffle rauque qui essaie de remplir en vain mes poumons. Je voudrais ne faire aucun bruit pour ne pas attirer l'attention, mais je ne peux m'empêcher de haleter bruyamment. Je suis pétrifiée par la peur d'être vue, la peur d'ouvrir les yeux, la peur de voir ce qui m'attend...
La transpiration ruisselle sur mon corps, si bien que j'ai l'impression de me vider de toute mon eau... c'est une sensation morbide, comme si on me vidait de mon sang...
Un souffle puant s'adresse à mon visage, et mes yeux se remplissent de larmes. Mes paupières s'ouvrent malgré moi et un cri d'horreur s'étrangle dans ma gorge ! Deux énormes yeux vitreux, injectés de sang, me font face !
La lune est au zénith, mais un voile nuageux s'amuse à danser devant elle comme pour arrêter le temps, et la troupe de monstres affamés semble avoir été interrompue dans son mouvement. Je ne l'avais pas remarqué la dernière fois, mais maintenant ils sont si proches, que je vois bien leurs yeux brûlants me dévorer d'un feu rouge vif.
Mon nez me pique tant l'odeur putride de ces créatures est acide, et la salive qui coule de leurs sourires affamés me ronge la peau en tombant goutte à goutte.
- « Moi avoir faim... »
- « Où être mère ? »
Les nuages s'affinent et la lumière de la lune éclaire un peu plus fort ce que personne ne voudrait voir... mon Dieu, je sais que ce n'est qu'un rêve, mais il semble tellement réel ! Je dois me réveiller, je dois rentrer chez moi... si je ne le fais pas...
- « Mère... faire vite.... »
Les dents acérées s'approchent de mon visage, de mes jambes, de mes bras... partout au-dessus de moi des langues énormes parcourent ma peau et pourlèchent des lèvres desséchées par la faim... la faim de chair humaine et la soif de sang chaud. Des frissons de torture me traversent le corps... Seigneur ! Faites que je me réveille !
D'un coup, un vent de mort balaie les derniers nuages, et quand la lune, pleine, éclaire leurs visages, des sourires de béatitude se jettent sur moi et s'enfoncent dans mes chairs. Fermement maintenue au sol par des doigts crochus à la force animale, je sens mon corps se faire dévorer et un cri d'agonie s'échappe de moi comme un râle...

- « AMY ! AMY ! Réveille-toi bordel ! AMY ! »
Je me sens maintenant secouée malgré moi, mais je ne vois plus rien... je crie et crie encore dans l'espoir de faire fuir mes assaillants et que tout s'arrête...
- « AMY ! Bon sang ! Ouvre les yeux ! »
Je bouge enfin mes bras et je m'agrippe à quelque chose, à quelqu'un... je hurle !
- « AMY ! »
Quand mon regard s'ouvre enfin sur le monde réel, il me faut quelques secondes pour réaliser que je suis toujours vivante, et pour m'accrocher à mon frère hors d'haleine, comme à une bouée qui m'amènerait loin de tout danger.

- « Je... je... je suis réveillée... »
- « Et c'est pas trop tôt ; çà fait bien cinq minutes que je te secoue comme un prunier... »
- « Tu m'as réveillée... »
- « Il le fallait bien, tu n'arrêtais pas de hurler ! »
- « Oh... merci... merci... »
- « Qu'est-ce qu'il t'arrive à la fin ? Amy, çà fait déjà trois nuits que tu fais des cauchemars, et c'est de pire en pire... »
- « Et ben c'est pas trop tôt ! C'est enfin fini cette comédie ? Mais à quoi vous jouez tous les deux ? »
- « C'est un cauchemar maman ! Tu devrais connaître çà depuis le temps non ? Tu as quand même eu trois enfants ! Merde ! »
Peu habituée à ce que son fils lui tienne tête, ma mère tourne les talons en silence, me laissant reprendre mes esprits en paix dans les bras de mon grand frère.
- « Je suis désolée... »
- « Non, ne le sois pas, ce n'est pas de ta faute. Mais tu sais, si tu as encore des problèmes à l'école... ou autre... tu devrais peut-être en parler ? »
- « Oui... »
- « Allez ce n'est rien, et puis on est samedi alors tu peux te rendormir tranquille et faire la grasse matinée... »
Comment lui dire que je n'ai aucune envie de prendre le risque de me rendormir ? Il me prendrait pour une folle si je lui disais que j'avais peur de me faire dévorer pour de vrai... mais c'est pourtant l'impression que j'ai. C'est comme si j'avais été incapable de me réveiller toute seule.
Assise dans mon lit trempé de sueur, je réalise que je suis morte de soif et décide d'aller boire un verre d'eau fraîche à la salle de bains. La lumière artificielle me brûle les yeux, qui semblent devenus encore plus verts... sûrement à cause des larmes ou de la fatigue. Je me rafraîchis le visage, et en retirant le pyjama qui me colle à la peau pour prendre un douche, je reste hébétée devant ce que me montre le miroir.
Des pieds à la tête, mon corps est couvert de marques, de griffures, de bleus... C'est moi qui me suis fait çà dans mon sommeil ? Adam a raison, çà devient grave ! L'idée de devoir consulter un psy à mon âge pour lui parler de ma peur du noir, la peur de me faire dévorer dans mes rêves, me fait sourire. Pourtant çà n'a rien de drôle, surtout si mes nuits continuent à se faire de plus en plus agitées et de plus en plus courtes !

Ce n'était peut-être pas une mauvaise idée de revoir mes séries animées japonaises pour forcer mon subconscient à voir la vie en rose... pfff... enfin, de toute façon, çà ne coûte rien d'essayer ! J'attrape le coffret de «  Fruits basket » sur mon étagère et m'installe tranquillement dans mon lit avec mon ordinateur pour une longue séance de remise en forme. Les heures passent agréablement dans la douceur des bons sentiments et des délicats dialogues nippons, dont je répète avec délice certains passages que je connais maintenant par cœur. Mon corps s'engourdit alors peu à peu et sans que je m'en rende compte je bascule dans un demi sommeil en une fraction de seconde, juste le temps de sentir l'emprise des morsures sur mes membres, qui se raidissent d'un coup en faisant tout tomber au pied de mon lit... ce qui me ramène aussitôt à la réalité. On dirait que j'ai échappé de justesse à la suite et fin de ce rêve atroce !
Le jour ne va pas tarder à se lever, car j'entends les premiers oiseaux qui chantent déjà leur joie de voir bientôt le soleil leur réchauffer les ailes. D'ailleurs, samedi ou pas, je vais faire comme eux et me lever avant tout le monde. Rien de tel qu'un bon chocolat chaud en compagnie de mes chiens pour me remonter le moral, même si je baille à m'en décrocher la mâchoire ! Je profite des heures de liberté en solitaire qui me sont offertes pour rattraper avec eux le temps perdu pendant la semaine, et partir oublier tous mes soucis dans la nature qui se réveille sous mes yeux.
Quand je rentre à la maison, Adam est déjà devant son ordinateur à jouer à leurs jeux de rôle fantasy avec son copain blond.
- « Tiens, salut moustique ! Je me demandais quand tu allais te lever ! »
- « Je... j'étais dehors... je suis levée depuis longtemps... »
Je regarde en direction de mon frère en espérant qu'il tourne les yeux vers moi, mais je semble être le dernier de ses soucis maintenant qu'il est entré dans son monde virtuel.
- « Vous n'en avez pas marre de ces jeux de guerre ? »
- « Ah, c'est pas des jeux de guerre, mais de stratégie ! Tu comprendras la différence quand tu seras plus grande ! »
Mais quel con celui-là, franchement ! Pour qui il se prend ? Pour un intello ? Un grand philosophe ? Il est craquant, d'accord, mais çà ne lui donne pas tous les droits !
- « Et des jeux de paix, çà n'existe pas ? »
- « De paix ? Mais c'est trop nul ! Il n'y aurait rien à faire ! »
Pfff... c'est peine perdue que d'essayer de discuter avec ce genre de mec ! Je monte dans ma chambre pour dessiner en me calant l'I-pod de Jeff dans les oreilles. Tout d'un coup, c'est comme s'il était là, car toute forme de colère s'apaise en moi.

Après manger, je me souviens que je n'ai pas encore demandé à mon frère s'il pouvait m'emmener chez Tim cet après-midi, mais si j'ai bien tout compris, çà m'étonnerait qu'il me dise non...
- « Adam ? »
- « Oui petite ? »
- « Tu pourrais m'amener chez Tim tout à l'heure ? Je lui ai promis de passer le voir et il m'a dit que tu connaissais le chemin... »
Une légère insinuation ne fait pas de mal... et çà m'amuse de taquiner mon frère sur sa nouvelle amourette !
- « Attends... Tim, celui du musée ? Le frère de Laura ? »
- « Oui... »
Oulà, t'es long à la détente mon gars... je te propose une bonne excuse bidon pour aller voir ta copine, çà ne se refuse pas !
- « Tu ne pourrais pas le voir ailleurs que chez lui ? »
- « Quoi ? Pourquoi ? »
Là pour le coup, je suis surprise !
- « Tant pis si tu ne veux pas, je vais aller en ville à pied et prendre la navette... tu n'as qu'à me donner l'adresse ! »
Il semble embêté mais réfléchit sérieusement à la question quelques secondes avant de trancher.
- « Non, il est hors de question que je te laisse partir seule dans la ville ! Je vais t'amener, mais je te laisserai au coin de la rue. Tu n'auras qu'à m'appeler quand tu voudras que je vienne te chercher... »
- « Euh... ok, merci ! »

Comme Tim m'a dit hier qu'il aimait dessiner, je lui ai amené quelques-uns de mes chefs d'œuvres. Adam se gare sur un trottoir en me désignant l'immeuble d'en face, et quand j'arrive à hauteur de l'interphone, je n'ai pas le temps de sonner qu'une furie ouvre la porte pour moi avant de traverser la rue en courant. Laura semble de mauvaise humeur car elle se jette sur Adam pour lui faire une scène avant qu'il n'ait eu le temps de remettre son casque. Préférant rester discrète, j'entre dans le hall et suis appelée par mon ami qui m'attend en haut de plusieurs paliers.
- « Salut Timmy... fiou... c' est sportif pour arriver chez toi... »
- « Tu aurais pu prendre l'ascenseur... »
- « Non, quand même pas... »
- « Entre ! »
- « Oui chef ! »
Je retrouve le Tim autoritaire des premiers jours...
- « Mais, et ta sœur ? »
- « Laisse-là, elle est comme çà, il faut que çà sorte. »
- « Elle avait l'air furax après mon frère... »
- « C'est une gamine, elle n'a que 16 ans mais elle traîne avec les terminales pour se sentir plus grande. Après il ne faut pas s'étonner qu'elle ait des réactions puériles... »
- « Une gamine ? Et toi alors ? »
- « Moi je sais où est ma place. Entre ! »
Ouvrant la porte de sa chambre, il m'invite à passer devant lui pour faire connaissance avec son univers.

- « Tu aimes Placebo ? »
Mon hôte attend mon avis avant d'insérer un CD dans sa chaîne hi-fi. Pour son âge, il se comporte en parfait gentleman.
- « Oui... enfin, je commence à aimer... »
La musique démarre, comme pour illustrer la déco de cette chambre qui ressemble encore malgré tout à celle d'un enfant.
- « Des « Pierrot » ? Toi quand tu aimes, tu ne fais pas les choses à moitié on dirait... »
Partout dans sa chambre des personnages au regard triste admirent une lune imposante, en parfait accord avec la chanson « Pierrot the clown » qui nous enveloppe d'un air mélancolique.
- « C'est ma sœur qui me les a offerts à chaque Noël et anniversaire, d'aussi loin que je me souvienne. Il paraît qu'un jour je me suis arrêté devant la vitrine d'un magasin en en voyant un, et que j'ai refusé d'en bouger jusqu'à ce qu'elle soit entrée pour l'acheter. »
- « Vraiment ? Elle te gâte alors, tu as l'air d'obtenir tout ce que tu veux... »
- « Non. »
Son regard se perd à nouveau dans le vide, comme s'il réfléchissait.
- « Pourquoi non ? »
Il me regarde, l'air maussade.
- « Parce que je ne veux rien. »
- « Ah bon ? Eh ben, pour quelqu'un qui ne veut rien tu as une chambre bien remplie ! »
- « Je n'ai rien demandé. C'est mon tuteur qui m'a acheté tout çà. Il m'a rempli une bibliothèque pour m'encourager à lire, et m'a offert ces jeux pour me sociabiliser, d'après lui... »
- « Ah ouais ? Je crois qu'il devrait revoir ses critères ce vieux fou ! Ces jeux vidéos je connais. Tu joues en ligne avec d'autres joueurs d'accord, mais dès que mon frère se met devant, il ne voit plus le monde autour... pour communiquer il y a mieux ! »
- « Hmmm... »
- « Et puis franchement, entre les livres de Stephen King et compagnie, et les jeux de guerre... il a des goûts plutôt violents ton tuteur non ? Tu aimes çà toi, tuer d'autres gens ? »
- « Je ne tue jamais personne, je ne fais qu'observer ce qui se passe entre les personnages que je fais évoluer et les autres... c'est un peu comme regarder un échantillon de l'humanité pour en comprendre le mouvement général... »
- « Et c'est quoi tes personnages ? »
- « Des mages, des sorciers, des guérisseurs... je me plais à penser qu'ils vont trouver un remède contre tous les maux et les travers humains... »
- « Ah oui ? Des mecs biens, alors ? »
- « Hmmm... oui. Ce sont ces personnages que j'aime dessiner, regarde! »
Il sort un carton à dessin qu'il ouvre devant moi, pour mon plus grand plaisir. Quel talent !
- « Ouahou ! Tes dessins sont magnifiques, tu es vraiment doué! »
- « Je ne crois pas, non. »
- « Mais si, je t'assure ! Crois-moi ! On dirait qu'ils sont vivants... »
- « Harry n'aime pas me voir dessiner çà. Il ne comprend pas mon désir de paix et de guérison... »
- « Il préférerait te voir tuer des gens ? »
- « Je crois qu'il s'est fait une idée de ce que je suis, ou de ce qu'est un ado, et qu'il aimerait que je corresponde à cette image. C'est un peu comme un parent pour nous. »
- « En parlant de parents... çà t'ennuie si je te demande de m'en dire un peu plus sur les tiens ? »
- « Non, pas du tout, mais je n'ai rien de plus à te dire... »
- « Ils te manquent ? »
- « Non... je ne crois pas. En fait je n'en ai aucun souvenir, alors ma famille pour moi c'est Laura, et Harry. »
Tu parles d'une famille ! Un silence passe entre nous, et les lunes qui accompagnent le clown blanc me semblent plus présentes, voir oppressantes d'un coup.
- « Ces lunes avec Pierrot, elles représentent quoi d'après toi ? »
- « Hmmm... c'est... quelque chose qui est toujours là, qui l'éclaire, le rassure... »
- « Comme une mère qu'il peut prendre dans ses bras... ? »
- « Je... je ne sais pas ! »
Tim a l'air gêné tout d'un coup et se lève pour changer de sujet.
- « Pardon... »
- « Non, t'inquiète. C'est juste que... elle est plutôt... lointaine, inaccessible ! J'ai l'impression qu'elle veille sur lui, mais qu'il ne pourra jamais l'approcher... »
- « Et çà te manque à toi ? »
- « Quoi ? »
- « Des parents qui te prendraient dans leurs bras ? Elle fait çà ta sœur ? J'imagine que ce n'est pas le genre du vieux ronchon... »
- « Non, ce n'est pas le genre de Laura, mais ce n'est pas mon truc non plus... Je n'en ai pas besoin, je n'ai besoin de personne ! »
- « Pas même d'elle ? »
- « Non, et je crois que c'est pareil pour elle, qu'elle se sentirait beaucoup mieux si je n'étais pas là, à sa charge... »
- « Tu veux dire que tu voudrais partir ? »
- « Des fois, oui ! »
- « Moi aussi je pense souvent à fuguer... à chaque fois que ma mère me hurle dessus en fait... ou quand mon père me demande de faire encore des efforts pour que çà se passe bien avec elle, alors que de mon côté j'ai l'impression d'avoir fait tout mon possible ! »
- « Hmmm... »
- « Si je décide de partir un jour, tu viendras avec moi ? »
- « Sérieux ? »
- « Oui ! »
- « On verra... »
Sa réponse n'est pas très déterminée, mais au moins çà me rassure de penser que j'aurai peut-être quelqu'un à mes côtés si un jour je me décide vraiment à disparaître.
- « Dis... tes bleus ? »
- « Quoi ? Quels bleus ? »
- « Les marques sur tes bras... »
- « Ah, çà ? Ah non, ne t'inquiète pas, je ne suis pas une enfant battue ! Je me suis fait çà cette nuit toute seule... »
- « Ah oui ? »
Il n'a pas l'air convaincu.
- « Ok... dis, tu veux voir mes dessins ? »
- « Bien sûr ! »
Je sors les classeurs bien remplis que j'avais fourrés dans mon sac, non sans appréhension maintenant que je connais son talent. Ceci-dit, je pense quand même avoir moi aussi un bon coup de crayon grâce aux encouragements de Lili tout au long de cette année...
- « Tu dessines souvent des choses comme çà ? »
- « Comme quoi ? »
- « Tes dessins, on dirait des rêves, des mélanges de plusieurs éléments qui n'ont rien à faire ensemble dans le monde réel... la nature, les animaux, les bougies, les livres... et toutes ces femmes magnifiques partout, on dirait qu'elles ont quelque chose de mystérieux, comme un pouvoir magique qu'on ne connaît pas encore... tu dessine tes rêves ? »
- « Les rêves éveillés peut-être, ou la personne que je voudrais être... les beaux rêves en ce moment je n'en fais pas beaucoup ! »
- « Tu fais des cauchemars ? »
- « Oui, et toutes les nuits ils sont de plus en plus forts... çà t'arrive souvent à toi d'en faire ? »
- « Non. »
- « Tu ne fais que des beaux rêves alors ? T'as de la chance... »
- « Non plus, non. »
- « Comment çà ? »
- « Je ne rêve jamais. »
- « Jamais ? »
- « Non, je crois que je n'ai jamais rêvé... ou alors je ne m'en souviens pas. »
- « C'est peut-être mieux comme çà, enfin, tant que tu n'oublies rien d'important... comme ton nom. Tiens au fait, c'est quoi ton nom de famille ? Je n'ai pas eu le temps de regarder sur l'interphone, Laura m'a ouvert la porte avant... »
- « C'est Paterson. »
En parlant de Laura, on l'entend qui rentre justement, mais elle n'est pas seule.
- « Vous attendiez une autre visite ? Parce que je ne crois pas que ce soit mon frère... »
- « Non... »
Tim se tait et je fais comme lui pour écouter ce qui se dit à côté. Mon ami relève la tête et son visage se ferme d'un coup.
- « C'est Harry, tu ferais mieux de partir ! »
Déjà ? Je suis furieuse de devoir quitter Tim à cause d'un vieux fou qui me déteste alors que je ne lui ai rien fait.
- « Tu es sûr ? Ce n'est peut-être pas lui... »
Mais je n'ai même pas le temps de finir ma phrase que le ton monte dans la cuisine, me confirmant que cette voix est bien celle du grand méchant tuteur.
- « Où est ton frère ? Il joue ? »
- « Non, je ne crois pas, il est avec une amie. »
La voix de Laura est presque éteinte, elle a dû la perdre en hurlant après Adam dans la rue.
- « Une AMIE ? »
Des bruits de pas retentissent lourdement dans le couloir et la porte de la chambre s'ouvre dans un fracas terrible, faisant baisser le visage de Tim vers le sol. Les yeux hors de leurs orbites, avec presque de l'écume aux lèvres, Harry Hermano ressemble à un inquisiteur prêt à me brûler sur le bûcher.
- « Bonjour, je... je partais justement... »
Rassemblant toutes mes affaires, je me lève en tentant de croiser le regard de Timmy, mais en vain.
- « Salut Tim, à lundi... »
Immobile comme une statue de cire, je retrouve le garçon de la bibliothèque qui lisait en silence, en ne me montrant que ses cheveux rouquins. En me retournant vers la porte, j'ai un geste de recul car je fais face à celui qui me barre le passage de son corps nerveusement maigre.
- « Pardon... »
Il s'écarte de l'encadrement sans me quitter de son regard soupçonneux. C'est bon mon vieux, calme-toi, on n'a rien fait de mal ! Bon sang, il croit quoi ce pauvre sénile ? Qu'on était là pour se bécoter ? Je soutiens son regard tout en m'agrippant fermement aux bretelles de mon sac comme pour me sentir plus forte, et je les laisse seuls.
- « Au revoir! »

Arrivée rapidement en bas, dans la rue, j'appelle mon frère qui ne tarde pas à venir me récupérer. C'est dommage, sans l'intervention de l'autre arriéré, j'aurais passé une excellente après-midi. En longeant les berges de la rivière qui traverse la ville, on croise Jeff sur sa moto et il nous emboîte le pas. Au moins, ma soirée promet d'être plus douce...
J'ai parlé un peu trop vite, car maman est là qui nous attend sur la terrasse, comme si elle avait passé les dernières heures à se languir de nous.
- « C'est à cette heure-ci que tu rentres toi ? Et tu te sers de ton frère comme chauffeur en plus ! Non mais tu te prends pour qui ? Et tu étais où d'abord ? Tu m'as demandé la permission peut-être avant de disparaître tout l'après-midi ? »
- « Eh oh, c'est bon maman, on se calme ! Si j'ai envie de conduire Amy quelque part çà me regarde, je suis assez grand ! »
Adam a garé son scooter en bas des marches, et n'a pas attendu d'en descendre pour remettre notre mère à sa place. De mon côté, je préfère garder mon casque et ne rien dire, car elle fulmine tellement qu'elle commence à me faire peur. On dirait que de la fumée va lui sortir des narines, comme les taureaux prêts à charger, dans les dessins animés.
- « Peut-être, mais je suis sa mère, et c'est à moi de dire si elle peut sortir de la maison ou pas... »
- « C'est bon ! Change de disque ! On n'est plus à ton époque, elle ne va pas rester enfermée toute sa vie non plus ! Et puis tu crois que je vais l'amener dans un endroit où çà craint ? Sérieux ? Elle était juste chez un pote, elle a bien le droit de se faire des amis, non ? »
- « Elle se fera des amis quand elle aura terminé ses devoirs ! Et puis çà commence à bien faire que tu prennes sa défense ! Si elle est assez grande pour sortir, alors elle peut me répondre toute seule non ? »
Je descends de l'engin pour m'écarter de leur duel, tandis que mon frère remonte les marches calmement, comme pour faire monter un peu plus la pression. La moto de Jeff arrive discrètement derrière nous, mais il reste lui aussi à distance respectable de ce énième conflit familial.
- « Il faut bien que quelqu'un s'en occupe, puisque ce n'est pas toi qui va la protéger ou la consoler quand elle en a besoin...  MAMAN !»

PAF !

Les yeux comme des soucoupes, notre mère semble être la première surprise de son geste. Jamais encore elle n'a levé la main sur nous, et de ses trois enfants, Adam est sûrement le dernier qu'elle pensait gifler un jour !
- « Co... comment tu peux dire çà ? Je suis une mauvaise mère ? Hein ? C'est çà ? Mais... il faudrait que je fasse quoi alors ? Que j'aille la consoler toutes les nuits quand elle hurle comme un goret ? Hein ? C'est çà ? Mais réponds ! »
- « Mais tu veux que je te dise quoi ? Bien sûr que tu devrais aller la consoler ! C'est bien ce que tu faisais avec Leïla et moi, non ? Bon sang, mais c'est toi sa mère ! C'est ton rôle ! Merde ! »
- « Mon rôle ? Mais... mais ouvre les yeux mon pauvre garçon ! C'est du cinéma ! Comment veux-tu qu'une gamine hurle aussi fort et aussi longtemps avec de simples cauchemars ? Elle fait çà uniquement pour te faire marcher ! Elle te manipule, et si çà continue elle te mènera par le bout du nez ! Sa grand-mère faisait pareil avec les hommes...»
Jeff est arrivé en silence derrière moi, et posant ses mains sur mes épaules, il brise la crise d'hystérie maternelle d'une voix grave.
- « Arrêtez ! »
Personne ne s'attendait à ce qu'il intervienne, et tous les regards se tournent vers lui, stupéfaits.
- « Vous parlez de cauchemars, de hurlements... qu'est-ce que çà signifie exactement ? »
- « Je... c'est rien, je... »
Mon frère me coupe la parole, en voyant que j'ai du mal à trouver mes mots.
- « C'est Amy, çà fait plusieurs nuits qu'elle se réveille en hurlant. Encore que cette nuit c'est moi qui ai dû te réveiller, hein petite? »
La tendresse de son regard me donne envie de pleurer, et je suis incapable de lui répondre, tant les mots se serrent dans ma gorge. Jeff insiste, ses mains se resserrant sur mes bras...
- « Ces rêves... de quoi s'agit-il exactement ? »
- « De choses... de monstres... qui voulaient la bouffer... »
Mon prince me fait brutalement faire volte-face en se jetant à mes genoux pour plonger ses yeux dans les miens... sa respiration s'accélère, tandis qu'il tente de maîtriser sa colère. Ses mains tremblent de chaque côté de mon crâne, en ramenant mes cheveux en arrière...
- « Amy... quand je t'ai demandé l'autre soir ce qu'étaient ces cauchemars... tu m'as dit que ce n'était rien... ? »
Je commence à trembler moi aussi...
- « Je... je ne t'ai pas menti... c'est juste qu'à ce moment-là, c'est vrai, ce n'était rien... enfin, juste qu'il faisait noir, tout çà... »
- « C'est vrai mec, c'est devenu de pire en pire chaque soir en fait. Ce ne sont plus des cauchemars qu'elle fait, ce sont des terreurs nocturnes ! Mais pourquoi çà t'intéresse autant à toi ? »
- « Ah çà, pour être de pire en pire, c'est clair qu'elle crie de plus en plus fort ! Elle nous fait un cinéma je vous dis ! Vous devriez arrêter de vous inquiéter autant pour elle tous les deux ! Moi je rentre ! »
Jeff ignore totalement ma mère et mon frère qui continuent à se disputer en passant le seuil de la maison, et me force à soutenir son regard en maintenant fermement mon visage face au sien.
- « Amy, tu vas me dire exactement de quoi il s'agit ! Tu as vu quoi en rêve cette nuit ? »
- « Ce... c'étaient des monstres horribles... tu sais, comme le Gollum dans « Le Seigneur des anneaux » ? Il faisait nuit, et j'avais froid... et... je ne pouvais plus bouger... »
- « Tu étais où exactement ? »
- « Je n'en sais rien, il faisait nuit noire, je sentais seulement que j'étais sur de la pierre, et si j'ai vu leur tête c'est parce qu'il y avait la lune... »
- « De la pierre ? La lune ? Ne me dis pas qu'elle était... »
- « Pleine ! C'était la pleine lune ! »
- « Putain Amy ! C'est pas vrai ! Pourquoi tu ne m'as rien dit avant ? »
Je ne sais pas quoi lui répondre maintenant, il s'est levé d'un bond et tourne sur lui-même en se tenant la tête, comme désemparé...
- « Mais, je ne sais pas... je... »
- « Amy... »
Revenu à présent face à moi, et collant son front contre le mien, sa voix se fait plus douce.
- « J'aimerais pouvoir lire parfaitement en toi, mais... écoute, tu dois tout me dire pour l'instant, d'accord ? Tout ! »
- « Euh, oui... d'accord... »
- « Je suis désolé princesse, ce n'est pas après toi que je suis en colère, mais après moi ! »
Il me caresse les joues et m'embrasse sur le front avec tendresse.
- « Maintenant écoute-moi bien ma belle ! Je ne veux pas que tu t'endormes avant que je sois revenu, d'accord ? Ne te mets pas au lit, ne t'assois pas à ton bureau, ne reste pas sur le canapé... je veux que tu restes éveillée jusqu'à ce que je revienne ! Tu as bien compris ? »
- « D'accord, oui... »
Avec un sourire forcé, il se jette sur sa moto et me rassure avant d'enfiler son casque.
- « Promis, je ne serai pas long ! »

Au coucher du soleil, je résiste à la fatigue en jouant avec mes chiens, quand un bruit familier me fait lever la tête.
- « Jeff ! »
- « Tu vois, j'ai été rapide, j'ai tenu ma promesse... et regarde, j'ai un cadeau pour toi ! »
- « Qu'est-ce que c'est ? »
- « Un attrape-rêves. Je l'ai fait avec des plumes assez spéciales, et il va t'aider à dormir en sécurité. D'ailleurs, je crois qu'il est temps pour toi de prendre un peu de repos, non ? »
Il a raison, je tombe littéralement sur place. Je me débarbouille rapidement, et quand je rentre dans ma chambre, prête à me mettre au lit, je vois Jeff en train d'y suspendre son œuvre. C'est un très bel objet, d'un blanc immaculé, et dont les perles brillent à travers les derniers rayons de soleil qui percent entre mes volets.
- « Il était temps que tu dormes je crois, tu as l'air à bout de forces ! »
- « Tu m'étonnes, çà fait trois nuits que je dors deux ou trois heures à peine... »
- « A ce point ? Mais... ils allaient jusqu'où tes cauchemars, dis-moi ? »
- « Ah, et bien, le dernier était vachement sympa ! Je sentais carrément les dents de ces horreurs me dévorer ! Je me suis même fait des traces, regarde ! »
Quand je remonte les manches de mon pyjama, Jeff en a les larmes aux yeux et il m'attrape tendrement pour me serrer dans ses bras.
- « Ah... »
Dans son soupir, il lâche quelques larmes qui coulent dans mon cou, çà me fait chaud au cœur qu'il s'inquiète autant pour moi.
- « Eh bien ma princesse, il était temps que j'intervienne ! Allez, au lit ! Je vais te raconter une histoire ! »
- « Ah bon, laquelle ? »
- « Celle d'Iktomi l'araignée, et des capteurs de rêves... »
C'est la première fois depuis longtemps que Jeff est là pour veiller à ce que je trouve le sommeil, mais j'ai encore peur d'y céder. J'aimerais être sûre que son cadeau soit efficace, quitte à ne pas rêver. Ceci-dit, c'est agréable de poser ma tête contre lui, en écoutant son récit...
- « Il y a longtemps, lorsque le monde était jeune, un vieux Sioux du Lakota, dirigeant Spirituel, était sur une haute montagne et eut une vision. Dans sa vision, Iktomi, le grand professeur de sagesse, parut sous la forme d'une araignée. Iktomi s'adressait à lui dans une langue sacrée que seuls les dirigeants spirituels du Lakota pouvaient comprendre. Pendant qu'il parlait, Iktomi l'araignée, prenait un cerceau de saule avec des plumes, de la chevelure d'un cheval et des perles, et ainsi il commençait à tournoyer et à tisser une toile. Il parlait au saule des cycles de la vie... et de quelle manière ont commencé nos vies, d'abord comme nourrisson puis vient l'enfance et l'âge adulte. Enfin, nous allons vers la vieillesse où nous devons être soignés comme des nourrissons, complétant ainsi le cycle. Mais Iktomi dit pendant qu'il continuait à fabriquer sa toile : « Dans la vie , il y a beaucoup de forces, en bien et en mal. Si vous écoutez les forces du Bien, elles vous dirigeront dans la bonne direction. Mais si vous écoutez les forces négatives, elles vous blesseront et vous dirigeront dans la direction fausse. »
Il tissa sa toile de l'extérieur vers le centre. Quand Iktomi eut fini de parler, il donna au Sioux son travail et dit... « Vois , la toile est un cercle parfait mais il y a un trou dans le centre du cercle. Employez la toile pour vous aider ainsi que votre peuple à atteindre vos buts et à faire bon emploi des idées de votre peuple, rêves et visions. Si vous croyez dans le Grand Esprit, la toile attrapera vos bonnes idées et les mauvaises seront dirigées dans le trou du néant ».
Le Sioux refit le même objet qu'il avait vu dans sa vision et le donna à la tribu. Maintenant , les Sioux et les Indiens emploient le " Dream Catcher " comme toile de leur vie . Il est pendu au-dessus de leurs lits ou dans leur logement pour purifier rêves et visions. Les forces du Bien de leurs rêves sont capturées dans la toile de vie et de cette façon , ils pourront en profiter ... et les forces du mal sont captées et éjectées par le trou dans le centre de la toile . La légende du Dream Catcher détient le Destin de l'avenir et procure protection... »

*

Ma chambre est paisible lorsque j'ouvre les yeux, et que mon corps s'étire tranquillement. Une douce odeur de chocolat réveille mes narines ; le petit déjeuner doit être servi. Au moment où je décroche mes volets, en pensant m'emplir les poumons de la fraîcheur matinale, c'est un soleil brûlant qui me regarde depuis son piédestal, en m'obligeant à cligner des yeux... il doit être déjà tard. La cage d'escalier résonne d'une activité bourdonnante, comme si toute la famille était réunie en bas, et en entendant craquer les vieilles planches de bois, mon père m'accueille, tout sourire, au pied des dernières marches.
- « Enfin debout ma grande ? Tu as sacrément bien dormi cette nuit, dis-moi ? »
Il me prend dans ses bras avant que je n'ai eu le temps d'atteindre les carrelages, et me fait tourner comme quand j'étais petite.
- « Ah, ah, ah ! Arrête papa, je suis trop lourde pour çà maintenant ! »
- « Mais non, qu'est-ce tu dis ? Tu es toujours ma petite chérie ! »
Quand il m'embrasse sur le front, j'ai l'impression d'être un trésor à ses yeux.
- « Bonjour ma puce... »
- « Bonjour papa... »
Une main me décoiffe gentiment par derrière, et mon frère attend que je me tourne vers lui avec un grand sourire.
- « Enfin levée petite ? J'espère que tu as bien dormi, il est déjà midi ; on allait mettre la table... »
- « Midi ? Déjà ? »
- « Oui, et d'ailleurs, tu ferais mieux d'aller t'habiller... si maman te voit en pyjama, çà risque encore de barder pour ton matricule ! »
Quand j'aperçois mon prince dans la cuisine, je me décide pour une fois à faire la coquette, et me dépêche de monter prendre une douche avant d'enfiler ma plus belle robe.
- « A TABLE, AMY ! »
- « OUI, J'ARRIVE ! »
Je fais une entrée remarquée dans la cuisine, où on n'attend plus que moi.
- « Pourquoi on ne mange pas dehors ? C'est dommage... »
- « Avec cette chaleur ? Tu plaisantes ? Allez, arrête un peu de te faire remarquer et assieds-toi ! »
J'obéis à ma mère sans discuter en voyant que Jeff m'a gardé une place à côté de lui, et qu'il m'invite à venir le rejoindre.
- « Bonjour Jeff... »
- « Bonjour princesse, bien dormi ? »
- « Oui, c'est grâce à toi, merci ! »
- « A votre service... »
Il attrape discrètement ma main pour y déposer un baiser léger, et je rougis en regardant tout autour de moi, pour m'assurer que personne n'a rien vu.
- « Tu... tu passes la journée avec nous ? Tu arrives bien tôt aujourd'hui... »
Il sourit à présent à son assiette, comme s'il était gêné, puis se tourne vers moi avec un regard qui me fait voler des papillons dans le ventre.
- « C'est-à-dire que... j'ai dormi ici en fait. »
- « Ici ? Euh... tu veux dire... »
L'idée qu'il soit resté dans mon lit toute la nuit me fait tourner la tête, et je m'adosse, tremblante, au dossier de ma chaise.
- « Non, sois sans crainte... j'étais sur le canapé ! Tous ces coussins, c'est drôlement confortable, tu sais ? »
Un soupir de soulagement m'échappe, mais en même temps j'ai l'impression d'être un peu déçue...
Je regarde le déjeuner se dérouler gentiment sous mes yeux, sans grand appétit, jusqu'au dessert.
- « J'ai refait un fondant au chocolat. Une bonne nuit de sommeil çà se fête, non ? »
Jeff est un amour, et mon estomac gargouille enfin à la vue de son gâteau, qui s'accorde mieux que les plats précédents, à l'idée que je me fais d'un petit déjeuner.
Mon frère aussi est adorable aujourd'hui. Il doit être content que je l'ai enfin laissé dormir, car il se dévoue pour tout ranger et m'envoie gentiment me promener.
- « Va prendre un peu le soleil petite, va ! »
Je ne me fais pas prier pour sortir enfin et respirer l'air pur de l'été. Quand je pense que je n'ai même pas de devoirs à faire pour une fois... maman m'a vraiment engueulée pour rien hier soir...
- « Mimi ? »
Jeff me sort subitement des idées noires où je commençais à me renfoncer.
- « Tes parents sont d'accord pour que je t'amène avec moi aujourd'hui... si çà te dit ? »
- « M'amener ? Où çà ? »
- « Chez moi, enfin... chez le professeur. Tu lui manques, tu sais ? Il aimerait bien te revoir... »
Ma mère a dit oui à çà ? Elle veut se débarrasser de moi ou quoi ? Enfin, peu importe de toute façon, du moment que je pars d'ici et que je passe la journée avec lui.
- « Ok, avec plaisir ! »
- « Bien, alors allons-y ! Ton père a proposé de nous amener. »

La voiture longe un interminable rempart à la japonaise, et papa nous dépose enfin devant l'immense portail de la demeure Mimasu.
- « Ouahou, je ne me rappelais pas que c'était aussi grand ! C'est vraiment le mur d'enceinte de la demeure familiale qu'on voit depuis tout à l'heure ? »
- « Oui mimi, bienvenue chez moi ! »
L'imposante porte de bois s'ouvre de l'intérieur, comme si nous étions attendus, et deux garçons nous adressent un salut martial, le poing dans la paume, auquel mon samouraï répond avec sérieux.
- « Euh... bonjour... merci... »
- « Mademoiselle ! »
Ils nous regardent passer, avant de refermer les portes derrière nous, et j'ai soudain l'impression d'être entrée dans un autre monde.
- « C'est vraiment immense ! On dirait une ville dans la ville ! Et qu'est-ce c'est beau ! C'est bizarre, je ne me souviens pas tellement bien de cet endroit...»
- « C'est parce que tu venais le plus souvent avec ton frère dans le dojo public, à l'extérieur. Peu d'étrangers ont le privilège de passer ce mur. »
- « Alors merci pour l'invitation... je suis honorée ! »
Ma formule de politesse me donne droit à un regard attendri, et un sourire des plus délicats.
Mes yeux sont attirés de tous les côtés par un décor qui me rappelle celui de mes mangas favoris, tandis que je me laisse guider par mon galant chevalier, qui s'est emparé de ma main, et m'entraîne avec lui dans les allées bordées de maisons toutes plus belles les unes que les autres.
Les portes coulissantes grandes ouvertes de certaines salles, me laissent voir un spectacle renversant, celui de plusieurs dizaines de personnes en plein entraînement.
- « Dis, tous ces gens, ils font de l'Aïkido ? »
- « Hein ? Oui, bien sûr, nous ne pratiquons que çà ici. »
- « Et tu crois qu'un jour moi aussi je pourrai faire des figures comme eux si je m'entraîne dur ? »
- « Oui... plus tôt que tu ne le penses... »

- « Ayah ! Iiiiyah »
Au détour d'un chemin, nous tombons sur deux filles qui s'entraînent seules dans l'herbe, l'une faisant voler l'autre avant de la plaquer au sol, encore et encore, inlassablement, jusqu'à ce qu'elles nous remarquent.
- « Jefu-san ? »
- « Amy-tchan ? »
- « Encore à vous entraîner dans l'herbe, les filles ? »
- « Tu connais notre penchant pour le grand air ! »
- « Et votre aversion pour l'obéissance et le travail en groupe, oui ! »
Ils semblent très amis tous les trois, et le caractère de ces filles me plaît bien.
- « Mimi, tu te souviens de Sakuya et Alisa ? »
- « Euh... »
- « Heureuse de te revoir Amy-san, tu as bien grandi depuis la dernière fois ! »
La grande blonde me tend une main que je serre timidement... il me semble que...
- « Oui, on jouait souvent avec toi quand tu venais ici avec ton frère. Moi c'est Sakuya ! Bienvenue au dojo des Mimasu, Amy-tchan ! »
La petite brune me semble plus douce, avec ses grands yeux de velours noir qui se plissent joliment, tandis qu'elle me caresse le visage.
- « Bien, nous vous laissons continuer les filles, le professeur nous attend... »
- « Kazuma senseï ? Je ne crois pas qu'il soit chez lui, vous devriez plutôt aller voir du côté du verger... »
Jeff se retourne vers Sakuya, puis fermant les yeux, il inspire profondément.
- « Tu as raison Saku, merci, à plus tard ! »
Il semble légèrement différent depuis que nous avons passé le portail, comme si son aura princière prenait une plus grande ampleur.

- « Tous ces gens sont de ta famille ? Ce sont tous des Mimasu ? »
- « Oui, notre clan est grand, et notre famille très soudée, même si nous n'avons pas tous du pur sang japonais... »
- « Alisa aussi est métisse, comme toi ? Ses cheveux blonds sont naturels, non ? »
- « Oui, mais sa mère est allemande, tandis que la mienne était française. Et puis, la sienne vit tout près, alors que la mienne... »
- « Tout près ? Elle ne vit pas avec elle ? »
- « Non, seuls les porteurs du sang Mimasu vivent à l'intérieur de la demeure, à condition quand même de dédier leur vie à l'apprentissage du combat. Les autres membres de la famille vivent dans le quartier, à l'extérieur. »
- « Et il y en a beaucoup ? »
- « Beaucoup de quoi ? »
- « D'autres membres de la famille ? »
- « Je ne sais pas exactement combien, mais le quartier qu'ils forment est assez grand il me semble... »
- « Tout le quartier ? »
Je suis stupéfaite, et oblige Jeff à se retourner en m'arrêtant net.
- « Ta famille est vraiment grande, et riche en plus de çà... »
- « Amy, qu'est-ce qu'il t'arrive ? »
- « Je... j'ai l'impression de ne pas avoir ma place ici, auprès de toi je veux dire... pas plus que je n'ai ma place dans ma propre famille... »
Jeff lâche ma main, et mon bras retombe mollement avant de venir cacher les larmes sur mon visage.
- « Amy... je ne sais pas quel effet çà peut faire de se sentir étranger à sa propre maison. C'est vrai, j'ai une grande famille, et j'ai toujours eu ma place ici, même à la mort de mes parents... mais une famille parfois, çà impose des sacrifices. »
- « Pardon, excuse-moi ! Je suis égoïste de pleurer sur mon sort alors que j'ai la chance d'avoir encore mes parents. »
- « Tu n'as pas à t'excuser mimi... çà va mieux ? »
Sa main essuie tendrement les larmes qui coulent encore sur mes joues.
- « Daijobu, daijobu ! »
- « Tu parles japonais toi maintenant ? »
- « Quelques mots seulement, c'est à force de regarder des séries animées. Mais toi, tu dois bien le parler, puisque ton père était japonais ? »
- « Non, quelques mots seulement comme toi, que j'ai appris en grandissant auprès du professeur. Mon père n'a pas eu le temps de m'apprendre, il avait d'autres priorités... »
Nous remontons à présent un chemin étroit, au milieu d'une magnifique bambouseraie.
- « Des priorités ? Comme quoi ? »
Jeff s'arrête à nouveau, me sourit avec malice, et m'embrasse sur le front...
- « Comme çà ! »
D'un bond, il s'envole au sommet des bambous !
- « Ah ! Jeff ! »
Ma voie s'étrangle à cette vision qui me coupe le souffle. Tout droit sorti d'un film de samouraïs, celui que je prenais encore pour un simple être humain il y a quelques instants, vole à présent furtivement d'un bambou à l'autre, sans que je puisse le voir. Quand je lève les yeux au ciel, je n'aperçois qu'une ombre qui passe rapidement devant le soleil, avant de revenir vers moi. Malgré la hauteur de son saut, son pied a touché le sol sans un bruit, et il bouge avec force et légèreté tout autour de moi, comme s'il me défendait contre un ennemi dont nous serions encerclés. Mes yeux suivent ses mouvement sans que je puisse fermer les paupières une seule seconde, comme hypnotisée. On dirait que mon cerveau enregistre chacun de ses gestes, et les transmet à mon corps, prêt à les imiter. Mes muscles se tendent, impatients de suivre son exemple...
A cet instant, son corps s'apaise, et il tourne vers moi un regard mutin.
- « Prête ? »
Je lui souris, sans savoir vraiment de quoi il me parle.
- « Esquive ! »
Ses bras et ses jambes me frôlent comme dans un combat, et mon corps lui répond en parant chacun de ses gestes. Je suis émerveillée par ce que je suis capable de faire. Nous tournons sur nous-mêmes, toujours plus vite, échangeant des mouvements d'attaque et de défense, sans jamais nous arrêter. J'ai l'impression de revoir la scène observée plus tôt dans les salles d'entraînement, mais de l'intérieur. Tout d'un coup, il s'envole au-dessus de ma tête, pour atterrir derrière moi, mais il est arrêté en plein vol par une voix amusée.
- « Jean-François, mon garçon, ne viens-tu pas de réprimander tes sœurs, pour s'être entraînées en plein air ? »
- « Sensei ! »
- « Amy-tchan, je suis ravi de te revoir mon enfant. »
- « Professeur Kazuma ! »
J'imite le vieil homme en m'inclinant humblement pour le saluer.
- « A présent, veuillez me suivre... »
Apparu sans un bruit au sommet du chemin, l'honorable vieillard retourne sur ses pas, et nous le suivons sagement.
Je regarde Jeff, à la recherche de réponses...
- « Tes sœurs ? »
- « Mes sœurs d'armes, oui. Nous sommes entraînés pour le même combat.»
Son expression est à présent plus grave que jamais. Est-ce l'effet d'avoir été surpris par Kazuma en plein jeu ? Je sais que son professeur peut être dur avec lui parfois...
- « Quel combat Jeff ? Je ne comprends pas... »
- « Amy... ce que nous faisons ici... ce n'est pas par plaisir, çà n'a rien d'un jeu ! Nous nous entraînons sérieusement, pour affronter des combats réels ! »
- « Mais... des combats réels ? Mais... alors... tu pourrais mourir ! »
- « Si tel est le cas, je mourrai avec les honneurs, comme mon père il y a 12 ans. »
Avec les honneurs ? Son père serait mort au combat ? Mais dans quelle guerre a-t-il bien pu se battre à cette époque ? En Irak ?
- « Amy-tchan, voudrais-tu bien m'aider à remplir ce panier de fruits s'il-te-plaît ? »
Je suis interrompue dans mes pensées par le vieux professeur, arrêté sous un magnifique pêcher, chargé de fruits énormes.
- « Bien sûr professeur ! Avec plaisir ! »
Je m'arrête un instant sous les branches, admirative, et un peu de bave aux lèvres...
- « Cet arbre est vraiment magnifique... »
- « Hu, hu, hu ! Tu as raison mon enfant, et ses fruits sont délicieux, je t'assure ! Goûtes-en un... »
D'un geste sûr et gracile, sa main décroche délicatement une pêche dodue, perchée au-dessus de ma tête. J'accueille le fruit dans mes mains, comme s'il s'agissait du plus beau des présents.
- « Hmmm, quel délice ! »
Le regard du vieil homme se promène avec nostalgie à travers les branches.
- « Vois-tu Amy-tchan, lorsque notre famille s'est installée sur ces terres il y a un demi-siècle déjà, après des milliers d'années d'errance, nous avons planté dans le sol les noyaux des fruits que nous rêvions de manger. Oh, bien sûr, les arbres n'ont pas poussé en un jour, et pendant quelques années nous nous sommes essentiellement nourris des poissons que nous pêchions dans la rivière, en contrebas, ou des animaux que nous chassions dans la forêt. Mais un jour, après les avoir regardé grandir avec beaucoup d'impatience, nous avons pu goûter aux premiers fruits gorgés de soleil, de pluie, et d'amour. Depuis ce jour, notre régime alimentaire a changé, ainsi que nos vies... »
Je le regarde perplexe, savourant le fruit qui fond délicieusement dans ma bouche. Kazuma me sourit, visiblement amusé, et se penche vers moi comme pour me confier un secret.
- « Nous mangeons maintenant beaucoup plus de tartes et de confitures ! »
Je manque d'avaler de travers en entendant ce vieux sage s'amuser comme un enfant. Je ne me rappelais pas que cet homme était aussi bon vivant...
- « Au travail maintenant, les paniers ne vont pas se remplir tout seuls ! »
Sur l'ordre joyeux de Kazuma sensei, nous remplissons rapidement à nous trois de grands paniers d'osier, et les ramenons chez lui en passant par un magnifique jardin à la japonaise.
- « Observe ces paniers de fruits Amy-tchan, que vois-tu ? »
Je regarde, hébétée, les pêches déposées sur la table de la cuisine.
- « Heu... des pêches ? »
- « Mais encore ? »
- « Et bien, des pêches rondes, sucrées, et délicieuses ? »
- « Non mon enfant, pas seulement ! Tu as devant toi le monde, l'univers entier ! »
- « Comment çà ? »
- « Il y a dans ces fruits la force de l'arbre, qui s'est lui-même nourri du sol, qui se nourrit lui-même depuis longtemps des plantes et des animaux qui y meurent, n'est-ce pas ? »
- « C'est vrai, oui, vous avez raison... »
Je commence à voir les choses autrement...
- « Ces fruits ont également été nourris par la pluie, qui a circulé dans le ciel, et avant çà dans les océans, dans les rivières, et au travers de chaque être vivant, qui boit, respire, et transpire... n'est-ce pas ? »
- « Ah... oui, c'est vrai, oui ! »
Sa vision du monde ouvre mon esprit à quelque chose de plus grand, à quoi je n'avais encore jamais songé...
- « Et la chaleur du soleil Amy, elle vient de l'espace, de l'univers qui l'a créée et l'entretient chaque jour... »
- « Autrement dit... »
- « Autrement dit, l'univers entier est contenu dans ces simples fruits. Sans oublier la main de ton humble serviteur, qui a planté le noyau dans le sol il y a 50 ans ! »
- « C'était vous ? C'est vous qui l'avez planté ? »
- « Hu, hu, hu ! Oui, c'est moi ! »
- « Alors, vous aussi vous faites partie de ce panier ? »
- « C'est exact, mais... toi aussi mon enfant ! »
- « Comment çà ? »
- « Chaque chose, et chaque être, a sa place et son utilité dans ce monde. Nous sommes tous reliés, inter-connectés... et crois-moi, toi aussi tu as ta place dans ce panier de fruits! »

- « Sensei ? Votre ami est arrivé ! »
- « Bien, allons l'accueillir tous ensemble ! »
Le garçon qui nous a interrompus me fixe sérieusement tandis que nous passons devant lui, ce qui me met mal à l'aise.
- « Bonjour... »
- « Mademoiselle ! »
Il salue Jeff par un mouvement de tête léger, qui lui répond avec sérieux, tout en restant posté dans mon dos.
- « Hori-san, mon ami ! Enfin vous voilà parmi nous ! »
L'ami du professeur semble avoir le même âge que lui, et les deux hommes se saluent aussi chaleureusement que peuvent le faire des japonais de cette génération très pudique, se serrant les deux mains tout en s'inclinant humblement.
- « Mon ami, laissez-moi vous présenter mon meilleur élève, Jean-François, ainsi que la jeune Amy Bright qui nous fait l'honneur d'être parmi nous aujourd'hui. »
- « Bright ? »
Le vieil homme semble interloqué par mon nom de famille... eh oui mon vieux, désolée mais je suis une pure étrangère... je ne fais pas partie du clan ! Un silence semble vouloir s'installer, mais il est vite rompu par un Kazuma enjoué.
- « Mes enfants, je vous présente mon vieil ami, Yasuo Hori, professeur de langues à la retraite, et célèbre militant pour la paix au Japon. »
- « Hajime mashite ! Enchantée monsieur Yasuo ! »
- « Hajime mashite, Amy-san ! »
Ma nouvelle connaissance semble apprécier que je sache me présenter à lui dans sa langue, car un joli sourire se dessine sur son visage.
- « Mimi, Yasuo est son prénom, tu viens de te montrer très familière... »
- « Oh, mince ! SUMIMASEN ! PARDON ! Je ne savais pas... »
Les trois hommes restent interdits pendant quelques secondes, avant d'éclater de rire tous ensemble, tandis que je m'efforce de rafraîchir mon visage qui change rapidement de couleur... l'ambiance est maintenant parfaitement détendue.

- « Jeff, si tu continues de rigoler je vais t'appeler Jean-François, attention ! »
- « Tu peux mimi, çà ne me gêne pas ! »
Encore ce petit sourire en coin... ah, il peut bien se moquer un peu après tout, si çà me permet de voir ce joli visage...
- « Je ne me moque pas de toi mimi, je t'assure. Tu es adorable, c'est tout. »
Adorable ? Venant de lui, ce compliment semble prendre tout son sens.
- « Ton prénom, c'est ta mère qui l'avait choisi ? »
- « Oui, et c'est tout ce qu'il me reste d'elle. Mon père est resté fidèle à son souhait, quand elle est morte en me mettant au monde. »
Il a perdu sa mère à la naissance, son père est mort au combat quand il avait 5 ans, et il a été élevé à la dure par un vieux professeur qui a consacré sa vie aux arts martiaux... la vie de Jeff est loin d'être aussi facile que la mienne, j'ai honte maintenant de toutes les fois où j'ai cherché à me réconforter dans ses bras, alors que c'est lui qui a le plus besoin de gentillesse !
Une main chaude se pose doucement sur la mienne, à l'abri des regards sous la table basse du salon japonais. Les deux hommes de 75 ans ne font plus attention à nous.
- « Tout va bien pour moi princesse, ne t'inquiète pas... »
Comment fait-il pour toujours dire ce que j'ai besoin d'entendre ? On dirait qu'il lit en moi comme dans un livre ouvert...
- « Bien ! Mon garçon, veux-tu bien venir m'aider à préparer le thé pour nos invités ? »
La question de Kazuma ne semble pas en être une, et mon prince comprend de suite qu'il doit le suivre sans rechigner. Il avait raison quand il disait à Adam que nous étions deux esprits libres et indomptables... çà me ferait bouillir de devoir toujours obéir à quelqu'un au doigt et à l'œil, mais lui çà n'a pas l'air de le gêner. C'est certainement l'éducation martiale qui veut çà...
- « Amy-san ? »
L'homme de paix me sort avec douceur de mes pensées.
- « Euh... Oui ! Euh... Ai ! »
- « Tu n'es pas obligée de parler japonais, Amy-san. Je comprends très bien ta langue. »
- « Ah, oui bien sûr ! Pardon... »
C'est vrai qu'il est professeur de langues à la retraite... à son âge il a sûrement eu le temps d'en apprendre plusieurs...
- « Excusez-moi, je peux vous demander combien de langues vous parlez ? »
- « Quelques-unes Amy-san, mais ma préférée reste l'espéranto. »
- « Ah oui, j'en ai entendu parler je crois... C'était la langue que parlaient les hippies, c'est çà ? »
- « Les hippies ? »
- « Oui, dans les années 1970. Je sais que ma grand-mère en était une dans sa jeunesse... »
- « Ah ? Eh bien, je ne sais pas si les « hippies » parlaient espéranto, mais en tout cas c'est une langue qui a été créée bien avant çà. »
- « Comment çà crée ? »
- « Un enfant comme toi, il y a plus de cent ans, a fait le rêve que tous les peuples soient frères, et que le monde ressemble à un grand village, sans frontières. Pour cela, il a eu l'idée de mélanger une quinzaine de langues, les plus parlées autour de lui à son époque, et de n'en faire plus qu'une, très facile à apprendre et à manipuler, afin qu'il n'y ait plus de problème de communication, et que tous les conflits soient abolis. »
- « C'est un joli rêve... dommage qu'il n'ait pas réussi ! »
- « Je ne dirais pas exactement cela. Il y a encore des guerres, en effet, mais des millions de gens à travers le monde utilisent cette langue comme un cadeau, et communiquent entre eux, pour le partage des idées, et pour la paix. »
- « Vous-même, vous militez pour la paix, c'est çà ? »
- « C'est exact, je me bats pour que mon pays, devenu un modèle d'antimilitarisme depuis la seconde guerre mondiale, ne reprenne pas sa place au sein des conflits internationaux. Je refuse que les générations futures soient à leur tour enrôlées pour combattre, que leurs esprits libres soient conditionnés à l'idéalisation d'un état militaire et d'un empereur prétendument désigné par les dieux. La haine aveugle et collective n'est pas une matière noble pour bâtir un avenir sûr et sain. »
- « Vous dites que votre pays est un modèle de paix, c'est çà ? »
- « Oui, nous n'avons plus le droit de nous battre, ni de posséder l'arme nucléaire d'ailleurs, et de nos jours c'est de loin la question que devraient se poser tous les états. Nous avons connu de nombreuses catastrophes nucléaires, alors que nous ne sommes qu'un petit territoire... nous connaissons les ravages que causent de telles explosions, ainsi que la pollution radioactive qu'elles laissent derrière elles. C'est pour cela que selon moi, mon pays est en devoir de se poster en exemple pour l'humanité entière, plutôt que de vouloir se réarmer et sombrer avec les autres dans une folie autodestructrice. »
- « Votre pays est un beau pays, pour servir de symbole de paix. »
- « Qui d'autre pourrait mieux jouer ce rôle, que le pays du soleil levant ? »
- « Hmmm... c'est vrai que comme symbole d'espoir, on ne fait pas mieux que la lueur d'un jour nouveau... »
- « Exactement Amy-san ! »
Le sourire de ce vieil homme a quelque chose d'apaisant, comme celui de Kazuma. En parlant de lui, çà fait un moment qu'ils sont partis à la cuisine, Jeff et lui... je ferais mieux d'aller voir s'ils n'ont pas besoin d'aide.
- « Veuillez m'excuser, je vais voir s'ils n'ont pas besoin de moi à la cuisine... »
Une inclinaison de la tête m'invite à me lever sans scrupules, mais je dois dérouiller un peu mes jambes, endolories d'être restées longtemps pliées, avant de me diriger vers le fond du couloir.
La discussion semble être animée autour de la préparation du thé, si bien que je m'avance discrètement pour ne pas les déranger... mais arrivée près de la porte, mes pieds s'arrêtent net, au bruit d'une conversation que je n'aurais certainement jamais dû surprendre...
- « C'est ton rôle mon garçon ! »
- « Mais... Sensei... c'est trop tôt ! Elle est trop jeune ! Elle n'est pas prête ! »
- « Il le faudra, pourtant ! Parce qu'ils sont là, ils sont nombreux, et prêts à attaquer ! »
*

 
Chapitre 2

Je connais ce bruit, mais qu'est-ce que c'est déjà ? C'est de plus en plus fort... Ah ! Mince ! C'est le réveil ! Extirpée d'un profond sommeil par une sonnerie acharnée, je me rends compte que j'ai à nouveau dormi comme un bébé. Il faut dire que la journée d'hier a été intense, voire éprouvante... Jeff n'a pas décroché un mot le temps que papa revienne me chercher, et arrivée à la maison je suis tombée de sommeil comme une masse. Enfin, c'est la dernière semaine d'école avant les grandes vacances, alors je ne vais pas laisser quoi que ce soit me miner le moral !
Je dis çà, mais... arrivée devant le miroir de la salle de bains, je vois bien que je ne tromperai personne. A présent que je peux enfin dormir normalement, voilà que je suis rongée par l'inquiétude ! Que voulait dire le professeur hier, quand il a mentionné ces ennemis nombreux, et prêts à attaquer ? Et Jeff qui parlait d'une fille trop jeune ? C'est de moi dont il était question ? Mais trop jeune pour quoi ? Pour me battre ? Mais contre qui ? Contre quoi ? Bon sang, il faut que j'arrête de faire tourner ça dans ma tête, ou je vais finir par devenir folle !
Il y a au moins quelque chose de positif cette semaine, c'est que je prendrai mon petit-déjeuner en compagnie de mon père, pendant que ma mère sera encore au lit. Au moins, je sais que je vais passer à côté de pas mal de conflits ! Merci les horaires d'usine !
Adam m'attend en bas des marches de la terrasse, prêt à démarrer au quart de tour. En prenant place derrière lui, mon attention est attirée par un mouvement furtif dans les buissons, à l'orée du bois. J'ai crû voir bouger deux masses blanches... pourtant, mes chiens sont assis tranquillement, aux pieds de papa qui les caresse gentiment. Est-ce que je vais commencer à avoir des hallucinations ?

Encombrée par mon deuxième sac à dos, indispensable selon les profs pour transporter mes affaires de sport, je m'accroche de mon mieux à mon frère qui slalome entre les voitures, et quelques piétons bien décidés à défier l'autorité en traversant où bon leur semble.
Arrivés de justesse après la première sonnerie, j'ai à peine le temps de sauter du scooter pour rejoindre ma classe, que tout le monde se regroupe déjà en un troupeau de moutons dociles, prêts à courir plusieurs fois autour d'un champ au rythme du sifflet, avant de sauter par-dessus des « haies ». Le berger qui ne quitte jamais son survêtement et ses baskets, nous fait avancer en rang à travers de nombreuses rues, comme si nous devions prouver notre endurance et notre ténacité avant de mériter les joies du défoulement qui nous attendent, dès que nous aurons mis les pieds dans le stade de la ville.
Marchant comme toujours en bout de file, je ne peux m'empêcher aujourd'hui de m'arrêter par moments, pour regarder tout autour de moi. J'ai la désagréable impression d'être suivie...
- « On n'est pas ici en touristes, Bright ! Tu vas te dépêcher de suivre les autres, ou bien c'est moi qui vais te faire avancer ! »
Inutile d'essayer de discuter avec cette masse de biscoteaux sans cervelle... je presse le pas pour suivre les autres de près, tout en tournant parfois la tête nerveusement. Je ne vois rien ni personne, mais je mettrais ma main à couper qu'une présence est là, qui me suit. Bon sang, je deviens parano ou quoi ?

Une fois que nous sommes tous prêts, nos tenues de combat rapidement enfilées, le prof nous fait faire les quelques tours de stade habituels pour nous échauffer.
Longeant les grillages et les buissons, je tente tant bien que mal d'éviter les ronces et les orties à chaque fois qu'un groupe d'élèves me dépasse en m'obligeant à me rabattre, mais penser que je pourrais sortir de là sans une égratignure, ce serait oublier la présence maléfique de mes trois plus vieilles « amies ». Meilleures en sport que le reste de la classe, elles s'amusent toujours à faire plus de tours de piste que tout le monde, afin de multiplier les occasions de passer devant moi. A chaque fois que j'entends leurs voix, je tente de me rapprocher du centre du champ pour m'éloigner des obstacles, mais ce coup-ci le prof m'a à l'œil.
- « Bright ! Tu restes sur le bord, je t'interdis de faire court en passant à l'intérieur du terrain ! »
Merde ! Elles arrivent ! Et l'autre qui ne me lâche pas des yeux ! Comme par hasard, il fallait que ce soit là où la clôture est abîmé et rouillée, avec des fils de fer qui dépassent de partout !
- « Salut Bright ! »
- « Alors la limace, on traîne ? »
- « On va t'aider à accélérer nous, tu vas voir ! »
Très ordonnées, et au mieux de leur intelligence lorsqu'il s'agit de mettre au point des tactiques, ces trois-là trouvent le moyen de m'encercler pour mieux masquer leur attaque. Peu à peu, elles m'obligent à me rapprocher du grillage en se postant de façon stratégique. L'une court devant moi, et une autre sur le côté pour cacher la scène aux yeux du prof, tandis que Jasmine s'approche par derrière pour m'attraper les épaules. Elle me jette alors violemment contre une ferraille hérissée, qui me lamine profondément le bras, tandis qu'elle continue d'avancer tout en m'y maintenant avec force.
Mon cri de douleur les fait glousser de plaisir, pendant qu'elle poursuivent leur course en toute impunité.
- « Eh, Bright ! Je te vois ! Tu vas arrêter de pleurer pour un rien et te remettre à courir en vitesse ! »
- « Mais... monsieur... »
La douleur me serre la gorge, et je n'arrive pas à articuler correctement. La blessure sur mon bras est profonde, et le sang coule à flots malgré mon autre main qui tente de comprimer la plaie, pour stopper l'hémorragie. J'ai tellement mal que j'en ai des sueurs froides, et ma vue se trouble alors que je vois la silhouette du prof qui s'avance, injustement en colère.
- « Il n'y a pas de « mais », mademoiselle ! Je te connais, tu fais encore un cinéma pour ne pas obéir ! »
- « Mais... monsieur, j'ai... mon bras... »
Je sens que je vais m'évanouir au moment où il arrive sur moi pour me secouer.
- « Allez, ça suffit ! Lève-toi maintenant ! Tu n'as rien du tout ! »
Ma main gauche relevée par sa patte musclée, je regarde, abasourdie, mon bras intact. Plus aucune trace de ma blessure n'entache ma peau, pas même une goutte de sang ou une simple éraflure. Cette fois c'est sûr, je deviens folle !
- « Quelle comédienne ! Pour la peine, tu vas me faire un tour de plus, avant de rejoindre les autres ! »
Comme un robot, je me plie à ses ordres sans discuter, la tête vide. 

 
Mon corps avance seul, comme un fantôme, obéissant au mouvement du groupe qui remonte la dernière rue vers le collège. Mon esprit fatigué ne cherche plus son propre chemin, et je m'arrête en même temps que le reste de la classe, dans le bâtiment annexe où se trouvent les salles de cours scientifiques. Avoir perdu le temps de la récréation à traverser la ville ne me perturbe même plus, et j'entre dans la salle carrelée de blanc du sol au plafond comme un parfait petit soldat, prenant place au milieu des tubes à essai et des divers instruments de torture. Les cours de sciences naturelles ou « Sciences de la Vie et de la Terre », là où l'on nous fait disséquer les entrailles du vivant, n'ont de passionnant que le nom.
- « Bien ! Bonjour les enfants ! Tout le monde est là ? Aujourd'hui nous allons étudier quelque chose de formidable au travers des microscopes ! »
L'engouement de cette femme en blouse blanche pour les expériences en tous genres, relève du sadisme... ou de la frénésie ! Elle a toujours l'air de prendre son pied à nous faire découper des trucs pour les étudier petit bout par petit bout...
- « Alors, vous voyez tous les aiguilles et le désinfectant posés devant vous ? Vous allez chacun vous piquer le bout du doigt et en faire sortir une petite goutte de sang. Ensuite, vous la déposerez comme d'habitude sur une lamelle de verre, pour l'étudier... »
C'est bien ça, une sadique ! Une sorte de savant fou au féminin ! Mais bon, après la douleur imaginaire de ce matin, celle-ci ne devrait pas être bien méchante...
Aïe ! Ah ben si, quand même ! Tout en déposant mon sang sur la lamelle, j'ai l'impression de retrouver un peu mes esprits... comme quand on se pince pour sortir d'un rêve.
- « Voilà, c'est bien Amy. Maintenant tu peux te désinfecter le bout du doigt avec les cotons que tu as là, et te mettre un pansement. »
- « Pas la peine madame, ça ne saigne déjà plus. »
- « Mais bien sûr que si voyons ! Tu t'es piqué le bout du doigt, ça va saigner encore un moment et tu vas en mettre partout sur tes affaires. Allez, sois gentille et fais comme tes camarades... »
- « Mais puisque je vous dis que ça s'est arrêté, regardez ! »
Elle inspecte ma main de près en pinçant chacun de mes doigts.
- « Allons, ce n'est pas la bonne main ! Montre-moi l'autre ! »
Elle regarde à nouveau chaque pulpe avec insistance, et semble déconcertée.
- « Je t'ai pourtant bien vue mettre ton propre sang sur le verre... c'est bizarre, tu dois avoir une capacité à cicatriser assez exceptionnelle ! Mais bon... Allons les enfants, vous êtes tous prêts ? Posez les lamelles sur les microscopes, et commencez à essayer d'y trouver ce qui est dessiné au tableau. »
Le cours se poursuit gentiment, mais comme d'habitude j'ai l'impression d'être à la traîne... je ne vois pas certains éléments censés se trouver dans mon sang... par contre, il y a dedans des choses que la prof n'a pas mises en lumière.
- « Euh... madame ? Vous pouvez venir voir s'il-vous-plaît ? »
- « Bien sûr Amy, tu as terminé ? »
- « Euh... non. En fait, je n'arrive pas à trouver tout ce que vous demandez, mais j'aimerais savoir ce que sont ces petites choses qui gravitent autour du reste? »
- « Comment çà, qui gravitent autour ? Où çà ? »
- « Ben, dans mon sang... »
Son visage devient sévère comme si j'avais dit la bêtise de l'année, et quelques élèves commencent déjà à se retourner en pouffant de rire, attendant le verdict de la scientifique. Elle tente plusieurs réglages au niveau des zooms, et au fur et à mesure qu'elle observe plus intensément ce qu'elle voit, son visage se décompose... et sa voix de crécelle n'est plus qu'un murmure.
- « Qu'est-ce que c'est que ça ? »
Elle lève les yeux vers moi, la peau aussi blanche que sa blouse.
- « Amy, tu... tu as une particularité génétique ou quelque chose comme ça ? »
Elle me parle de si près que je pourrais presque deviner la marque de son dentifrice, et je vois les autres élèves s'approcher, vexés de ne rien entendre.
- « Euh... non, je ne sais pas... comme quoi ? »
- « Comme... une maladie orpheline par exemple ? »
Cet air à la fois gêné et compatissant ne lui va pas du tout, et me met mal à l'aise.
- « Non ! Mais pourquoi vous me demandez ça ? Mon sang n'est pas normal, c'est ça ? »
- « Ecoute, calme-toi. Je vais amener ta lamelle au labo pour voir avec mes collègues ce qu'ils en pensent. Ce n'est peut-être rien... »
- « Je... »
Je suis morte de trouille ! Voilà ce que j'aimerais dire, mais les mots ne sortent pas ! Qu'est-ce qu'elle a bien pu voir de si étrange dans mon sang ?
- « Les enfants ? Quand vous aurez tout trouvé, faites un schéma de la composition du sang dans votre cahier, et lisez le cours correspondant dans votre livre. Je reviens dans un instant mais je reste à côté, alors je ne veux pas entendre un bruit, c'est compris ? »
La fin de l'heure arrive bientôt et elle ne rentre toujours pas. Bon sang, mais c'est pas vrai ! Qu'est-ce qu'elle fait ? Plus les minutes passent et plus ses paroles tournent dans ma tête, comme si j'avais besoin de ça aujourd'hui !

C'est au moment où la sonnerie donne le signal de départ à tous mes camarades, qu'elle se décide enfin à réapparaître.
- « Très bien les enfants, c'était notre dernier cours de l'année, alors je vous souhaite à tous de bonnes vacances ! Et profitez-en pour observer les êtres vivants autour de vous... on ne sait jamais ce qu'on pourrait découvrir ! »
Tout le monde quitte la classe en la saluant au passage, et j'attends que la salle soit vide pour aller lui demander les résultats de ses analyses sur mon sang.
- « Alors ? »
- « Alors quoi, Amy ? Bonnes vacances à toi aussi, mais dépêche-toi ou tu vas être en retard à ton prochain cours ! »
- « Mais, madame... les résultats ? »
- « Les résultats de quoi ? De quoi tu me parles ? On a fini tous les contrôles ! »
- « Mes analyses de sang ! Vous êtes partie avec mon sang pour le montrer à vos collègues... vous m'avez dit qu'il y avait quelque chose d'anormal dedans ! Est-ce que vous avez trouvé ce que c'était ? Est-ce que je dois me faire faire des analyses plus poussées ? Qu'est-ce que je dois dire à mes parents ? »
Elle ne s'arrête même pas de ranger son bureau, et me répond machinalement.
- « Ecoute Amy, je ne vois pas du tout de quoi tu parles, alors ça suffit maintenant ! Tu arrêtes et tu te dépêche de filer à ton prochain cours ! »
Je n'arrives pas à y croire, est-ce que j'ai encore rêvé ? Ou bien c'est tellement grave qu'elle ne veut rien me dire et préfère ne pas s'en mêler ? Mes pieds reculent malgré moi vers la porte de sortie, et quand je me retourne dans le couloir pour poursuivre ma route, j'aperçois Jeff qui quitte la zone des labos.
- « Jeff ? »
Je fonce vers lui, mais il n'y a plus personne, et les issues sont fermées. J'hallucine ! Je crois que je vais vraiment devoir aller consulter un psy, même si j'arrive à nouveau à dormir... c'est flippant !
Merde ! Le cours d'anglais ! Je vais me faire tuer !
  
J'ai eu de la chance qu'avec la fin de l'année qui approche, certains profs deviennent indulgents. Enfin, je vais maintenant pouvoir retrouver Tim et terminer notre conversation de samedi tout en mangeant. J'abandonne mes sacs dans un coin, avec les autres, mais en faisant le tour de la cours, je ne trouve mon ami nulle part. Est-ce qu'il serait allé manger sans moi ? C'est bizarre. Au bout d'un moment, je me décide à aller au réfectoire. Aucun visage ami n'est là pour me rassurer, mais heureusement pour moi il n'y pas non plus de collégienne violente dans les parages. Fourmi parmi les hommes, je me faufile entre les corps des géants avant de pouvoir me servir et me chercher une place tranquille, quand j'aperçois droit devant moi une tignasse rousse...
- « Timmy ! »
Je me dirige à grands pas enjoués vers lui, mais en dépassant un des piliers anciens, je me rends compte qu'il ne mange pas seul. C'est pas vrai ! Depuis quand les adultes mangent avec les élèves ? Et les tuteurs avec les enfants dont ils ont la charge ? Je reste plantée là sans savoir quoi faire, ni où aller... tout le monde me passe à côté, frôlant mon plateau de justesse, mais mon corps observe la scène en refusant de bouger. Si çà continue...
- « Tu vas finir par renverser ton plateau si tu reste plantée là tu sais ? »
Quoi ? Encore une hallucination ?
- « Mimi ? Je te parle ! Tu dors ? »
- « Je... Jeff ? »
- « Oui, c'est moi ! Allez, viens t'asseoir avec moi avant de tout faire tomber... »
Je me laisse guider vers une table vide, sans comprendre encore si ce que je vis est réel.
- « Assieds-toi mimi, sois mignonne ! »
J'obéis docilement.
- « Tu vas bien ma belle ? Tu as l'air perdu... »
- « Jeff... c'est bien toi ? Je ne rêve pas ? »
- « Ah, oui pardon ! J'ai oublié de te dire hier que le dojo allait fermer... je n'ai plus d'école, et plus de maison, alors me voilà ! »
Je le regarde hébétée, sans comprendre grand chose à ce qu'il me dit...
- « Oui, je sais... ce n'est pas clair ! En fait, je vais terminer mon année dans le lycée de ton frère, et tes parents ont gentiment accepté de m'héberger pendant quelques temps... ça fait que toi et moi on va se voir beaucoup plus souvent ! »
- « Mais... et le professeur ? Et toute ta famille ? Les autres enfants Mimasu sont ici, eux aussi ? »
- « Euh... non, il n'y a que moi ! C'est un peu long à expliquer, mais disons que toute la famille est partie avec Kazuma sensei, en reconnaissance. »
- « En reconnaissance ? »
- « Euh, oui.... en excursion si tu préfères ! Sur notre territoire, les terres où nos ancêtres ont posé leurs valises... »
Il me sourit et je ne sais plus quoi penser.
- « Mimi, tu devrais manger avant que ça ne refroidisse... »
- « Hmmm ? Oui, tu as raison... »
Sans grand appétit après toutes les mésaventures de ce matin, je me force cependant à terminer mon assiette, pour faire plaisir à mon prince qui m'observe avec attention.

Encore perdue dans mes pensées, je confie ma trajectoire à celui qui m'a toujours protégée. Jeff me conduit dehors, et nous allons nous asseoir sous un vieil arbre, à l'abri des menaces du ciel qui commence à devenir nuageux.
- « Jeff, tu sais... je crois que je commence à perdre la tête... »
- « Mimi... »
Son regard tendre posé sur moi me donne envie de me blottir dans ses bras, mais si je faisais ça je risquerais de me mettre à pleurer.
- « Ecoute-moi bien princesse, tu n'es pas folle, et tu n'as pas besoin de voir un psy ! »
- « Mais... je vois des choses qui ne sont pas, et... »
- « Ce que tu vois, ce que tu as vu... tout ça est bien réel Amy ! Je ne peux pas encore tout t'expliquer, mais... »
- « Tu étais là ? »
- « Oui, c'est bien moi que tu as vu tout à l'heure ! »
- « Mais, qu'est-ce que tu faisait là-bas ? Tu... tu me surveillais ? »
- « Disons que je réglais certaines choses. »
- « Des choses ? Mais quoi ? Qu'est-ce que ça veut dire tout ça ? Et... comment tu fais pour répondre à mes questions avant même que j'ai tout dit ? Comment savais-tu de quoi je voulais parler ? »
- « Amy, il faut que tu saches que le monde n'est pas exactement comme tu l'imagines. Il y a des choses impressionnantes, des choses effrayantes que tu vas bientôt découvrir... mais les humains normaux doivent rester loin de tout ça ! S'ils savaient... »
- « Comment ça, les « humains normaux » ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Que je ne suis pas normale, c'est ça ? Mais réponds ! »
- « Amy ! Je... »
Il tente de me calmer en me serrant les épaules, puis en faisant glisser ses grandes mains sur mon visage...
- « Tu es encore si jeune... »
- « Je suis peut-être jeune, mais je ne suis pas débile ! Si tu m'expliquais enfin ce que tout ça veut dire ? Tu me dis que je ne suis pas folle ? Alors vas-y, dis-moi tout ! Dis-moi ce que tu sais exactement de ce que je vis, de ce que j'ai vu aujourd'hui ! Et surtout, je veux savoir comment tu le sais ! »
- « Amy... tu n'es pas exactement celle que tu crois être, et moi non plus, je... »
Coupé dans son élan par cette sonnerie stupide qui veut m'envoyer faire des maths en pareilles circonstances, je n'arrive pas à croire que Jeff s'arrête net dans ses explications.
- « Attends ! Tu ne vas pas t'arrêter là ! Dis-moi tout ! Tout ce que tu sais ! »
- « On aura le temps pour ça ce soir mimi, en attendant sois sage et vas en classe s'il-te-plaît. »
Il m'attire à lui doucement pour m'embrasser sur le front.
- « Tu te moques de moi ? Tu veux que j'aille en cours comme si de rien n'était ? Après ce que tu m'as dis ? »
- « On parlera ce soir, d'accord ? En attendant sois tranquille, il ne t'arrivera rien... »
- « Ouais, c'est ça... comme ce matin ? »
Touché ! Je n'aurais peut-être pas dû l'accuser de ce qu'il m'est arrivé plus tôt dans la journée, mais c'est plus fort que moi ; je suis tellement en colère !

Trois interminables heures de cours plus tard, je sors enfin du bahut pour retrouver Adam et Jeff qui m'attendent sur le trottoir. Les « humains normaux », qu'est-ce qu'il a voulu dire par là ? Je suis quoi moi, à côté de mon frère ? Un extra-terrestre ? Si maman entendait ça, elle jubilerait, c'est sûr !
Pendant le trajet, ses paroles tournent dans ma tête encore et encore. Comment sait-il ce que j'ai vécu aujourd'hui ? Et comment peut-il dire que je ne suis pas folle ? Des blessures profondes qui se referment sans laisser la moindre trace, des discussions inquiétantes dont je suis la seule à me souvenir... et cette impression depuis mon départ de la maison, que quelque chose d'invisible me suit et m'observe. Si tout ça est réel, alors je veux des réponses ! Dès que je pourrai être seule avec Jeff, je le forcerai à me parler !
- « Vous voilà enfin les jeunes ! Comment a été la journée ? »
L'enthousiasme de mon père me fait chaud au cœur, et je me jette dans ses bras dès qu'Adam a éteint son moteur. En m'enveloppant de sa tendresse, j'ai l'impression qu'il me recharge de toute l'énergie que j'ai perdue dans la journée.
- « Bonjour ma puce, pas trop fatiguée ? »
Je savoure la douceur de ses baisers sur mes cheveux, tout en me blottissant contre son cœur, à la manière d'un nouveau-né avide de caresses.
- « Mon papa... »
- « Tout va bien ? »
Je ne veux pas l'inquiéter, et surtout je ne veux pas qu'il s'imagine que je suis folle... alors je préfère ne rien lui dire de ma journée.
- « Oui, ça va... t'inquiète ! C'est juste que... je suis crevée ! »
En relevant les yeux vers sa barbe qui me sourit, je vois Jeff derrière lui, relâcher les épaules et pousser un profond soupir de soulagement.
- « Bon, les garçons, ça roule aussi ? »
- « Ouais, ouais papa, ça roule ! »
Père et fils se donnent quelques fausses tapes amicales, ce qui est sûrement la version masculine du câlin, et Adam fait semblant de râler aux sempiternelles vannes de papa sur les deux-roues.
- « Jean-François, content de t'accueillir à la maison, tu sais que tu es ici chez toi ! »
- « Merci monsieur ! »
- « Je suis passé prendre tes affaires au dojo ce matin, tu n'as plus qu'à aller t'installer dans la chambre de Leïla. Elle doit rentrer ce week-end pour l'anniversaire de leur mère, mais on lui mettra un matelas dans la chambre d'Amy, ça devrait aller. Hein, ma puce ? »
- « Oh oui ! J'ai hâte qu'elle rentre ! Et si elle veut, je lui laisserai même mon lit. Je peux bien dormir par terre ! »
Jeff se dirige à l'étage, et je saisi l'occasion pour essayer de me retrouver seule avec lui.
- « Tu veux que je t'aide à faire ton lit ? »
- « Euh... non merci mimi, çà devrait aller ! »
- « Laisse-le s'installer tranquillement ma puce, je lui ai mit tout ce qu'il faut sur le lit. C'est un grand garçon et je suis sûr qu'il arrivera à se débrouiller tout seul. »
- « Mais... »
- « Pas de « mais » mademoiselle, et arrête de bouder s'il-te-plaît mon cœur... j'ai besoin de toi, moi, à la cuisine ! »
Comment dire non à un papa nounours ? Il est tellement gentil que je me fais un plaisir d'aller l'aider à préparer le repas. L'interrogatoire de monsieur je-sais-tout devra attendre !

Le dîner est agréable ce soir, en compagnie de trois hommes calmes et attentionnés. Malheureusement, je n'arrive jamais à me retrouver seule avec Jeff, et au moment où je lui propose de sortir faire un tour, un éclair déchire le ciel et le tonnerre éclate.
- « Pour ce soir je crois qu'il serait plus prudent de rester dedans mimi, la pluie ne va pas tarder à tomber ! »
- « C'était juste un éclair, ça ne veut pas dire qu'il va forcément pleuvoir... »
Mais au moment où je rejoins mon ami dans l'encadrement de la fenêtre, un véritable déluge s'abat juste devant mon nez.
- « Tu disais ? »
Le sadique ! Il fait exprès de me narguer ou quoi ? Il sait très bien que je veux terminer notre conversation d'aujourd'hui... on dirait qu'il fait tout pour ne pas se retrouver seul avec moi depuis qu'on est rentrés. Voilà maintenant que son visage se durcit, pendant que ses yeux se perdent entre les grosses gouttes de pluie. Lentement il s'accoude sur la boiserie, puis veille à ce que papa et Adam soient assez loin pour ne pas entendre ce qu'il va me murmurer.
- « Mimi... je sais que tu veux des réponses, et je le comprends tout à fait. Si tu veux bien, je viendrai dans ta chambre ce soir, et je te raconterai tout, dès que tu seras couchée. »
Je ne sais pas si c'est la chaleur de sa voix, l'intimité de ses chuchotements, où l'idée qu'il viendra à nouveau me border dans mon lit, mais la perspective de ses confidences a maintenant quelque chose qui me fait rougir.
- « Oui, euh... d'accord. Je peux bien attendre un peu... »
Il me sourit et se redresse pour aller rejoindre papa au salon, devant le bulletin d'informations qui s'éternise. Je les rejoins et me blottis contre mon père, qui choisit de passer le reste de la soirée devant un documentaire. L'orage s'éloigne au-dehors, mais la pluie ne cesse de tomber, faisant exhaler les parfums de la terre chaude, qui arrivent jusqu'à nous. Décidément, je préférerais passer ma soirée dehors, plutôt que devant ce constat politique accablant à propos de l'éventualité d'une troisième guerre mondiale.
- « Attendez, de quoi ils parlent là exactement ? »
- « Ils disent que si la France sortait de la zone euro, cela risquerait de déclencher une troisième guerre mondiale ! »
- « Oui, ça d'accord, j'ai compris ! Mais pourquoi ? Comment ? Je n'ai pas bien saisi ! »
- « T'es mignonne ma puce, mais tu fais comme moi, tu écoutes ! »
Mouais, en clair, toi non plus tu n'as rien compris ! Vexée, je me lève et vais rejoindre mes chiens sur la terrasse. Si j'avais été plus maligne, je serais venue ici dès le départ ! Je n'aime vraiment pas quand papa me rembarre !
- « Je peux m'asseoir avec toi mimi ? »
- « Hmmm... »
Voilà que je deviens grognon ! Et mon prince qui sourit. Il se moque de moi, ou quoi ?
- « Allez, ne te mets pas dans des états pareils pour si peu, ça n'en vaut pas la peine ! »
- « Je ne demandais pas grand chose ! Je voulais juste savoir pourquoi il risquait d'y avoir une troisième guerre mondiale ? C'est quand même flippant, non ? »
- « Ne t'inquiète pas pour ça, ça ne risque pas d'arriver ! »
- « Comment peux-tu en être aussi sûr ? »
- « Parce que pour qu'il y ait un conflit mondial, il faut que ce soit un conflit entre les grandes puissances, et crois-moi, aucun des grands états de ce monde ne sera assez fou pour prendre un tel risque ! »
- « Mais pourquoi ? Qu'est-ce qui les en empêche ? »
- « La peur. »
- « La peur ? Mais la peur de quoi ? »
- « Amy, tu sais à quoi tient la paix dans le monde depuis la guerre froide ? »
- « Euh... ben, les gens sont plus sages, plus intelligents ? »
- « Non ma belle, désolé de te décevoir. Ce qui fait qu'aucun des grands états de ce monde ne prendra le risque de déclencher une guerre, c'est la bombe atomique. »
- « Je ne comprends pas... »
- « C'est simple, tous les pays riches ont en leur possession l'arme atomique, et si l'un d'entre eux attaque, il sait qu'il sera immédiatement rayé de la carte par les autres ! »
- « Ok, la peur... »
- « Oui, et il y a suffisamment de bombes opérationnelles sur Terre pour faire exploser je ne sais combien de fois la planète entière. »
- « Quoi ? Mais c'est complètement fou ! Et dangereux ! Et si quelqu'un en déclenchait une par accident ? Les autres répondraient, et on n'aurait même pas le temps de s'en rendre compte qu'on serait tous pulvérisés ! »
- « Non, ne t'inquiète pas, elles sont en lieu sûr... normalement ! »
- « Ah oui ? Mais où çà ? »
- « Devine ! A ton avis, où ces bombes à déclenchement électronique, peuvent-elles à la fois être à l'abri des pirates et des virus informatiques ? »
Je suis incapable de donner une réponse.
- « Vraiment... je n'en ai aucune idée ! »
- « Elles sont sous l'eau, dans des sous-marins. Il y a dans nos océans environ 2000 missiles nucléaires qui se déplacent en permanence. »
Atterrée, je m'effondre sur le dossier de la balancelle.
- « 2000, tu dis ? »
- « Oui. »
- « C'est dingue ! »
- « C'est vrai, mais... de toute façon, les humains ne font que détruire le monde ! »
Je n'ai jamais vu Jeff comme çà. Il a l'air abattu tout d'un coup, découragé.
- « Tu veux parler de la pollution et des guerres ? »
Il se lève est va s'asseoir sur la rambarde, l'air pensif, et en même temps en colère.
- « Pas seulement. Tu sais Amy, partout dans le monde, les pays en voie de développement voient leurs populations mourir de faim. Tu t'imagines ce que ça peut être comme souffrance, alors que nous ne supportons déjà pas d'attendre une heure quand notre estomac crie famine ? Des mères voient leurs enfants s'amaigrir et s'éteindre dans leurs bras, impuissantes, pendant qu'ailleurs des milliardaires brûlent leurs billets par les deux bouts. Les OGM, loin de nourrir le monde comme le prétendent leurs inventeurs, l'affament un peu plus chaque jour. Les humains sont fragilisés, économiquement, psychologiquement, et biologiquement... le mal se répand... »
- « Comment ça ? »
- « Les petits paysans sont obligés de racheter les semences chaque année, et d'utiliser des pesticides qui les rongent à petit feu... »
Son regard, humide et glacial, se tourne vers moi.
- « Tu sais que certains d'entre eux utilisent même ces produits pour se suicider ? Combien de paysans indiens ou autres, complètement désespérés, ont ainsi avalé des bidons entiers de désherbant ? Tu sais Amy, quand on dit que l'homme est un loup pour l'homme... »
J'aimerais rebondir sur cette dernière remarque, mais je vois bien que ce n'est pas le moment.
- « Enfin, il se fait tard et demain il y a école ! Tu devrais aller te coucher ! »
- « Mais... »
- « Ne t'en fais pas, j'arrive. Je n'ai pas oublié ! »
Je lui adresse un petit sourire forcé, et me dépêche d'aller souhaiter une bonne nuit à papa et Adam, encore plantés devant la télé, avant de monter me mettre au lit.
Quand Jeff me rejoint, il s'assoit au bord du matelas et me regarde fixement. D'habitude, il s'allonge à côté de moi, au-dessus des couvertures, et s'installe confortablement pour me raconter une histoire...
- « Amy, je voudrais d'abord que tu fermes les yeux, tu veux bien ? »
- « Euh... oui. »
Je sens sa main passer sur mon visage... encore une fois... c'est... chaud...

*

Qu'est-ce c'est que ce bruit ? Oh non, encore cette sonnerie ! Allez, le week-end est fini ! Holà, j'ai un de ces mal de crâne, moi ! J'éteins mon réveil machinalement, et prends le temps de m'asseoir au bord du lit avant de me lever. J'ai un peu la tête qui tourne... heureusement, c'est la dernière semaine avant les grandes vacances ! Bon ce n'est pas tout ça, mais il faut que je me prépare. Où sont mes affaires ?
J'entends papa et Adam qui déjeunent dans la cuisine, et je me dépêche de les rejoindre pour ne pas me mettre en retard.
- « Bonjour ma puce, bien dormi ? »
- « Euh... je crois, oui ! Bonjour papa. Bonjour Adam. »
- « Salut petite ! On peut savoir où tu vas avec ça ? »
- « Hein ? Avec quoi ? »
Il désigne mon sac de sport, d'un air mutin et un peu moqueur.
- « Je ne savais pas que tu aimais le sport à ce point ? »
- « J'ai horreur de ça, tu le sais bien ! Mais il faut bien que je prenne mes affaires ! »
- « Pour quoi faire ? Puisque tu n'as pas cours de sport aujourd'hui ? »
- « Mais si j'ai cours ! En première heure, comme tous les lundis matins ! »
- « Euh... je ne veux pas te contredire, mais on est mardi aujourd'hui. »
- « N'importe quoi ! Papa, Adam veut me faire croire que je suis folle ! »
Mon père lève le nez de son journal, visiblement surpris, et Adam et lui semblent s'interroger du regard avant de revenir à moi, perplexes.
- « Quoi ? Pourquoi vous me regardez comme ça ? »
- « Ma puce... ton frère ne se moque pas de toi. On est bien mardi tu sais ? »
- « Ah non, tu ne vas pas t'y mettre aussi ? »
- « Amy, tu es sûre que tout va bien, ma chérie ? »
- « Regardes mon portable petite ! »
- « On est bien mardi... mais...»
J'ai du mal à le croire ! J'ai pourtant bien l'impression d'être rentré de chez Jeff hier soir...
- « Bonjour tout le monde ! »
- « Jeff ? Mais qu'est-ce que tu fais là ? »
Surpris par ma réaction, mon prince reste bloqué dans l'encadrement de la porte de la cuisine, attendant visiblement qu'on l'invite à entrer.
- « Voyons ma puce, tu as déjà oublié ? Jean-François va vivre chez nous pendant quelques temps. Il était là hier soir... souviens-toi... »
- « Ne vous inquiétez pas monsieur, ce n'est pas grave. Amy a eu une journée très éprouvante hier. Ses souvenirs reviendront quand elle sera un peu mieux réveillée. »
- « Ouais, ben en attendant elle a intérêt à se dépêcher de manger, parce qu'il va bientôt être l'heure de partir ! Allez petite, taxi « grand-frère » est prêt à décoller, avales-moi ces tartines en vitesse ! »
Un peu perdue, j'obéis à Adam sans discuter, et cours dans ma chambre pour refaire mon sac. Même si ce sont les derniers jours d'école, je n'ai pas envie de me faire remarquer en ayant oublié mes affaires.

Je monte derrière mon chauffeur en disant au revoir à mon père, mais la tête me tourne encore un peu, si bien que je me cramponne à lui de toutes mes forces.
- « Eh ! T'es sûre que ça va petite ? »
- « Qu'est-ce qu'il y a Adam ? »
- « Je ne sais pas papa, elle n'a pas l'air bien... »
Mon père s'approche, pour poser sa main doucement sur mon front.
- « Hmm, tu n'as pas de fièvre pourtant. »
- « Non, ça va, mais j'ai un peu la tête qui tourne. »
- « Bon écoute, il vaut mieux que je t'amène en voiture aujourd'hui d'accord ? J'ai le temps avant d'aller au travail. »
- « Oui, d'accord. »
- « Bon ben, à plus tard alors petite ! Bonne journée ! »
- « Merci Adam, à toi aussi. »
- « A tout à l'heure princesse, on mange ensemble à midi ? »
- « Comment çà ? »
- « Ben, je suis dans le lycée d'Adam cette semaine... »
- « Ah bon ? Euh... oui, d'accord. »
Un sourire gêné au coin des lèvres, Jeff m'embrasse sur la joue avant de suivre mon frère.
Encore perdue dans mes pensées pendant les deux premières heures de la matinée, je n'écoute Mlle Bellange que d'un air distrait. L'histoire de notre ville qu'elle nous raconte aujourd'hui ne s'imprime pas dans mon esprit, et j'ai la chance qu'elle me laisse rêver sans sourciller. Je me sens encore à moitié endormie, complètement lessivée, lorsque je descends dans la cours de récréation, aujourd'hui recouverte d'une épaisse couverture nuageuse. J'ai l'impression d'être un zombie que personne ne remarque, car même les trois furies sur qui je tombe nez à nez dans les toilettes, s'écartent et passent à côté de moi sans rien me dire.
Une fois dehors, je respire à pleins poumons l'air chargé d'un doux parfum de chocolat, qui remonte jusqu'à nous depuis l'usine en contrebas. Papa est là-bas en ce moment... hmmm, je me demande comment c'est de travailler tous les jours dans cette odeur délicieuse... vivement la visite de demain matin ! Ne voyant Timmy nulle part, je profite seule de mes rêveries gourmandes, avant de suivre les autres vers les prochaines salles de classe.
 
L'heure du déjeuner enfin sonnée, je sourit à l'idée de retrouver Jeff et de partager ensemble notre repas. Je vais peut-être pouvoir lui présenter Tim, ça pourrait être sympa ! Joyeuse et impatiente, je descends les marches à grands pas, glissant le long de la rampe en me laissant porter par le poids de mon cartable... mais en voulant aller trop vite, mon pied dérape sur le rebord des dernières pierres blanches, et tout mon corps bascule en avant !
- « Holà princesse ! »
Sorti de nulle part, mon prince m'attrape au vol avant de me déposer délicatement au sol, comme si je n'avais été qu'un léger petit oiseau.
- « On ne t'a jamais dit qu'il ne fallait pas courir dans les escaliers ? »
Il caresse tendrement mes cheveux, tout en remettant quelques mèches en place derrière mes oreilles.
- « Oui, pardon. Et merci de m'avoir rattrapée ! »
- « Je ne te laisserai jamais tomber mimi ! »
Ses paroles me vont droit au cœur, et je me colle à lui pour descendre vers le réfectoire, où Adam et sa bande nous attendent.
- « Eh ! Jeff ! Dépêche ! Avance ! »
- « Attend, je suis avec ta sœur ! »
Protégée de la foule par mon chevalier qui me serre devant lui, j'écoute à présent leur conversation sans pouvoir voir le visage de mon frère, ni celui de ses amis.
- « Ok, ben je vous garde une place... vous nous rejoignez ? »
- « Ouais, ça marche ! »
- « Attend, je voulais te présenter un ami... »
- « Désolé mimi, si on voit ton ami, on lui fera une place avec nous, d'accord ? »
- « Hmm, d'accord. »
Je ne suis pas vraiment enchantée de manger avec Adam et sa bande, car j'ai un peu peur qu'ils ne soient pas très accueillants avec moi. En plus, je risque encore de bafouiller devant le grand blond, et ça m'énerve déjà !

Malgré mes angoisses, le repas se passe agréablement, à partir du moment où je reste sagement assise entre mes deux gardes du corps. Je trouve bizarre de ne pas avoir vu Tim ce midi, et j'espère qu'il ne se sent pas seul à cause de moi... est-ce que j'ai mangé avec lui hier ? Je ne m'en souviens toujours pas.
- « Mimi ? »
Jeff me sort de mes pensées en m'amenant à m'asseoir près d'un arbre.
- « Tu as toujours l'I-pod que je t'ai donné ? »
- « Euh... oui, mais je dirais plutôt « prêté », je compte bien te le rendre un jour ! »
Il me sourit joliment.
- « Oui, peu importe. Ce que je veux surtout, c'est que tu l'aie toujours sur toi, et que tu te le mettes sur les oreilles si jamais tu vois que je ne suis pas là... ou si j'arrive en retard. »
- « En retard ? »
- « Oui, il se peut qu'un imprévu me retienne quelque part, et à n'importe quel moment je peux être amené à disparaître, pendant quelques minutes, ou quelques heures... »
- « Disparaître ? Pour quoi faire ? »
- « Hum, il se peut que le professeur ait besoin de moi, et je ne peux pas savoir à l'avance quand il va m'appeler. »
- « Ah ? D'accord. Mais tu n'es pas obligé de veiller sur moi tout le temps, tu sais ? »
- « Justement, si ! »
- « Quoi ? »
- « Ecoute, en théorie il ne peut rien t'arriver de mal, mais on ne sait jamais... je voudrais que tu me promette d'écouter de la musique, n'importe quoi, à partir du moment où je ne suis pas avec toi. Tu veux bien ? »
- « Oui, d'accord... mais il faudra me mettre des musiques que j'aime alors ! »
- « Ah ah, oui. Si ce n'est que ça, pas de problème ! »
Malheureusement, le temps passe trop vite, et il est déjà l'heure pour moi d'aller en cours d'Histoire.
- « Oh non, déjà la sonnerie ? »
- « Eh oui, quand il faut y aller Amy... »
- « Je sais, je sais... »
Mon ange gardien me sourit chaleureusement avant de me serrer dans ses bras.
- « Pour les musiques, on fera ça ce soir si tu veux... »
- « Oui, merci. A ce soir ! »
- « A ce soir, ma belle! »
Il me laisse filer en me couvant du regard, et j'ai la sensation qu'à ses côtés aujourd'hui, il ne peut vraiment rien m'arriver de mal.

Monsieur Traversat nous attend sur le pied de guerre à notre arrivée en classe.
- « Bonjour à tous. Ce n'est pas la peine de vous asseoir, car nous allons sortir pour une visite aujourd'hui. »
Tout le monde semble ravi de cette annonce surprise, qui va nous permettre de respirer de l'air frais un peu plus longtemps que prévu.
- « Alors, tout le monde est là ? Je fais l'appel et ensuite nous sortirons rejoindre une autre classe de sixième dans la cours. »
Chouette ! J'espère que ce sera encore la classe de Tim. Je ne l'ai pas revu depuis samedi... enfin, du moins, je ne crois pas ! Il commence à me manquer.
En rang deux par deux, sauf moi bien sûr qui suis toujours en trop et à la traîne, nous descendons l'escalier blanc, d'humeur fébrile. Le prof n'a pas voulu nous dire ce que nous allions visiter, et nous ne savons même pas si nous partons en bus, ou bien à pied. J'ai la bonne surprise, arrivée à la lumière du jour, de constater que c'est bien la classe de mon ami qui nous accompagne. Je le cherche partout du regard, et finis par le trouver, en bout de file comme moi, mais calme et fermé comme il l'était au premier jour.
- « Salut Timmy ! »
J'espère parler avec lui tout le temps du trajet, mais mon rêve est vite brisé.
- « Hum hum ! J'espère que vous n'avez pas encore l'intention de mettre le bazar mademoiselle ! »
Non ! Encore lui ?
- « Un peu d'attention s'il-vous-plaît ! Merci. Nous allons partir à deux classes, et deux professeurs d'Histoire, pour visiter la cathédrale gothique qui se trouve juste à côté. Bien sûr, nous y allons à pied, et monsieur Hermano a eu l'amabilité de se porter volontaire pour nous accompagner. Je vous demanderai donc de rester bien en rang, deux par deux, et d'écouter en silence ce qui vous sera dit là-bas. Bien, allons-y ! »

Nous avançons sans discuter, et je sens le poids du regard lourd du vieux fou, peser sur mes épaules. Je crois que Tim ne me décrochera pas un mot tant que celui-là sera dans les parages. Arrivés devant l'imposante porte de bois, Traversat nous fait d'abord un cours sur la façade extérieure, avant de nous faire entrer, en insistant pour que nous gardions le silence.
- « Vous avez entendu j'espère ? Prenez exemple sur vos camarades, qui savent se montrer dociles ! »
Je fulmine à l'intérieur, et j'ai envie de hurler à la face de ce vieux rat décrépi, que si Tim garde la tête baissée, c'est sûrement qu'il a été maltraité, et par lui ! Mais moi, je ne me laisserai pas impressionner ! Soutenant mon regard de ses orbites desséchées, il sort un ruban de sa poche, avant d'y faire quelques nœuds, tout en le glissant entre ses doigts, à la manière d'un chapelet. Ce type est vraiment étrange, je préfère lui tourner le dos et entrer !
- « Alors, tout le monde est bien là ? »
Nos jeunes corps sont saisis par la différence de température, en passant de l'air lourd et orageux de dehors, à la fraîcheur frappante de ce sanctuaire. Traversat s'apprête à continuer son cours, tandis qu'un homme d'église s'approche de nous, humblement.
- « Vous connaissez tous le nom de notre établissement scolaire, mais savez-vous quel est son lien avec cet endroit ? »
Les « Cordeliers » ? Aucune idée.
- « Personne ne sait ? Eh bien, les Cordeliers étaient des religieux, et ce sont eux qui ont fait ériger ce bâtiment. C'est bien ça mon père ? »
L'homme d'église acquiesce, et nous observe un par un.
- « Oui c'est bien cela. Les Cordeliers étaient des moines d'un ordre particulièrement austère, et très à cheval sur leurs pratiques. A l'époque, il y a très longtemps, ils dirigeaient leur paroisse d'une main de fer. »
- « Mais cet ordre a disparut depuis plusieurs siècles, n'est-ce pas ? »
- « Oui, cette époque date du Moyen-Age, une époque obscure. Mais bien heureusement pour nous, leur heure de gloire est révolue depuis longtemps. »
Son ruban passant inlassablement entre ses doigts, je regarde du coin de l'œil le vieux Harry qui s'énerve. Ben quoi ? Il n'aime pas cet endroit ? Pourtant ça ressemble fortement à sa grotte... les tonnes de livres en moins bien sûr ! Et certainement plus lumineux aussi, malgré le peu de fenêtres aux vitraux colorés qui nous entourent. Son regard sombre se dirige vers moi, et je sens tout à coup un courant d'air me frôler les pieds. La robe du moine s'envole aussi bien que les jupettes de quelques filles, et une porte claque violemment au fond du bâtiment.
- « Veuillez m'excuser, je dois aller vérifier ce qui se passe derrière l'Autel. »
Le religieux nous quitte en traversant la nef à pas lents, puis Traversat nous invite à faire le tour des lieux pour admirer les dorures et statues démesurées en tous genres. Quand nous arrivons derrière le Choeur, le prêtre revient vers nous un peu tendu.
- « Tout va bien mon père ? »
Hermano semble ravi du changement d'humeur de l'homme sage.
- « Oui, merci. Ne vous inquiétez pas. »
Il rejoint Traversat, dont il préfère visiblement la compagnie... comme je le comprends !
- « Vous avez trouvé d'où provenait ce bruit ? »
Les deux hommes parlent à voix basse, mais en m'approchant discrètement, je n'ai aucun mal à écouter leur conversation.
- « Oui, c'est simplement une porte qui a claqué à cause d'un courant d'air. J'ai à présent fermé toutes les issues, mais je suis quand même curieux de savoir ce qui se trouvait là ? »
- « Pourquoi ça ? »
- « Hmmm, c'est-à-dire... c'est assez étrange. Regardez plutôt... »
Impossible de distinguer ce que le prêtre montre à mon prof d'histoire depuis l'endroit où je me trouve.
- « Qu'est-ce que c'est d'après vous ? »
- « On dirait que ça vient d'un animal... peut-être un chien blanc, à poils longs. Mais il n'y avait personne quand je suis arrivé. »
- « Certainement quelques jeunes loubards qui auront voulu fureter dans vos objets d'église. Il y a de plus en plus de cambriolages dans le coin. Vous devriez vérifier vos serrures, on ne sait jamais... »
- « Oui, vous avez sûrement raison, merci du conseil. »
- « De rien voyons. Bon, les enfants, nous allons sortir pour étudier de plus près l'architecture extérieure, et ensuite nous rentrerons en classe pour faire le point sur notre visite. Veuillez remercier notre hôte pour son accueil, et franchir la porte en silence s'il-vous-plaît... »
J'essaye de rester près de Tim pour lui parler à la première occasion, mais le vieux décrépi ne nous lâche pas d'une semelle. Heureusement que nous sortons à l'air libre et chaud de cet après-midi d'été, parce que sa présence dans mon dos a de quoi me glacer le sang !

- « Monsieur ? Vous pouvez nous en dire un peu plus à propos des Cordeliers ? C'est l'histoire de notre école ça, alors ça nous intéresse ! »
Je vois les mains sèches d'Hermano qui triturent ce ruban encore et encore, de plus en plus nerveusement, et je fais un bond sur le côté au moment où je lève les yeux vers son visage. Il fixe Traversat avec un regard tellement noir, tout en marmonnant je ne sais quoi entre ses dents, qu'il ressemble à un psychopathe tout droit sorti d'un film d'horreur. A le voir dans cet état, je ne serais pas étonnée d'apprendre qu'il mange des enfants au petit-déjeuner, comme le fameux clown de son auteur préféré !
La visite enfin terminée, je suis contente de rentrer en classe pour prolonger l'observation par un cours théorique. Frustrée de ne pas avoir pu échanger un seul mot avec mon ami, je suis quand même ravie de quitter son effroyable tuteur. Enfin, quand arrive la récréation, je me précipite avec délice vers la salle de dessin, où m'attend un mot, épinglé sur la porte.
- « Bonjour les enfants, pour notre dernier cours de l'année, retrouvez-moi en-bas, dans les couloirs qui mènent au lycée. Lili. »
Dans ces couloirs ? Mais on n'y met jamais les pieds ! C'est par là que passent les grands quand ils viennent manger...

Arrivée en bas la première informée, je me dirige timidement vers le lieu du rendez-vous. Passant la tête furtivement à chaque tournant, j'avance à pas de loup jusqu'à ce qu'enfin je la trouve.
- « Lili ? »
- « Ah, bonjour Amy ! Tu as trouvé mon mot, j'imagine ? »
- « Oui... »
- « Viens un peu par là, ne sois pas timide ! »
Je la rejoins alors qu'elle essaie d'accrocher quelque chose au mur.
- « Tu veux bien m'aider ? J'ai presque terminé. »
- « Oui, bien sûr. »
Je tiens les derniers dessins en place, pendant qu'elle y colle des boules de pâte adhésive, censée les fixer à la paroi de pierre.
- « Vous êtes sûre que ça va suffire ? »
- « Oui, ça devrait aller. Regarde les autres, pour l'instant aucun n'est tombé ! »
Elle a l'air d'être assez fière du résultat de son labeur.
- « Mais... qu'est-ce que c'est que tous ces dessins ? »
- « Hum ? Mais ce sont les vôtres ! Ce sont les dessins que vous avez faits la semaine dernière. Viens voir, le tien est par ici ! »
Rangeant son matériel avec le reste de ses affaires, elle m'amène au prochain tournant pour découvrir la suite de son exposition.
- « Ah ben tiens, regarde ! Tu as déjà un admirateur, on dirait ! »
- « Jeff ? »
Un genou à terre, le poing planté dans le sol, mon ami a plus l'air d'un adorateur que d'un amateur d'art. Humblement incliné devant mon dessin, il semble perdu dans ses pensées... ou dans ses prières peut-être ?
 
- « Tu connais ce garçon ? »
- « Oui, c'est un ami... »
- « Bon écoute, ça ne te dérange pas dans ce cas que je te laisse avec lui ? Je vais aller chercher tes camarades pour être sûre qu'ils trouvent tous le chemin... »
- « Oui... bien sûr. Pas de problème ! »
- « Très bien, à tout de suite alors ! »
Enfin seule avec lui, je ne sais si je dois m'approcher de Jeff ou le laisser seul, quand d'un coup il relève la tête, les yeux à demi clos.
- « Amy ? »
- « Euh... oui. Comment ça va depuis tout à l'heure ? »
- « Très bien, princesse. Merci »
- « Tu sais que c'est devant mon dessin que tu es tombé en extase ? Hé hé ! »
A la fois fière de moi et mal à l'aise devant sa posture, je tente d'alléger un peu l'ambiance avec un brin d'humour.
- « Oui, je sais qu'il s'agit de ton œuvre mimi, et je la trouve magnifique ! »
Il se relève avec souplesse, et se dirige vers moi avec sa grâce habituelle, pour prendre délicatement mon menton entre ses doigts.
- « Tu as fait un très beau travail Amy. C'est très ressemblant, bravo ! »
- « Je... »
Je ne sais pas quoi dire. Son regard, différent de d'habitude, me trouble jusqu'aux os. Son air fort et déterminé me fait fondre, comme du beurre au soleil. J'ai tout d'un coup l'envie de m'en remettre à lui corps et âme, comme Juliette à son Roméo.
Détournant le regard vers la fenêtre près de nous, il change l'expression de son visage avant de caresser mes cheveux avec nonchalance, comme on donne de la tendresse à un enfant en bas âge. Ses changements d'humeur sont parfois difficiles à comprendre.
- « Désolé mimi, je... il faut que j'y aille ! »
- « Non, attend ! »
Je le retiens par le bras, et suis obligée de contourner son corps crispé pour pouvoir me retrouver face à lui.
- « Est-ce que j'ai dit ou fait quelque chose ? »
Il soupire sans me regarder dans les yeux.
- « Jeff ? Répond-moi s'il-te-plaît... je ne sais jamais à quoi tu penses... »
- « Je... je ne peux pas faire, ni éprouver ce que je veux ! Amy, je te connais depuis toujours, et... je t'adore, tu le sais ! »
- « Mais ? »
- « Mais... je dois veiller sur toi. Comme un grand frère, tu comprends ? »
- « Jeff, j'ai déjà un grand frère, je te signale ! »
- « Oui je sais, ma belle ! Ecoute, il faut que j'y aille. On se retrouve à la sortie dans une heure, d'accord ? »
Sans me laisser le temps de lui répondre, il s'esquive vers le lycée tandis que Lili arrive en tête de mes camarades de classe, qui s'extasient bruyamment devant l'étalage de leurs talents.
- « Amy ? Ton ami n'est pas resté ? »
- « Euh... non. Il devait sûrement retourner en cours lui aussi. »
- « Bien sûr. Tu sais, c'est ton dessin qui m'a donné l'envie d'installer cette expo. Ces yeux de loup sont vraiment magnifiques ! »
Comme elle admire mon travail, un grand sourire aux lèvres, tout en me frottant les épaules avec énergie, je ne peux rester dans la lune plus longtemps, et accueille les éloges qui me sont faites çà et là, avec plaisir.

A la fin du cours, ou plutôt de l'exposition surprise, j'aide Lili à ranger les gobelets en carton et les restes de gâteaux qu'elle nous a gentiment offerts en guise de goûter de fin d'année, puis je profite que nous soyons seules toutes les deux pour la serrer dans mes bras.
- « Merci. Pour l'expo, et pour tout le reste. »
Emue, elle me rend mon étreinte en posant son sac bariolé au sol.
- « Merci à toi Amy, pour ton enthousiasme et ton talent. J'apprécie tous mes élèves, mais j'ai une préférence pour ceux qui présentent, disons, une certaine singularité ! Tu n'es pas comme tout le monde, et crois-moi, tu peux en faire une force ! Je dirais même que tu le dois ! »
Me tenant par les épaules à bout de bras, elle m'entraîne avec elle dans un éclat de rire qui ressemble à un véritable rayon de soleil, puis nous prenons ensemble le chemin de la sortie.
- « Au revoir Amy, et à l'année prochaine ! »
- « Oui... »
- « Tâche de passer de bonnes vacances ! »
- « Merci, euh... vous aussi ! »
Je me trouve bête de ne pas vraiment savoir quoi lui dire, mais quand elle me fait un clin d'œil, je me sens pardonnée.
- « Te voilà enfin petite ? T'en as mis du temps ! »
- « Ah, oui, pardon ! Vous m'attendez depuis longtemps ? »
- « Non, mimi. Ton frère te taquine ! »
- « Hop hop hop ! Ne parle pas à ma place mec ! Allez la naine, en selle ! »
Oulà, Adam est peut-être vraiment fâché pour ressortir ses noms d'oiseaux...
- « Adam ! »
Je crie dans mon casque pour être sûre qu'il m'entende, dès le premier feu rouge, et lui fais signe de s'arrêter à une boulangerie.
- « Merci. Pour me faire pardonner de vous avoir fait attendre, je nous offre le goûter, d'accord ? »
- « Mais... tu ne viens pas justement de bouffer, toi ? J'ai vu ta prof emmener des restes tout à l'heure... je suis sûr que vous avez fait une véritable orgie ! »
- « Ben, disons que l'appétit vient en mangeant ! Et j'ai eu envie de chocolat toute la journée à cause de l'odeur qui venait de l'usine... »
- « Ok, ok... fais comme tu veux ! Mais ne viens pas te plaindre après si tu as un gros bide ! »
- « Pfff ! »
Je laisse mes deux motards se faire des sourires en coin pour aller dévaliser ce qu'il reste de pains au chocolat dans la vitrine à moitié vide.
- « C'est bon, on peut y aller ! »
Contente de voir l'effet de mon cadeau sur leurs visages affamés, je remonte en selle, direction la maison.

Une fois de retour au bercail, je me dépêche de monter dans ma chambre pour me changer avant l'heure du goûter. Puisque Jeff était en admiration devant mon dessin de loup tout à l'heure, je vais mettre pour lui mon plus beau T-shirt... on verra s'il a toujours envie de se comporter en grand frère après ça ! Une idée créative me traverse l'esprit tout à coup. Et si je découpais une peu cette encolure pour me faire un décolleté un peu plus sexy ? Ni une, ni deux, j'attrape une paire de ciseaux pour agrandir largement l'ouverture de mon t-shirt noir, qui laisse à présent bien paraître mes petites épaules. Contente de moi, je descends dans la cuisine, rejoindre les garçons qui ont déjà bien attaqué les viennoiseries.
- « Il était temps que tu arrives petite, un peu plus et il ne te restait plus rien. »
- « Ouais, ben comme ça j'aurais fait un régime... puisque vous me trouvez trop grosse... »
Je les teste, espérant recevoir un compliment, mais quand Adam relève la tête de la table, c'est pour me faire une grimace.
- « Quoi ? T'as encore mis un de ces trucs ringards ? Amy, franchement tu devrais arrêter avec ça... »
Je prends place à leurs côtés pour partager les festivités, tout en essayant d'avoir l'air plus mature, et plus féminine.
- « Je suis désolée de te dire ça Adam, mais tout le monde ne partage pas ton avis. Certaines personnes ici aiment les loups autant que moi ! »
Je tente un regard complice en direction de Jeff, mais il évite le contact en feignant d'ignorer notre conversation.
- « Heu... je ne veux pas dire, mais à part toi et moi ici, il n'y a que Jeff, et ça m'étonnerait que ça le branche... »
Qu'est-ce qu'il en sait lui d'abord ? Mon prince et moi, on partage quelque chose qu'il ne peut pas comprendre ! Il commence à m'énerver, à toujours se moquer !
- « Ben justement, ma prof de dessin avait fait une expo aujourd'hui de tout ce qu'on avait fait la semaine dernière, et Jeff a beaucoup aimé mon portrait de loup. Pas vrai, Jeff ? »
Silence radio.
- « C'est bon ! Je t'aime bien petite, mais franchement, tes trucs de vampires et de loups garous là, c'est pour les midinettes... il faut grandir un peu ! »
Sans me laisser le temps de répondre, il range la table et file dehors. Me laissant seule avec un prince muet. Pourquoi il ne m'a pas défendue, lui aussi ? J'en ai marre de toujours avoir tort dans cette maison ! Furieuse, je nettoie rapidement ma vaisselle avant de me précipiter vers les escaliers.

Arrivée dans ma chambre, je déverse toute ma colère dans mon journal.

Cher journal,
Tiens, ça fait longtemps que je ne t'ai pas écrit on dirait...
Il y a de plus en plus de choses qui tournent dans ma tête. J'ai l'impression... que certaines parties de ma vie m'échappent, à tel point que j'ai même de gros trous de mémoires. Aujourd'hui je ne sais pas toujours si j'ai ma place dans ma famille, ou pas... et même avec Jeff je ne sais plus trop comment me comporter. Avant, tout était plus facile, plus évident. Je me disputais tout le temps avec Adam, c'est sûr, et maman me grondait sans arrêt, mais au moins je savais qui j'étais : un souffre douleur ! Aujourd'hui que mon frère commence à être gentil avec moi, j'ai tellement peur de voir notre relation se détériorer à nouveau, que je marche en permanence sur des œufs pour éviter de le mettre en colère. En plus, avec Jeff aussi c'était facile avant. Il était comme un deuxième grand frère, mais tout le temps gentil, joueur, et protecteur... maintenant il lui arrive souvent de me regarder bizarrement, et puis il a tout le temps l'air triste ou préoccupé. Du coup, avec lui non plus je ne sais plus comment me comporter... et je me sens perdue. J'ai l'impression que quoi que je fasse et quoi que je dise, de toute façon ça me retombera dessus, et que je me ferai gronder, ou rejeter. Un peu comme si tout le monde autour de moi commençait à me voir d'un sale œil,comme ce vieux fou de Harry Hermano, le tuteur de Tim et de sa sœur Laura. Celui-là aussi, il commence à vraiment me taper sur les nerfs à m'empêcher de parler avec le seul ami que j'ai réussit à me faire cette année !

Je suis sortie de mes pensées par quelqu'un qui vient frapper à ma porte.
- « Mimi ? »
Cette voix douce et hésitante est irrésistible... je ne peux pas lui refuser l'accès à mon intimité.
- « Oui... tu peux entrer. »
Quand il ouvre la porte sur son visage grave, je ne peux m'empêcher de trembler de tout mon corps. Je range mon journal sous ma couette et tente de me radoucir pour mériter sa patience et sa tendresse.
- « Je ne te dérange pas ? Tu faisais tes devoirs ? »
- « Euh... non. Tu sais, à la fin de l'année, on ne nous donne plus grand chose à faire ! Et puis... de toute façon je me demande bien à quoi ça sert d'aller dans ce genre d'école... »
Assis sur le bord de mon lit, il me sourit avec indulgence en venant replacer une mèche de cheveux rebelle derrière mon oreille. J'adore quand il a ce genre de geste très intime... comme si lui et moi étions liés... comme... une évidence.
- « Je sais que ton école n'apporte pas de réponses à toutes tes questions, mais... et bien, c'est obligatoire de toute façon, non ? »
- « Oui, justement. Parfois je me sens prisonnière de ce genre d'obligations stupides ! Obligée d'aller à l'école tous les jours, obligée d'apprendre des choses sans aucun intérêt ni utilité, et même obligée de vivre dans un famille qui ne m'aime pas... »
Mon exaltation s'est éteinte pour laisser place à un mince filet de voix.
- « Amy... ta famille t'aime. C'est juste... »
- « Juste quoi ? »
- « Tu sais, tout le monde a ses difficultés. Des choses qui nous viennent du passé et dont on a du mal à se défaire... surtout quand on est fatigué ! »
- « Qui nous viennent du passé ? Comme une malédiction ? »
Cette question lui fait ouvrir de grands yeux, et lui enlève les mots de la bouche.
- « Euh... oui, c'est un peu ça... »
- « Hmmm, je ne suis pas convaincue. Tout ce que je demande moi, c'est qu'on respecte mes goûts et ma personnalité. Qu'Adam arrête de se moquer de mon amour pour les loups par exemple. »
- « Tu sais mimi, je crois que c'est plutôt ta passion pour cette série à l'eau de rose très populaire que ton frère réprouve. Il aimerait que tu développe ta propre personnalité et des idées bien à toi, plutôt que de te voir mettre sur tous tes murs les mêmes posters que la majorité des filles de ton âge... »
Je regarde tout autour de moi pour tenter de savoir ce qui me plaît vraiment dans ces personnages.
- « Mais... ce n'est pas parce que c'est à la mode que j'aime ce film et ses héros ! C'est juste que pour moi... oui, ces mecs-là ce sont de vrais hommes, parce qu'ils sont prêts à mourir au combat pour protéger la femme qu'ils aiment, tu comprends ? »
- « Moi aussi je risque de mourir au combat pour sauver ta vie, et tu ne mets pas ma photo sur tous tes murs pour autant... »
Sa voix boudeuse et renfrognée laisse rapidement place à un malaise, pendant qu'il scrute une réaction sur mon visage.
- « Tu... pourquoi tu dis ça ? »
- « Ah, euh... pour rien ! C'est des bêtises de mec jaloux ! »
Il essaie de me faire oublier ses paroles en s'affalant sur mon lit d'un air nonchalant qui ne lui ressemble pas, quand la porte de ma chambre s'ouvre brutalement.
- « Qui c'est le mec jaloux ? »
- « Adam ? »
Jeff se relève d'un bond, comme pris sur le fait d'un geste répréhensible... ou criminel.
- « T'es pas censé dormir ici, vieux ! Et j'aime pas te voir traîner dans la chambre de ma petite sœur ! »
- « Doucement mec, on ne faisait rien de mal... tu sais qu'Amy est comme une sœur pour moi... »
- « Mouais, ça reste à prouver ! Tu faisait quoi là, sur son lit ? »
- « Rien, on parlait, c'est tout... elle avait besoin de se confier... »
- « Elle a déjà un frère pour ça ! »
- « Je sais, oui ! »
- « Adam, calme-toi ! C'est vrai, on ne faisait que parler ! »
- « Toi petite, tu ne sais pas de quoi tu parles ! T'es trop jeune, tu ne sais pas de quoi les mecs sont capables ! »
- « Mais... »
- « Je te dis de rester en dehors de ça Amy. Quand à toi vieux, j'aimerais te parler moi aussi, et seul à seul ! »
- « Ok, j'arrive... »
- « Maintenant ! Et dehors ! »
  
Adam a l'air tellement en colère, que je n'ose pas le contredire, et me contente de les regarder s'éloigner en haut de la bute, depuis la fenêtre de ma chambre. Je les vois se disputer franchement, comme jamais ils ne l'avaient fait à ma connaissance, et petit à petit le ton monte jusqu'à en venir aux mains. Adam se met maintenant à hurler pour affirmer son point de vue, alarmant maman, qui rentre justement du boulot.
- « C'est MA sœur, ok ? »
- « Eh ! Les garçons ! Qu'est-ce qu'il se passe ici ? »
- « Rien du tout ! Fous-nous la paix, ça ne te regarde pas ! »
Incapable de tenir tête à son fils, et devinant qu'il est question de moi, ma mère tourne la tête vers ma fenêtre, prête à rediriger sa colère. Vite, je me dépêche de me cacher et d'aller fermer ma porte à clé, au cas où il lui viendrait l'idée de monter. Dès qu'elle disparaît de devant l'entrée, je reprends mon poste de vigie pour espionner le combat en cachette. Les coups continuent de pleuvoir, mais il est clair pour moi que Jeff a le dessus, et qu'il fait tout pour éviter de blesser mon frère. Esquivant la moindre de ses attaques, il répond à ses accusations sans perdre son souffle.
- « Depuis le temps qu'on se connaît, tu crois vraiment que je lui ferais du mal ? »
- « J'en sais rien ! T'es un mec après tout ! Et elle commence à avoir des formes ! »
- « Peut-être, mais... calme-toi... je sais me tenir, je ne saute pas sur tout ce qui bouge ! »
- « Eh oh ! Tu parles pour moi, là ? »
- « Pas du tout ! Ce que je dis... bordel, mais arrête d'attaquer ! Ce que je dis c'est que je ne pense qu'à la protéger, pas à lui faire du mal ! »
- « La protéger de quoi ? Des pestes de sa classe ? Je m'en suis déjà occupé l'autre jour ! »
- « Et tu crois que ça suffit ? De toute façon, ce sont des dangers bien plus inquiétants que ces gamines qui me préoccupent ! »
- « Ne dis pas de conneries ! Qu'est-ce qu'il pourrait bien lui arriver ici ? »
- « Tu es loin de t'imaginer ce qui l'entoure... et ce qui l'attend ! »
- « Déconne pas mec, j'arriverai bien à la protéger des pervers dans ton genre, ou des dangers de la route... »
On dirait que Jeff commence à perdre patience à force de se faire insulter, et il met fin à leur joute en envoyant Adam voler à plusieurs mètres. Rajustant ses habits, il toise mon frère qui se redresse sur ses coudes, avec un peu de mépris.
- « Alors t'étais où quand elle est passé à ça de se faire écraser par un camion vendredi dernier ? »
- « Quoi ? »
- « Tu as bien entendu. »
Il s'approche de lui à présent pour l'aider à se remettre sur ses pieds.
- « Ne m'en veux pas mec, mais tu n'es pas capable de la protéger de tout. Il y a des choses que je suis le seul à pouvoir faire... »
Vexé et désorienté, Adam est obligé d'abdiquer, et ils rentrent se coucher.

*
J'ouvre les yeux en douceur, juste avant que le réveil ne sonne, et la journée démarre de bonne humeur, sachant qu'aujourd'hui je vais suivre les traces de « Charlie » à la découverte de la chocolaterie... Adam déjeune en silence en compagnie de papa, mais je ne trouve mon ardent défenseur nulle part dans la maison. Comme je ne me vois pas demander à mon frère si son ami a décidé de partir de chez nous, j'emporte mon bol de chocolat dehors, pour le chercher dans le jardin. Justement, le voilà qui arrive en courant, depuis la forêt.
- « Bonjour... »
- « Ah, bonjour mimi... »
- « Tu es bien matinal. Qu'est-ce que tu faisais dehors à cette heure-ci ? »
- « Hum, et bien mon jogging, quoi d'autre ? »
- « Ton jogging ? Tu n'as pas dû courir bien longtemps... tu ne transpire pas du tout ! »
M'attrapant par les épaules, il me fait faire demi-tour vers la maison, en tentant de se dérober par l'humour.
- « Ah, ça ma belle... c'est parce que je suis d'une constitution toute en finesse ! Ton chevalier servant ne peux pas se permettre de sentir la transpiration quand il t'accompagne dans tes moindres déplacements, ma princesse ! »
- « Mais bien sûr... attends, tu essaie de me cacher quelque chose, là, ou quoi ? »
Il a l'air gêné tout d'un coup.
- « Cacher ? Mais te cacher quoi ? Pourquoi tu me dis ça ? »
- « Je ne sais pas... tu es bizarre ! »
- « Allons, allons, ne dis pas n'importe quoi ! Et puis tu n'as pas le temps de traîner je crois. Le temps passe, tu devrais te dépêcher d'aller te préparer ! »

Papa m'emmène à l'école en voiture aujourd'hui aussi, car je préfère laisser les garçons entre eux, tranquilles, pendant quelques temps.
- « Au revoir ma puce, on se voit tout à l'heure ! »
- « Oui, j'ai hâte de te voir au travail ! On pourra manger du chocolat ? »
- « Je pense, oui ! Tout ce que tu voudras ! »
- « Cool ! Alors ça ne peut être qu'une journée agréable ! »
Mlle Bellange nous attend dans la salle de classe pour nous compter avant de prendre le départ.
- « Allons, calmez-vous un peu les enfants ! Je sais que tout cela est excitant, mais nous n'allons pas là-bas seulement pour nous amuser. Vous pouvez laisser vos cartables ici et n'amener que de quoi prendre des notes. »
- « Madame ? Il vaudrait mieux qu'on amène nos sacs, comme ça on pourrait les remplir de chocolat ! »
Toute la classe éclate de rire, déjà enivrée du plaisir auquel s'attendent nos papilles.
- « Très bien, très bien. C'est très amusant, mais je vous demanderai de rester concentrés pendant la visite. Vous aurez certainement le droit de goûter à quelques douceurs puisqu'on nous a promis un buffet d'accueil, mais il est hors de question que vous reveniez avec quoi que ce soit dans les poches ! »
- « C'est dommage qu'on ne soit pas en hiver ! »
- « Ah oui, tu m'étonnes ! On aurait pu en cacher plein dans les poches de nos manteaux ! »
Heureusement pour eux, la prof n'a rien entendu des remarques de ces deux garçons derrière moi. La voilà déjà dans le couloir à attendre que nous la suivions sagement, un carnet et un stylo à la main comme de gentils petits reporters.
- « Bien, nous partirons seuls aujourd'hui, car l'autre classe s'est désistée au dernier moment. J'espère que vous vous rappellerez ce que nous avons vu hier à propos de l'histoire de notre ville, et les questions que nous avons préparées ensemble. Allons-y ! »

Un bus nous attend devant la sortie du collège, et j'attends que tout le monde soit monté pour me trouver une place isolée. Heureusement pour moi, personne n'a voulu s'asseoir à moins de dix rangées de l'entrée, et je peux me détendre en m'installant sur les premiers fauteuils, face à Mlle Bellange, très enjouée. Debout dans le couloir de passage, elle s'assure encore et toujours de bien connaître son sujet.
- « Combien d'entre vous ont un parent qui travaille à l'usine ? »
Je vois par-dessus mon appuie-tête, que plus de la moitié des mains se lèvent dans le fond, tandis que je me manifeste moi-même discrètement.
- « Amy, je crois que tes deux parents travaillent là-bas, c'est bien ça ? »
- « Oui mademoiselle. »
- « L'un des deux sera là ? »
- « Oui, mon père. »
Consciente que je n'entretiens aucune relation sociale avec les enfants de mon âge, elle me fait souvent la conversation comme si nous parlions d'égal à égal. Bien qu'elle respecte le rythme d'apprentissage qu'induit notre jeune âge, cette femme est capable de me parler comme elle le ferait à une adulte, et de respecter mon point de vue sur n'importe quel sujet. C'est certainement en grande partie grâce à elle que j'ai développé mon regard critique sur le monde qui m'entoure, depuis cette année.
Quand nous arrivons enfin, je me dépêche pour une fois à descendre la première, tout en restant devant l'engin pour laisser aux autres le plaisir d'avancer les premiers vers l'entrée. Nous longeons une clôture jusqu'au poste de garde, où nous attend le responsable censé nous guider pendant notre visite.
 
C'est là que le gardien nous remet à chacun un badge « visiteur », qui nous permet de traverser un portail à déclenchement informatique. Un à un, nous faisons tourner les pales de métal comme si nous entrions dans un site hautement confidentiel. On se croirait dans un film d'espionnage, ce qui ne manque pas de ravir la majorité d'entre nous. Quand je passe, la dernière, tout le groupe se met en marche d'un pas joyeux, vers un vestiaire où on nous fait enfiler des tenues de cosmonautes en papier, avec protèges chaussures et cagoule intégrée. Apparemment ici, on ne plaisante pas avec l'hygiène ! Le guide, qui de son côté porte la vraie tenue de rigueur, semble mettre au point les derniers détails en s'entretenant avec notre professeur.
- « Bien, les enfants, vous allez tout d'abord me suivre dans une salle de réunion, où je vous ferai un petit topo sur la sécurité, puis nous pourrons enchaîner avec la visite des ateliers, avant de nous retrouver en salle de pause où vous sera proposé un buffet de dégustation. »
L'homme en blanc entraîne son troupeau de brebis de papier à le suivre, et personne ne penserait à discuter ses ordres, en sachant la récompense qui nous attend au bout. Sagement, nous le regardons faire défiler ses diapositives, tout en prenant des notes sur la quantité phénoménale d'informations, relatives à la sécurité, à l'hygiène, et à l'environnement, que nous devrons retenir. Le bâtiment à l'air grand vu de l'extérieur, mais en voyant ses plans projetés au mur, c'est encore pire ! C'est un véritable labyrinthe qu'il s'apprête à nous faire traverser ! Heureusement pour nous, notre petite taille et notre couleur bleue nous rendent facilement repérables et reconnaissables. Autant dire que nous aurons l'air d'une bande de Schtroumpfs perdus dans un monde de géants !
- « Voilà, c'est terminé ! Est-ce que l'un d'entre vous a une question avant que nous ne partions dans le premier atelier ? Bon, alors si tout est clair, je vais vous demander de mettre ces protections auditives sur vos oreilles, afin de garder vos jeunes tympans indemnes... »
Qu'est-ce que c'est que ces casques bleus ? Tout le monde se regarde, amusés...
- « Je sais que ce n'est pas la mode, mais le ridicule ne tue pas ! Et c'est une condition indispensable si vous souhaitez avoir accès au chocolat... »
Ah... s'il nous prend par les sentiments... plus personne ne cherche à réfléchir plus longtemps, et nous ajoutons tous une paire d'oreilles énormes à notre déguisement du jour. Cette fois c'est sûr, Peyo lui-même pourrait nous confondre avec ses petits personnages...
On n'entend vraiment plus rien avec ça sur les oreilles, il aura intérêt à parler fort notre guide, s'il veut qu'on comprenne quelque chose à sa visite ! Nous le suivons en rang, imitant chacun de ses gestes, des lavabos où nous devons nous laver les mains sous une eau brûlante, aux tourniquets qui ne s'ouvrent qu'après nous avoir noyé les mains sous une énorme giclée de désinfectant. Si avec ça il reste encore des microbes ou des bactéries sur nos mains...
Au détour d'un premier couloir, toujours un peu trop rêveuse, j'ai l'impression de voir passer quelque chose furtivement, au pied du mur. Est-ce qu'il y aurait des souris ici ? Mlle Bellange, restée en queue de file pour surveiller que personne ne reste à la traîne ou ne se détourne du chemin, m'oblige à me remettre en route sans prendre le temps de comprendre ce que j'ai vu. Notre guide avance d'un pas sûr, et il semblerait que nous n'ayons pas intérêt à traîner.
Nous faisant passer sous des portes à fermeture automatique, notre chef nous entraîne vers les entrepôts où arrivent les fèves de cacao, afin de nous expliquer les étapes de la création du chocolat dans le bon ordre. La chaleur d'ici contraste avec les premiers couloirs, mais d'après lui nous sommes encore loin d'avoir traversé les ateliers les plus étouffants. Une odeur de torréfaction nous chatouille les narines, mais nous nous faisons facilement piéger par l'esprit farceur de notre guide, au moment où il nous invite à croquer dans des fèves de cacao brutes.
- « L'amertume n'ai pas au goût des jeunes d'aujourd'hui on dirait ! On va peut-être y ajouter un peu de sucre alors ! Ah, ah ah ! »
Ah, ah... il est content de lui en plus ! Quel guignol ! Encore un adulte qui s'amuse à prendre les enfants pour des imbéciles ! Je sais que j'aime bien le chocolat à 90% de cacao, j'en ai même déjà mangé du 99% avec mamie... mais là c'est autre chose qui m'écœure...
- « Alors ! Ce que vous voyez là, c'est l'infra-rouge qui va pour ainsi dire désinfecter les fèves ! Il va détruire tous les microbes, les champignons, ou les bactéries qui pourraient se trouver dessus ! »
Quoi ? Il nous a fait prendre des fèves non décontaminées ? Tu m'étonnes qu'elles étaient dégueulasses ! Non mais quel con ! C'est pas vrai ! J'ai envie de cracher, mais comment le faire discrètement ? Je trouve un distributeur de papier sur le passage, et m'en coupe un carré avant d'y cracher ce qui me salit la langue, à l'abri des regards. Encore une fois, quelque chose passe en courant dans un coin... c'est étrange, on aurait dit que c'était... doré ! Mlle Bellange me rappelle encore une fois à l'ordre, pour me faire signe de suivre notre guide. Nous passons dans différents ateliers, aussi chauds qu'humides, abritant des multitudes de cuves en inox, traversées par des tuyaux qui acheminent certainement des tonnes de chocolat fondu d'un endroit à l'autre. Je n'écoute à présent plus rien de ce que nous raconte le guide blanc, qui de toute façon est bien trop loin devant moi pour que je puisse comprendre le moindre de ses mots. Je pousse un profond soupir de soulagement quand il nous ramène dans le premier couloir que nous avons traversé, et dans lequel il n'y a plus de bruit, si ce n'est un léger sifflement que j'entends au loin. Ce bruit... j'ai l'impression de l'avoir déjà entendu... deux notes répétées, encore et encore.
- « Bien, tout le monde me suit ? Nous allons passer à présent dans les ateliers de conditionnement. Ils sont un peu moins bruyants, mais aussi nettement moins chauds. Est-ce que quelqu'un a une question à me poser avant ? »
- « Oui ! »
Je ne sais pas si c'est le fait d'être déguisée et quasi méconnaissable, mais je n'ai plus peur de prendre la parole devant tout le monde.
- « Oui ? Vas-y ! »
- « Le bruit qu'on entend... qu'est-ce que c'est ? »
- « Un bruit ? Quel bruit ? Il y a des ateliers de part et d'autre de ces murs... c'est de ça dont tu parles ? De ce bourdonnement ? »
- « Non. C'est plutôt... comme un sifflement ! Vous n'entendez pas ? Là, tenez... deux notes qui se répètent... »
- « Je suis désolé mademoiselle, mais vos jeunes oreilles sont certainement plus performantes que les miennes ! Il doit s'agir du grincement d'une machine quelconque... rien de bien méchant ! C'est tout ? Bon, allons-y, suivez-moi ! »
Tout le monde le suit en riant, comme si je m'étais tournée en ridicule, mais je ne suis pas folle... je sais que je connais ce bruit !
Un froid glacial nous frappe tous, dès que nous passons dans l'atelier suivant. Il y a visiblement beaucoup plus de monde qui travaille ici, qu'au niveau de la fabrication. Toutes ces personnes en blanc de la tête aux pieds commencent à me donner la nausée... je ne sais pas pourquoi d'ailleurs. Je n'ai jamais été hospitalisée, alors je ne vois pas pourquoi j'aurais la phobie des blouse blanches et des charlottes sur les cheveux. C'est peut-être parce que tout le monde nous regarde comme des bêtes curieuses. A mon avis, ils ne doivent pas voir souvent passer de la chair fraîche par ici, l'âge moyen serait plutôt assez proche de la retraite... je me demande si maman travaille avec ces femmes en général, sur l'une de ces machines ? Ce que je sais, c'est que papa est amené à circuler un peu partout pour faire ses réparations, et j'espère qu'on va pouvoir le croiser !
Notre orateur continue sa visite guidée et la présentation des différentes étapes d'emballage des produits, mais tout ça ne m'intéresse pas du tout. Je préfère partir dans mes rêveries, en regardant défiler les différentes figurines, qui se font délicatement envelopper d'un joli manteau doré, avant d'atterrir sur un tapis roulant, où un bras mécanique les attrape une à une pour les déposer précautionneusement dans des cartons colorés. Je m'amuse à suivre des yeux les mignons petits oursons et les gentils lapins, qui avancent bien en rang comme de parfaits petits soldats bien dociles, faisant tinter leurs clochettes à la moindre secousse. Le reste de la classe avance, mais je suis attirée par l'un des animaux, qui semble avoir un éclat dans les yeux. En effet, quand je m'approche un peu de lui, je vois bien son œil briller d'un rouge vif, parfaitement assortit à son petit ruban. Je sursaute en le voyant basculer d'un coup pour se retrouver à terre. Caché derrière le pied métallique du robot d'emballage, c'est à présent un lapin parfaitement animé qui bouge et se nettoie derrière les oreilles, comme pour se réveiller. Je n'en crois pas mes yeux ! Oubliant le reste de la troupe, je le suis à présent, persuadée que c'est ce qu'il attend...
Je passe sous un tapis roulant, contourne des containers en plastique, et esquive parfaitement le moindre regard adulte qui pourrait me trahir. Puisque personne ne hurle encore mon nom, c'est que mon absence est passée inaperçue... après tout, quand bien même je disparaîtrais... à qui je manquerais ?
Je le vois qui m'attend, faisant tinter sa clochette devant une petite porte dérobée... elle s'ouvre, et il y passe le bout du nez, me faisant des clins d'œil auxquels je ne saurais résister... et si je le suivais ?

Je m'approche de plus en plus, sentant venir à moi une odeur fétide. Est-ce que cette porte mène vers un local à poubelles ? Il y fait aussi noir que dans une tombe, mais je vois bien les deux petits yeux rouges qui m'attendent impatiemment, tout au fond. Je baisse doucement la tête pour ne pas me cogner, pousse lentement la porte que le bruit des machines m'empêche sûrement d'entendre grincer, et avance un pas...
- « TU ES FOLLE ? »
Mon corps tout entier est attiré en arrière, et la porte est claquée, entraînée par ma main. Je me retrouve assise entre deux jambes immenses, enchevêtrée dans un corps qui me relâche enfin. Quand je me retourne, je me demande pourquoi je ne suis même pas surprise...
- « Tu es là... »
- « Encore heureux que je sois là ! Qu'est-ce que je t'ai dit l'autre jour à propos du chant des sirènes ? Si tu m'écoutais un peu, je n'aurais pas à te sauver sans arrêt ! »
- « Me sauver ? Mais de quoi ? Et comment tu explique ta présence ici ? C'est... c'est quand même bizarre Jeff ! »
- « Je... ta prof avait besoin d'un chaperon en plus. J'ai juste un peu de retard, c'est tout ! »
- « Elle n'a jamais parlé de quelqu'un qui devait nous accompagner ! Et pourquoi tu n'es pas en cours ? T'es un élève, pas un prof, c'est à eux de faire office d'adultes responsables en général, non ? »
- « Tu parles d'adultes responsables ! Un enfant s'échappe dans un endroit aussi dangereux, et personne ne le remarque ! Heureusement que je suis là ! »
- « Oh, t'inquiète, si c'était un autre élève, ils l'auraient peut-être remarqué... mais moi, qui me trouverait de manque ? »
- « Moi mimi, allez en avant ! Allons retrouver les autres ! »
En effet, quand nous rejoignons le groupe, personne ne semble surpris de la présence de mon ami. Il semblerait que tout le monde ait été au courant, sauf moi !

Nous continuons à travers l'atelier de conditionnement, et j'ai le plaisir d'apercevoir mon père, occupé à réparer une énorme machine avec deux de ses collègues. Il me fait un coucou au passage, et quand nous nous approchons, il m'apprend que c'est sur cette « bécane » que travaille ma mère. L'engin redémarre, et au bout de plusieurs minutes, je me rends compte que le machiniste en charge de son fonctionnement ne fait que rester assis, quand tous les autres autour semblent très affairés...
- « Alors ma puce, ça te plaît ? Maintenant tu pourras t'imaginer où nous sommes maman et moi, quand nous partons au boulot... »
- « Attends... c'est ça qu'elle fait, maman ? »
- « Oui ! »
- « Mais elle ne fait rien en fait ! »
- « Euh... »
Mon père semble gêné, mais il n'a pas le temps de formuler une réponse censée, que notre guide nous enjoint de le suivre pour nous diriger vers la salle de pause, où nous attend le buffet. Bien entendu, personne ne discute ses ordres, et c'est sagement que nous prenons le chemin de la sortie, nous tenant la main deux par deux... enfin, j'aimerais bien que Jeff et moi fassions comme les autres, mais il joue son rôle d'adulte jusqu'au bout, et se contente de fermer la marche en restant scrupuleusement derrière moi.







Sources

p. 12 - La légende du Loup blanc : lespasseurs.com
p. 18 - La fondation légendaire de Rome : herodote.net
p. 38 - La légende du loup et du caribou : les3loups.fr
p. 45 - Légendes indiennes « De tous les peuples... » : http://gaelia.e-monsite.com/pages/legendes-1/legendes-indiennes.html
p. 46 - L'Indien c'est l'homme, l'égal du loup : http://www.reportage.loup.org/html/mythologie/indiens.html
p. 46 - Fenrir : http://www.dol-celeb.com/creatures/fenrir/
p. 47 - Les deux loups, une légende Cherokee : https://notreterre.wordpress.com/
p. 49 - La symbolique du loup : http://www.paganguild.org/aubeseptiemelune/grimoire-chamanisme/totem/loup.htm
p. 55 etc. - « Interprétez vos rêves » de Betty BETHARDS, aux éditions VIVEZ SOLEIL
p. 73 - infos Syrie : lemonde.fr
p. 73 - infos Chili : lemonde.fr
p. 88 - La légende d'Iktomi : http://r-eveillez-vous.fr/capteurs-de-reves-legende/












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